Arles 2014: le coup de Jarnac du Monde

L’exercice est périlleux car ces Rencontres me concernent doublement : ancien directeur de celles-ci en 1988 et 89, c’est-à-dire juste après le premier double tour de piste, fort réussi déjà, de François Hébel -, me voici invité une seconde fois par celui-ci avec l’exposition de ma collection de panoramas chinois, « miroirs de la Bureaucratie céleste ».

L’exercice est périlleux car ces Rencontres me concernent doublement : ancien directeur de celles-ci en 1988 et 89, c’est-à-dire juste après le premier double tour de piste, fort réussi déjà, de François Hébel -, me voici invité une seconde fois par celui-ci avec l’exposition de ma collection de panoramas chinois, « miroirs de la Bureaucratie céleste ».

Déjà, en 2003, F.H avait souhaité ouvrir les rencontres avec la projection du film « Hou Bo, Xu Xiaobing photographes de Mao », co-réalisé avec Jean-Michel Vecchiet - standing ovation en présence de Madame Hou Bo - et une exposition consacrée à ces propagandistes zélés et talentueux du maoïsme triomphant co-signée par Margo Renisio et votre serviteur. 

Ce à quoi il faut ajouter l’invitation que François m’avait faite l’année dernière de participer à la première édition de Foto Industria, à Bologne, biennale initiée et commanditée par Isabella Seragnoli.

Rappelez-vous : les quelques 300 tirages chinois présentés au Musée Archéologique dialoguaient avec l’époustouflante collection de « foules » américaines de William Hunt, comme enfouies dans une église voisine. Succès.

De là à vouloir nous rassembler à Arles pour cette dernière édition arlésienne il n’y avait qu’un pas, vite franchi par notre grand intuitif, l’accent étant cette fois mis sur les panoramas. Une bonne soixantaine sont présentés au Bureau des Lices, accompagnés de tirages plus anciens annonçant la couleur.

Bon, disons-le, j’ai été déçu de ne pas voir, comme à Bologne, ma collection côtoyer celle de Bill et encore plus de découvrir la plupart de ces panoramas superposés, formant ici une pyramide, là un grand V, tuant par là même la puissance intrinsèque de chacun d’entre eux, le comble étant atteint avec l’image la plus emblématique, placée au ras du sol – au sens propre du terme – formant  la base du motif géométrique.

Sur ce panorama mesurant 330 cm de long (sur 20 de large), pris en 1965, un an avant la Révolution culturelle au sein du Palais du Peuple (Place Tian An Men), apparaissent 4400 « cadres » du Parti Communiste chinois, avec au centre exact de l’image le Président Mao encadré (!) de tous les plus hauts personnages de l’état : le Président de la République, Liu Shaoqi, le Premier Ministre, Zhou Enlaï, la Vice-Présidente, Song Qinling, veuve de Sun Yatsen et tant d’autres.

Comme je l’ai expliqué à plusieurs reprises en me couchant au sol, les visiteurs, les journalistes m’accompagnant se pliant eux aussi à cette amusante acrobatie, ce tirage hors normes nous livrait une autre information : tous les apparatchiks assis au premier rang avaient à l’évidence reçu l’ordre de ne pas croiser leurs jambes et de poser leurs mains sur leurs genoux. Un seul avait refusé de jouer le jeu, prouvant par cette désinvolture qu’il se situait, encore et toujours au dessus de la mêlée, « le Président » Mao.

Cette désinvolture pouvait se lire dans d’autres panoramas, par exemple celui où le Président se trouve de trois quart, plaisante à l’évidence avec son voisin, lequel aura le visage arraché pendant la Révolution culturelle. Facile de deviner qu’il s’agît de Liu Shaoqi, son ennemi mortel. Son autre voisin a, quant à lui, le visage griffé. Sa petite taille nous dit que nous avons là « l’ennemi du peuple Numéro 2 » de l’époque, Deng Xiaoping, lequel sauvera sa peau et reviendra même aux affaires.

L’accrochage pose d’autant plus problème que comme pour toutes les autres expositions présentées dans ces anciens bureaux du Crédit Agricole, la mienne est plongée dans le noir.

Pour la visiter, il faut vous munir, au quatrième étage de l’immeuble, d’une lampe…Puis donc visiter toutes les salles, en découvrant d’abord la collection ébouriffante de livres de photo chinois rassemblées par Martin Parr et Wassinklundgren, passionnante de bout en bout, avec le sommet absolu représenté par les salles consacrées au « Manzhu guo », l’état fantôche mandchou piloté par l’envahisseur nippon qui a placé à sa tête le dernier empereur de la dynastie Qing, tombée fin 1911, Pu Yi.

Pas certain cependant que le dispositif, qui se veut être un « cabinet de curiosités » géant, serve non plus à mettre en valeur cette collection. Car dans les deux cas, se pose, entre autres, la question de la lecture de textes d’autant plus utiles que la méconnaissance du contexte implique des développements allant bien au-delà des cartels.

Trois expositions échappent à cette double faiblesse : celle de la collection de Daile Kaplan, vrai cabinet de curiosités, un « must » absolu à mon sens. Certains visiteurs ont fait la fine bouche, à tort.

Voir toutes ces images transférées sur des objets de toutes natures est non seulement réjouissant, édifiant, drôle – j’ai entendu, lors de notre visite, plusieurs éclats de rire – mais aussi significatif de la civilisation américaine.

L’exposition « Amitié éternelle » conçue par Anouck Durand, « une interrogation autour de la photographie de propagande en forme de roman-photo sur fond d’Albanie et de Chine communiste », roman-photo entre fiction et réalité, se déroule peu ou prou comme l’ouvrage au nom éponyme publié sous la houlette d’Emmanuelle Kouchner chez Xavier Barral. Un vrai régal. Le fait que nos deux expositions soient situées au même niveau fonctionne bien comme l’a d’ailleurs prouvé notre duo lors des visites proposées au public.

« Bons baisers  des colonies » présentée par Safia Belmenouar, s’avère la plus en harmonie avec l’esprit « cabinet de curiosités ».

Le fait d’éclairer à la lampe, dans la pénombre, ces cartes postales érotiques ajoute encore au trouble. Il est, osons-le dire, jouissif de sauter d’une de ces petites images à l’autre, d’un continent à l’autre, d’un érotisme l’autre, d’un colonialisme l’autre et toujours le même.

Pour ceux qui n’ont pas encore effectué ce parcours, je recommande tout particulièrement  « la Belle Zina », levant au ciel  une coupe de champagne et présentant fièrement sa belle poitrine à l’objectif.

Si j’évoque aussi longuement les expositions du Bureau des Lices, c’est parce qu’elles ouvrent un paragraphe de Claire Guillot daté du Monde du week-end ( daté du 12.07) intitulé Voyage difficile dans le noir. Encore celle-ci n’est-elle pas entrée dans le détail, s’en prenant au système d’éclairage il est vrai laborieux et le plus souvent contre-productif.

Mais que cette journaliste règle son compte à François Hébel en portant le fer sur la Bureau des Lices et le refus par ce dernier d’occuper l’atelier des Forges flambant neuf, tout en omettant plusieurs expositions de haute qualité laisse pantois.

Impasse sur « l’Arlésienne » tout droit sortie de l’imagination fertile de Christian Lacroix et de plusieurs artistes telles que Katerina Jebb, Claudia Huidobro, sans parler des petites photos d’époque ou de cette « arlésienne » en grande partie cachée par sa main devant l’objectif, la « reine » Greta Garbo saisie en 1950 par un paparazzi….

Impasse sur l’exposition de Chema Madoz, présentée au Magasin électrique par l’Association du Méjean. Intitulée « Angle de réflexion ». Ce parcours surréaliste en diable, délicatement présenté, nous fait rêver, sourire et gamberger aussi. Ce fâcheux oubli tient probablement au fait que cet accrochage contredit la thèse de la vacuité des ateliers développée par C.G.

Et quid du silence à propos des « foules » de William W. Hunt  fort bien présentées dans quatre salles de l’Archevêché ? Il y aurait tant à dire sur ces bandes, ces fraternités, cette incroyable image rassemblant des centaines de membres du Klu Klu Klan ou celle d’officiers américains de l’aéronautique à genoux ou celle de ces jeunes femmes en blouse blanche portant un numéro au-dessus de leur tête ? Et tant d’autres  richesses. Cette omission paraît d’autant plus regrettable que la journaliste du Monde écrit : « En l’absence d’exposition monographique frappante » - elle vient de descendre l’expo David Bailey – « c’est du côté des collectionneurs que se dénichent les trouvailles ».

Au moins Claire Guillot a-t-elle parlé de la collection d’Arthur Walter, qui fait l’unanimité.

Le prix Découvertes, attribué avec raison au photographe chinois Zhang Kechun – « Le Fleuve Jaune jaillit vers le nord en grondant », travail très abouti d’une grande poésie, portée par le souffle de ce colosse – méritait lui aussi mention.

Quant à Lucien Clergue, notre cher Lucien, dont nous venons de célébrer les 80 ans un mois avant la date de sa naissance, il eût suffi, par exemple, d’évoquer le portrait de Saint John Perse en ombre chinoise qu’il fit jadis, avec quelle audace et quel talent.

Lors des discours inauguraux du Maire d’Arles, Hervé Schiavetti, du Président des Rencontres, Jean-Nöel Jeanneney, des représentants du Conseil Général et du Ministère de la Culture et finalement du Président de la Région PACA, Michel Vauzelle, des tombereaux de compliments ont été déversés sur la tête de directeur démissionnaire qu’est François Hébel.

Il fut même question de « triomphe » et de « génie » !

Lui-même se tenait debout, loin de la tribune, le visage fermé, adossé au haut mur du siège des rencontres, parmi les spectateurs ébahis devant tant de louanges et soucieux de saisir le double langage pratiqué par ces tribuns très troisième république.

L’art oratoire enflammé du premier édile d’Arles soutenu par son bel accent provençal le disputait avec celui, tout en finesse, demi teinte et allusions très codées de l’intellectuel de haute voltige qu’est Jean-Noël Jeanneney.

Bref, vous l’aurez compris, c’était un peu « too much », eu égard les circonstances. Circonstances que rappelle à sa manière Claire Guillot dans le Monde, son article étant doublé d’un entretien avec Maja Hoffmann.

Relisant cet article, chacun comprendra que la journaliste a voulu privilégier la polémique sur la concurrence entre les Rencontres d’Arles et la Fondation Luma, polémique que semble vouloir minimiser la grande mécène qui préside aux destinées de cette dernière.

Dans ces conditions, Claire Guillot aurait dû nous éclairer sur le lâchage de la Ministre de la Culture et d’autres institutions et collectivités. En effet, nous sommes nombreux à regretter ce Centre mondial de la photographie vite tombé aux oubliettes, lequel avait toute sa place à Arles.

Et regretter, une fois de plus, le manque de vision de nos gouvernants « de gauche ».

Faute de rendre compte correctement de ces 45èmes rencontres, l’envoyée spéciale du Monde aurait dû aborder au fond cette question.

Tout juste mentionne-t-elle un « projet concurrent » (à celui de Maja Hoffmann) « visant à pérenniser le festival sur une partie du site », avant de glisser cette chute assassine : « (F.H) a finalement négocié son départ ».  

Bref, les lecteurs se trouvent bernés, le cul entre deux chaises. Mon quotidien du soir préféré pratiquerait-il la désinformation ?

Le plus désolant, le plus blessant non seulement pour François Hébel mais pour tout son staff : celui auquel nous devons la résurrection des Rencontres, après qu’il eut, en 1986-87 déjà relancé celles-ci – j’en sais quelque chose, les rencontres ayant à l’époque bénéficié de la manne Kodak -  se voit « exécuté » sans autre forme de procès.

Personne – sinon j’imagine les membres de sa belle équipe souvent au bord des larmes après la toute dernière soirée, ce 12 juillet -  ne souhaitait lui ériger une statue Place du Forum, face à Frédéric Mistral.

Mais à quoi bon un tel coup de Jarnac ? 

PS. Pour celles et ceux qui ne pourront se rendre à Arles cet été, voici le reportage photo et l'interview effectué part Anne-Frédrique Fer pour FranceFineArt avec le lien ad hoc (merci Anne-Frédérique): 

Comme promis voici le lien de l'article sur votre exposition "Le panorama, miroir de la bureaucratie céleste"
avec votre interview sonore et un petit reportage photo sur FranceFineArt.com, 
http://www.francefineart.com/index.php/agenda/14-agenda/agenda-news/1480-1400-arles-claude-hudelot-1400-arles-claude-hudelot

Après plusieurs écoutes des rushes, j'ai fait le choix de diffuser l'ensemble de l'entretien...

Encore merci pour votre disponibilité,
Au plaisir d'une prochaine rencontre,
Bien à vous,
anne-frederique

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