CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

300 Billets

0 Édition

Billet de blog 12 juin 2018

CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

"Chants de Rossignols": Afghanistan 1972 ou l'éternité retrouvée

CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A la mémoire de Timour, parti, lors d’un accident de scooter le 21 mai dernier;

pour Jacqueline, Jean-Charles et Cynthia

C’est un livre revenant. Un livre poème. Un livre soulevé par le Temps.

Sur la couverture blanche, grise et anthracite, une image : entre deux arbres décharnés, une carriole à deux roues tirée par un canasson famélique roule sur un chemin sombre, tandis que l’espace, tout l’espace se voit envahi par la neige et l’hiver. Une image magnifique et triste.

Sous l’arbre de gauche, un titre tout aussi énigmatique, Chants de Rossignols. Au-dessus de l’arbre de droite, Jean Charles Blanc ; dans l’alignement, en bas, Atiq Rahimi.

Sur la tranche, le mystère perdure. Un k minuscule accompagne le titre.

En quatrième de couverture, une seconde image. Mieux vaut s’y prendre à trois fois pour la décrypter. Soit une masure en torchis, deux pans de mur, quelques bouts de bois flottant dans un ciel limpide et tout là-haut deux petites cages à oiseau. Quel message, sinon l’évidence d’une boucle entre le titre et ces deux petites pyramides amoureusement suspendues ?

Sous la photo, un premier indice: Afghanistan 1972.

L’ambiguïté redouble : s’agit-il d’une légende ou de la thématique de l’ouvrage ? A peine lisible, en bas à droite, VERLAG KETTLER. Une maison à part dans l’édition allemande, dirigée par Richard Reisen, auquel l’auteur, JCB, rend un vibrant hommage.

Où l’on comprend que les prises de vue qui courent tout au long de celui-ci, entre chansons d’amour et pages blanches, ont été prises, pour l’essentiel, en 1972, « lors de divers périples dans… »

Commence une mélopée lancinante dont les sons viennent rouler sous la langue : « (…) dans les gorges et hautes vallées de l’Hazâradjat – Bamyan, Panjâb, Yakaolang, Chabcharân, Band-i-Amir ; dans le désert de Nawar ; dans les montagnes du Bâdakhshan et du Wâkhân ; dans les steppes enneigées et les villages au nord de l’Hindû Kush – Dihdâdi, Sari Pul, Negala, Aï Khanoum, Qala-i-Pânja ; (…) dans les bazars d’Hérât, Aqça, Kunduz, Balkh, Tashgorgan, Kandahâr, Mazâr-i-Sharif, Rustâq, Fayzâbâd, Jrum et Kaboul, villes et bourgs devenus célèbres par les batailles qui s’y déroulèrent ces trente dernières années ».

Si le nom d’Atiq Rahimi figure sur la couverture en regard de celui de Jean Charles Blanc, auquel ce livre doit photographies, texte et titre, c’est parce que celui-ci sonne l’ouverture par un poème adressé à l’auteur, Vous venez de loin,  évoquant d’abord un malang, soufi errant sur la route de Bamyan photographie dès 1963.

Plus loin, il sera question d’éternité. Comment ne pas penser à Arthur Rimbaud en Abyssinie et à son fameux : « Elle est retrouvée. Quoi ? L’éternité. » (1)

Atiq Rahimi tourne alors son regard vers une farandole d’images:

« un cheval rêve sous la neige,

un porteur d’eau remplit son outre dans la source de dignité,

un boulanger cuit ses pains dans le four de sagesse,

un cavalier chevauche la fierté,

un marchand d’oiseau récite les poèmes d’Attar aux rossignols,

un soldat sans arme garde la mémoire de son père (…) »

Puis viennent la colère et le désespoir :

« Cela fait trente ans dans ce pays que le cheval ne rêve plus, la source de dignité est vide, le four de sagesse s’est éteint, la fierté est fouettée, les rossignols se taisent, le soldat est à la guerre »…

Le poète de conclure  par cette chute:

« Et nous voilà nostalgiques et mélancoliques devant vos photos, maudissant l’Histoire ».

J’ajouterai ceci : pour qui a connu l’Afghanistan dans les années 60 ou 70, chacune des images prises par Jean Charles Blanc provoque un trouble abyssal.

Des musiques surgissent, un harmonium bruisse dans la nuit ; j’entends les appels de l’aide du chauffeur de car invitant les paysans à monter pour se rendre à Balkh, à Mazâr-i-Sharif, à Tashgorgan, noms incantatoires m’évoquant aussitôt celui de Shar-i-Gorgola, la Cité des Murmures, près de Bamyan la meurtrie. Et je vois le bleu infini du lac de Band-i-Amir, merveille du monde.

Certaines photos sont stupéfiantes, comme celle d’une femme entièrement voilée semblant voler devant un mur de miroirs où se reflètent d’autres Afghanes, un enfant ; ou bien celle, admirable, d’un homme enturbanné entrant dans l’image d’un pas ferme au bord d’un lac, paysage somptueux de monts et d’un château en ruine devant lesquels chevauchent un cavalier drapé de noir et son enfant, ciselés sur l’onde.

Et que dire du jeu de tous ces regards, inquiets, perçants, pensifs. Comme celui de ce vieillard barbu tête penchée, tasse de thé à la main. Que dire de cette caravane de chameaux franchissant un pont en arche où coule une eau vive…

C’est un livre qui respire.

Un livre souffle qui vous emporte. Un livre musical aussi, -« En Afghanistan, la musique est partout » (JCB) - grâce à la présence, en contrepoint, de jeunes femmes donnant à gorge déployée des chansons d’amour fou:

Que cela soit, que cela soit béni !

Mon Dieu que cela soit béni !

Ah, viens à mon secours.

Je t’ai donné mon cœur,

Je m’en remets à Dieu.

Mon Dieu que cela soit béni !

Ö Seigneur, fais moi parvenir,

Jusqu’à ce compagnon que j’aime !

Ah, viens à mon secours,

Fais parvenir à mes oreilles,

Encore l’écho de ma douleur !

Mon Dieu que cela soit béni !

Je brûle depuis des années,

Du départ de quelqu’un que j’aime.

Ah viens à mon secours,

Fais le revenir à moi,

Fais moi revenir à lui !

Mon Dieu que cela soit béni ! (2)

Un livre d’une sincérité absolue et d’une économie rare. Un livre à contre courant, mystérieux, au charme inépuisable et d’autant plus fascinant qu’il surgit maintenant. JCB ethnographe comme il le dit lui-même, et archéologue de sa propre mémoire.

Un hommage nostalgique, quoiqu’en dise son auteur (3), mélancolique certainement, au peuple afghan si mutilé.

Une dernière image: celle d’un tisserand le regard rivé vers son métier, les mains levées tel un pianiste, saisi à travers une béance en forme d’œil.

Bibi Reko chérie,

Ta place est sur mes paupières,

Toi ma reine, toi ma plus belle,

Ta place est sur mes paupières. (4)

                                  ***

(1)

 L'Éternité

Elle est retrouvée.
Quoi ? — L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil (…)
 

Mai 1872

(2) Chansons populaires collectées par Khaled Aman et traduites du persan par Serge de Beausoleil et Najib Manalaï, publiées par le CEREDAF, Paris, 2015.

(3) « C’est une vision partielle. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est juste pour voir comment le temps passe.

C’est un peu de mémoire pour ceux qui n’ont pas connu ces temps-là.

C’est un autre visage de l’Afghanistan.

Celui d’aujourd’hui lui ressemble encore.

 Mais écoutons la chanteuse !

« Mon bien aimé, vient t’asseoir un moment près de moi

La vie est vite un crépuscule d’un soir d’hiver qui passe… »

(4) C’est moi qui souligne. Un vers sublime.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.