Une courte critique, positive, d’Euphoria (1) dans Libération, un fleuve rêvé nommé Sepik, découvert lors de l’exposition sur les arts de Papouasie–Nouvelle-Guinée au Quai Branly (2), un tropisme vers ces « terres australes » chères à Victor Segalen: comment échapper à la lecture d’un livre que le sort a placé sur votre chemin ?
Pourtant.
Salué aux Etats-Unis comme l’un des dix meilleurs romans de l’année 2014 par la New York Times Book Review, encensé par les plus grandes plumes d’outre Atlantique, Euphoria a semble-t-il échappé à nos vigiles franchouillards.
Une explication peut-être : l’intrigue, inspirée par la vie de Margaret Mead, la célèbre et sulfureuse anthropologue américaine, se déroule en 1933, loin, très loin de notre univers, sur les berges du fleuve Sepik, dans le territoire de Nouvelle-Guinée, alors sous le joug de la perfide Albion. Un géant british, Bankson (3), rencontre le jour de Noël deux de ses collègues anthropologues américains après une tentative de suicide « à la Virginia Woolf » (4)...
Je ne connaissais pas Lily King. Ni ses romans précédents ni même son nom.
Dès la première page, j’ai su, au bruissement des mots, au rythme haletant des phrases, aux premiers mystères - qui écrivait, qui parlait, qui plongeait ainsi le lecteur au cœur de cette action fiévreuse et déroutante ?- que j’avais entre les mains une oeuvre exceptionnelle.
Il y a cet incipit fracassant, énigmatique, dramatique :
« Au moment où ils quittaient les Mumbanyo, quelqu’un lança quelque chose. Un objet qui se mit à flotter derrière le canoë. Un objet brun pâle.
« Encore un bébé mort » dit Fen. Il lui avait déjà cassé ses lunettes à l’époque, et elle ne savait pas s’il plaisantait. »
D’emblée, Lily King entraîne le lecteur au cœur d’une polyphonie où vont se mêler plusieurs voix. Non seulement celles d’un trio oscillant entre désir, amour et haine mais aussi celles de ces tribus indigènes inventées et cependant bien réelles, ces enfants, ces femmes, ces hommes que les trois anthropologues sont venus étudier.
Nell, l’héroïne et alter ego de Margaret Mead, campe l’une de ces tribus, les Tam ; elle les fait vivre dans ses carnets, journal de bord mi intime mi scientifique où transparaissent aussi ses émotions et ses doutes. Rien de plus visuel, tactile, sensuel et finalement torride.
A quoi s’ajoute le fait que ce roman à clé nous éclaire sur la démarche avant-gardiste de Margaret Mead et sur ses deux coreligionnaires, Reo Fortune et Gregory Batteson.
Simplement, le premier ouvrage de celle-ci, Coming of age in Samoa (1928), une bombe dans les jardins de l’anthropologie et bien au-delà, source de nombreuses controverses, devient ici Les enfants de Kirakira, dont la publication s’avère, tout comme le livre de Mead, un succès inattendu au point de devenir un best seller et l’objet d’un scandale qui fit l’effet d’une bombe dans l’Amérique puritaine des années 1920.
La jeune anthropologue, après avoir mené des entretiens avec cinquante jeunes filles de Samoa – ou Salomon – décrit une société de tolérance, dépourvue de tout conflit, où « l’activité sexuelle est une chose naturelle et agréable ». Elle assure même que les adolescentes de ces îles s’adonnent librement au jeu de l’amour. Scandale donc et de multiples répercussions au sein de la société américaine, l’une d’entre elles et non des moindres ayant été l’influence de Adolescence à Samoa sur la génération hippie.
Euphoria, p 15 : « Puis Tillie (5) demanda :
« Vous avez lu le livre sur les îles Salomon ?
- Où tous les enfants forniquaient dans les buissons ?
- Eva !
- Je l’ai lu » (dit Nell).
- P 32 : (Bankson) : « Je n’avais pas lu le livre qui l’avait rendue célèbre, ce livre qui associait désormais son nom à des images de conduite grivoise sur les des plages tropicales, mais je m’étais imaginé une bourgeoise américaine au beau milieu des équipées sexuelles des îles Salomon ».
Apparaît aussi, dans le lointain, une autre figure capitale dans l’histoire de l’anthropologie anglo-saxonne, celle de Ruth Benedict, à laquelle on doit plusieurs ouvrages cultes (6). Elle fut le mentor et l’amante de Margaret Mead tout comme Helen l’est pour Nell dans Euphoria.
Extrait : « La conversation que nous avons eu, Helen et moi dans l’escalier de Schermerhorn, à propos de la saveur particulière à chaque culture, m’est encore revenue à l’esprit. (…) Elle venait de rentrer de chez les Zuni et moi, je n’étais jamais allée nulle part ; elle s’efforçait de m’expliquer que rien dans ce qu’on nous a enseigné ne pourra jamais nous aider à identifier ou à qualifier cette saveur unique qu’il est absolument indispensable d’absorber et de capturer dans nos pages. » ( pp 114-115). Une déclaration qui mériterait d’être comparée à certains écrits de Victor Segalen (7).
De Ruth Benedict, Lily King cite cette phrase, laquelle commande en quelque sorte ce livre en forme d’étoile filante: « L’expérience, contrairement à ce que l’on croit généralement, est faite surtout d’imagination ».
Au fait, pourquoi ce titre ? La réponse, page 68 :
« Y a-t-il un moment préféré dans tout çà ? demanda-t-elle.
- Tout çà quoi ?
- Ce travail. »
Un moment préféré ? Jusqu’à présent, il n’avait pas eu grand-chose qui ne m’ait donné envie de courir tout droit dans le fleuve avec mes pierres. Je secouai la tête. « Vous d’abord ».
Elle parut étonnée, comme si elle ne s’était pas attendue à ce que l’on lui retourne la question. Elle plissa ses yeux gris. « C’est le moment quand on est là depuis deux mois et qu’on croit avoir enfin saisi quelque chose de l’endroit où on se trouve. Brusquement, on a l’impression que c’est dans la poche. C’est une illusion – on n’est là que depuis huit semaines – à laquelle succède un désespoir absolu où on est convaincu de ne jamais rien comprendre à rien. Mais, sur le coup, on croit dominer totalement le terrain. C’est un bref moment d’euphorie à l’état pur. »
Une euphorie de lecture aussi : poétique, épique, exotique en diable, et dans un même mouvement d’une cruauté inouïe, cet ouvrage nous broie, nous transporte, nous bouleverse.
***
(1) Euphoria, de Lily King, Christian Bourgois, 316 pp, 22 €. Traduction – remarquable – de Laurence Kiéfé. La critique « Sepik, épique, érotique » » est écrite par l’historienne Emmanuelle Loyer, Libé du 18.3.2016. Celle-ci y voit l’histoire d’un trio d’ethnologues, un Jules et Jim sur le fleuve Sepik…
(2) SEPIK, les arts de Papouasie-Nouvelle-Guinée (octobre 2015-février 2016). L’exposition commençait par un film projeté sur grand écran le long du fleuve, avec au premier plan un long canoë posé à même le sol.
(3) Au patronyme proche de celui du troisième et dernier mari de Margaret Mead, Gregory Batteson.
(4) « Ils trouvèrent les cailloux au fond de mes poches ». ( p 28).
(5) Tillie et Eva sont deux jeunes femmes australiennes séjournant avec leurs maris en Nouvelle-Guinée. L’humour ici veut que leur interlocutrice soit l’auteur de Les enfants de Kirakira, laquelle se garde bien de se démasquer !
(6) Patterns of culture (1934). Le Chrysanthème et le sabre
(7) Gilbert de Voisins in « Le souvenir de Victor Segalen » (Victor Segalen, l’Herne, p170) : « Quel enthousiasme, quand il parlait avec abondance et minutie, sur un ton exalté, en phrases sans bavures, de voyages lointains, de ces terres australes dont il signalait la vertu, et des mérites subtils qu’il trouvait à l’exotisme ! »