Jour ordinaire à Bali

Le désir me prend de relater une journée vécue, ici, à l’Est de Bali.

Le désir me prend de relater une journée vécue, ici, à l’Est de Bali. Celle d’hier par exemple, en tentant d’évoquer certaines images, les faits les plus saillants ou un événement hors du commun.

Roulant sur mon scooter pendant une bonne centaine de kilomètres, j’ai pris conscience d’une évidence.

A force de vivre dans cette région bénie par les dieux, celle de Karangasem, de la parcourir jusqu’à en connaître quasiment toutes les routes, d’observer les paysages et la vie rurale, le petit peuple qui besogne, se repose sous un balé ou se réunit pour de longues prières, tout l’exotisme des premiers mois s’en est allé.

Je vois bien-sûr, j’entends, je sens, j’admire mais cette vie m’est devenue si familière que j’oublierais presque de vous l’a décrire !

N’exagérons pas : familière et cependant encore fort mystérieuse. Je veux surtout parler des religions qui dominent, l’hindouiste et la musulmane, d’autant que le mécréant que je suis – même pas baptisé ! – n’a aucun repère.

Les codes de cette société m’échappent tout autant. Prenez les vêtements : il y a ceux de tous les jours, tout simples et ceux que chacun revêt lors de cérémonies, de fêtes ou, comme mon voisin Hariudin, pour se rendre à la masjid     ( mosquée), pour la prière du crépuscule, magrib.

Il porte avec une élégance de prince, un kopiah brodé sur son chef, une tunique haut boutonnée – d’un bleu délavé de toute beauté - et un sarong très long, à la musulmane, multicolore, où le jaune domine.

Les hindouistes ne sont pas en reste. Ce que je préfère chez les hommes, c’est une tenue immaculée. Quelle allure ! Mais que signifie cette blancheur ou celle des prêtres, pedanda (supérieurs) ou pemanku ?

Il semble que chaque type de cérémonie appelle un costume différent. Oui mais lequel ?

Hier, j’ai croisé  des dizaines d’hindouistes en costume de cérémonie sur mon chemin. En ces jours fastes, Bali est une fête !

Ils se déplacent surtout en scooter  avec leur épouse derrière, assise en amazone, savamment maquillée, des fleurs dans la chevelure – domine celle du frangipanier -, portant un chemisier brodé de couleur vive et sur leurs genoux un panier d’offrandes.

Comme chaque matin ces temps-ci, notre montagne, le matin, est noyée dans un épais brouillard. Hier, il s’est dissipé sur le coup des huit heures.

Le périple commence comme toujours par une descente tobogan – la pente approche parfois les 20% - vers Amlapura, jadis capitale du royaume de Karangasem. En passant d’abord par « mon » village, Sekar Gunung.

J’ai salué les voisins au bord de la route et répondu à un groupe de petites écolières rassemblées sur l’escalier de leur sekola, lesquelles dans un bel ensemble m’avaient envoyé un puissant « Hello ! » accompagné de rires.

Jolies, coquettes, parfois rondelettes – l’obésité commence à sévir ici comme ailleurs – et vêtues d’un même uniforme : chemisette blanche avec cravate, jupe pourpre et bretelles, chaussettes blanches et chaussures noires, qu’elles enlèvent vite fait lorsqu’il s’agit de courir dans la rue ! Cet uniforme vise à gommer, me dit-on, le contraste en pauvres et riches.

Un peu plus loin, nous avons échangé comme d’hab un Selamat bagi ! - bonjour - sonore avec le costaud qui vend de l’essence au détail, présentée dans de grandes bouteilles de verre. Toujours torse nu, il porte une très longue queue de cheval poivre et sel.

Après Amlapura, j’ai repris une superbe route de montagne, passant par quelques villages ayant une vue plongeante sur la vallée, la mer, les îles.

Dans le premier d’entre eux, une douzaine de boutiques ouvertes sur la rue débordent d’offrandes hindouistes. Paniers, fleurs tressées, guirlandes végétales fabriquées par des paysannes à l’entour.

A Bebandem, une cérémonie se prépare. Le panneau rituel est déjà posé sur le chemin : Hati hati upacara ada, « Attention, cérémonie en cours ».

Dans mon champ de vision, deux femmes portent de superbes chemisiers jaune, une couleur de prédilection, liée au culte du soleil (mata-hari), si seyante.

Repères : une gerbe de bamyan géants couvrant de leur ombre immense un petit sanctuaire ; un garage où de vieilles jeeps américaines sont en éternelle réparation ; au fur et à mesure de la montée, une végétation de plus en plus dense, haute, somptueuse. Des fougères, palmiers, bananiers et trente autres essences…

Puis des gorges profondes ( !) que je serais tenté de nommer « forêt vierge » : une densité végétale telle qu’il semble inimaginable d’y pénétrer.

Densité aussi de camions chargés jusqu’à la gueule, soit de sable provenant d’une carrière sous le temple de Pasar Gunung, soit de charbon, des mines à ciel ouvert essaimant sur le parcours.

Heureusement, il existe des chemins secondaires évitant cette pollution infernale. L’un d’entre eux suit un canal d’eau parmi les rizières et mène à des villages où les bule (« blancs », légèrement péjoratif est moqueur, surtout avec gila, « ces fous d’étrangers ») ne s’aventurent jamais.

A plusieurs reprises, j’ai dû demander mon chemin, en précisant que je préférais emprunter les petites routes ( Saya lebih suka jalan kecil).

Mes informateurs riaient, et de me répondre invariablement que la route serait trop longue…Avant de les remercier, je sortais ma botte secrète : « Tidak apa-apa ! ». « Ce n’est pas grave », ou « Pas de problème », « Tidak masalah ! »

Un régal : après ces vals, après plusieurs villages, l’un d’entre eux exclusivement consacré à la construction de petits sanctuaires hindouistes au toit carré, je découvre un paysage plus plane. Rizières et petits bosquets d’arbres, long houses, non pour l’habitat comme on peut voir ailleurs en Indonésie, mais pour le séchage et le stockage du riz.

Tout au long de chemins très peu fréquentés apparaissent des femmes, parfois âgées, parfois plus jeunes, portant sur la tête des charges lourdes et encombrantes – des fagots de bois le plus souvent – et des hommes solitaires tenant à la main un parang, grande serpe dont ils ne se séparent jamais. Eux vont couper de hautes herbes pouvant mesurer deux mètres ou plus, avant de les transporter sur leur scooter !

Si pour certains, notamment les bule, Bali ressemble à un paradis, mythe entretenu depuis le début du XXème siècle, la pauvreté existe. A l’évidence, les mannes du tourisme n’atteignent pas le petit peuple des campagnes.

Ainsi, à moins deux kilomètres d’ici, habitent dans une vallée au doux relief des paysans. Leurs demeures s’apparentent à des huttes de bambou tressé. Et si la plupart des balinais semblent bien nourris, la sous-alimentation rôde.

Après cette superbe balade champêtre, le retour à la civilisation mi rurale mi urbaine, autour notamment d’Ubud, hier village de rêve prisé par les premiers amoureux de Bali, aujourd’hui ville-bazar, fut heureusement de courte durée.

M’attendait un événement de taille.

J’avais déjà croisé ou doublé, comme tous ces derniers jours, des adolescents en uniforme de classe, encadrés par des aînés, marchant sur la chaussée au pas cadencé en entonnant des chants patriotiques ou scandant des slogans comme « Kerja bersama Indonesia ! » que l’on peut traduire par « Indonésiens, travaillons tous ensemble ! »

Ces petites troupes font penser aux Gardes rouges chinois ou à certaines phalanges nationalistes. L’élection, il y a deux ans, de Jokovi, nouveau président de l’Indonésie, que l’on disait plus ouvert que ses prédécesseurs, n’a rien changé. Le nationalisme indonésien semble plus exacerbé que jamais.

Encore sommes-nous à Bali, terre de tolérance…Quid des autres provinces où un islamisme de plus en plus virulent, de plus en plus radical,

Hindouiste au  Pura (temple) Pasar Agung après la cérémonie. Derrière elle, un balé. © Claude Hudelot Hindouiste au Pura (temple) Pasar Agung après la cérémonie. Derrière elle, un balé. © Claude Hudelot
se développe à grands pas ?

Dernière surprise, dans le même registre : sur la côte, à la frontière de la province de Karangasem, un énorme embouteillage.

La raison ? Le rassemblement d’un bon millier de jeunes venus de toute la province, à pied ou montés à l’arrière de camionnettes sur lesquelles des amplificateurs xxl diffusent des chants patriotiques aussi bien que des tubes populaires, très influencés par la musique « bollywoodienne » dont les jeunes raffolent.

Le long de la route, comme pour le Tour de France, des spectateurs attendaient le passage de ce cortège mêlant piétons et « sound system ». Un spectacle que je ne verrai pas.

Etrange mélange entre ces mots d’ordre nationalistes, ces uniformes, ces marches ringardes, ce service d’ordre - au demeurant débonnaire - et ces jeunes gens qui commençaient déjà, lors de mon passage, à danser sur leurs chars.

J’oubliais de préciser que la fête nationale indonésienne, nommée Jour de la Liberté, sera célébrée ce 17 août. Déjà, des milliers de drapeaux rouge et blanc pavoisent les édifices publics, les commerces et nombre de maisons.

Derniers kilomètres avant de retrouver mon territoire d'adoption.

Une suite de rizières s’étend au pied des premiers monts, juste avant le village de Candidasa, En cette saison ventée – des alizés en provenance d’Australie – des dizaines de gamins et quelques hommes - aucune fille - jouent au cerf-volant (layang layang). Fabriqués maison, ces derniers peuvent mesurer plusieurs mètres et s’envoler haut, très haut. Oui, hier Bali était une fête.

Et en ce dimanche aussi : le doux zéphir porte jusqu’ici le son lancinant du gamelan. Dans un instant, Ashar, la prière de l’après-midi. Comme si les deux communautés religieuses se battaient à coups de cymbales et de voix de basse ou de contre-ténor sonorisées…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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