Bali à tâtons : espace / temps d’une communauté îlienne

 

Ici, sur le mont Lempuyang, tombent des cordes. Là-bas, au bord de l’océan indien, le soleil brille, brille, brille.

C’est le premier constat : Bali est constitué d’un myriades de minuscules espaces correspondant le plus souvent à une commune, un village, voire un hameau.

Rien de plus amusant que d’entendre des paysans croisés le long de la route, abrités du soleil ou de la pluie sous un balé, assis en tailleur, me demander d’où je viens « dari mana ? » – avec toute l’ambiguïté du terme puisque « je viens de France » (« je suis français ») et je viens du Lempuyang madya, des contreforts du vieux volcan. (Question : « Di mana ? »)

Et eux s’exclamer en riant : « Jauh sekali ! » « Mais c’est loin ! » quand nous sommes à moins de vingt kilomètres de la maison !!!

Ainsi, pour notre jardinier Mahil, qui s’est rendu récemment à Bedugul, petite ville en altitude où chacun peut visiter le fameux jardin botanique national, située à quelques heures d’ici, ce fut l’expédition de l’année!

A ce propos, un constat : la plupart de mes connaissances ne se sont jamais rendues à Lombok, l’île voisine, ou même à Nusa Penida, située à quelques encablures d’ici , encore moins à Java, Sumatra ou Florès. Et ee n’est à l’évidence pas seulement une question de moyens, mais de curiosité et très probablement la peur, inconsciente, de s’éloigner des siens.

Chacune de ces communautés, qu’elle soient hindoues ou musulmanes, toutes rassemblées autour de plusieurs temples – pura desa, pura puseh, pura dalem (1) - ou de la mosquée, vivent encore – pour combien de temps ? – dans une autarcie séculaire aussi vitale que naturelle.

Mais, mais, mais les transports individuels (2), scooters, moto et voitures, changent la donne, modifiant l’espace vital.

Quelle signification peut-on désormais attribuer à certaines upacara auxquelles se rendent par dizaines des légions de S.U.V, camionnettes chargées de croyants en costume de cérémonie, ou comme je viens de le voir sur la plage de Jasri, lieu propice à de très nombreux rassemblements, une ribambelle de « gros culs » rangés le long du littoral comme à la parade ?

A nouveaux moyens de transport, nouveaux rites. C’est ainsi que ces camions transportent percussions et musiciens s’en donnant à cœur joie le long du parcours entre le village et le lieu d’une de ces cérémonies qui rythme la vie des hindouistes : anniversaire du temple – odalan – mariage – perkawinan -, crémation, ngaben...

Brahma merci, certains défilés s’effectuent encore pedibus jambis, au son des joueurs de gamelan. Le grand pèlerinage annuel de Kenusut, vers le temple coiffant le volcan frère de Lempuyang, Seraya, se vit comme une épreuve bénéfique pour orang orang berani, pour des « braves », qu’ils soient jeunes ou vieux. Mais il ne m’a pas échappé que l’année dernière, derrière ou sein même de la longue cohorte des pèlerins, suivaient des files de camionnettes et de « truk » (sic).

Et puis, autre phénomène auquel ici personne ne résiste, c’est l’utilisation galopante des téléphones portables. Non seulement chez les jeunes générations mais aussi chez les adultes et dans les toutes couches de la société, phénomène qui touche l’Indonésie tout entière. Souvent, les gamins s’asseyent au bord de la route, selon une tradition ancestrale, non pour palabrer comme leurs aînés, mais pour vivre un plaisir solitaire, en totale contradiction avec l’esprit balinais, la consultation compulsive de messages, de jeux, de facebook, qui est le must de toutes et de tous.

Dès lors, c’est la grande bousculade des repères.

Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, ici aussi le voisin cause- à sa voisine à coup de « telpon », la fille à sa mère, le mari à sa femme lors même que trois cent mètres les séparent !

Nul besoin d’en dire plus : chacun comprendra à quels bouleversements la société balinaise est confrontée.

Comment se prémunir ? Faut-il d’ailleurs se prémunir ? Et le peut-on ?

Ici comme ailleurs, les djeuns abandonnent les écrans d’une télévision au demeurant terriblement ringarde, vulgaire, grossière et sans aucune imagination. Se succèdent les jeux les plus débiles, le sommet de l’intelligence étant illustrée par « The Voice » nationale !

Parlons du Temps.

Du calendrier pour commencer, quelle meilleure entrée en matière ? Ou bien plutôt des deux calendriers hindouistes, lesquels ne cessent de se chevaucher, de se croiser, de dilater ou de « raccourcir » la durée de nos jours et de nos nuits.

Pour l’étranger que je suis, il faudra des années pour commencer à intégrer ces différents rythmes, prévoir de « bien se tenir » à la première lune, ne pas dormir pendant au moins vingt quatre heures lors de Nyepi, lever le coude après la fête qui célèbre chaque pleine lune…La liste semble quasi infinie !

Tentons une première explication.  

Si les distances ne s’apprécient pas du tout comme chez nous pour les raisons que j’évoquais plus haut, la durée se voit elle aussi à mille lieues de la nôtre.

C’est la faute aux calendriers me direz-vous, le second d’entre eux ne comportant même pas de mois, seulement des semaines et la durée de « l’année » se limitant à deux cent dix jours, fin et commencement étant ponctuées chaque fois par deux fêtes « kolossales » : Galunggan et Kunigan. Ces circonvolutions temporelles, comme le fait de nommer chacun des jours du calendrier, jours que ne connaissent il est vrai que les prêtres pedanda et pemanku ainsi que certains dukunwitch doctors, rebouteux, un peu sorciers, psychiatres probablement, devins certainement.

Tout de même. Cette relation à un temps cyclique, comme raccourci, ne peut que modifier tous les comportements des êtres qui le vivent.

« Unité de temps, unité d’espace, unité d’action » apprenions-nous sur les bancs de de la cinquième.

Cette rêgle d’or de notre théâtre classique semble s’appliquer parfaitement à l’univers balinais. Unité d’un temps raccourci, donc plus maîtrisé ; l’espace ne dépasse jamais ici celui de la communauté, resserrée autour du village – desa –et du conseil, banjar. Nombreux sont les interdits empêchant un des membres de cette communauté, un couple, une famille, d’abandonner les siens.

Il n’y a pas si longtemps, cette « trahison »provoquait non seulement la mise au ban, mais parfois l’expulsion manu militari, voire l’exil dans la petite île voisine de Nusa Penida dont la réputation reste aujourd’hui douteuse malgré sa beauté et l’amabilité presque déroutante de ses habitants.

Unité d’action enfin : celle-ci se forge lors de chacune des cérémonies qui donnent le tempo à la vie balinaise. Cette unité, - persatuan, un mot fondateur de la société balinaise et plus généralement indonésienne – celle du pays, chantée dans l’’hymne national est symbolisée par le banian – cette unité d’action clé de voute de la société hindouiste ne l’est pas moins dans la communauté musulmane. La période du ramadan, qui s’ouvre ce soir même, en est le vivant exemple.

Un dernier mot à propos de la durée. Combien de temps avant que Bali ne perde son identité ?

Il faut, pour pouvoir donner une réponse aussi   soit-elle, observer, relever les moindres détails.

Par exemple : toutes les femmes, à ce jour, savent porter leurs fardeaux sur la tête. Un élément de vie qui semble anecdotique. Or non seulement cette technique, toujours parfaitement maîtrisée, avec quelle allure, quel panache, joue son rôle dans la vie de tous les jours mais elle s’avère cruciale lors de chacune des cérémonies, lors du moindre des rites quotidiens.

C’est bien plus qu’une technique, c’est un art et surtout l’affirmation inconsciente et tranquille de l’appartenance de la gente féminine à sa communauté et l’affirmation du pouvoir que celles-ci possèdent, puisque sans ces ports, sans ces défilés où chacune tient sur sa tête des offrandes dans des paniers, lesquels peuvent grimper jusqu’à plus d’un mètre de haut –plusieurs jadis – la vie religieuse hindouiste – balinaise ne pourrait se concrétiser.

Alors, jusqu’à quand ?

Autre « détail » qui me semble des plus inquiétants. La tenue vestimentaire des hommes devrait être aussi stricte et respectueuse des traditions que celles de femmes, lesquelles sont très vigilantes. Elles portent un corsage dont la couleur et la texture change selon le type de cérémonie, un sarong et une large ceinture. Leur coiffure se voit rehaussée de fleurs de frangipanier, leur front décoré de grains de riz blanc.

Chez les hommes, la tenue se compose d’une chemise de couleur unie, d’un sarong avec ceinture, laquelle peut ne pas être visible mais elle est obligatoire, une coiffe ceignant le front avec sa petite pointe vers le ciel.

Or la jeune génération oublie souvent de porter une chemise traditionnelle, simple, et s’en vont dans les cérémonies en T. shirt parfois « orné » d’un slogan, voire d’une pub… Ce laisser aller pourrait sembler sans importance, il ne l’est pas.

En même temps, la vigilance quant aux apprentissages, cette école parallèle où les enfants apprennent encore et encore ne sont pas prêtes de disparaître. C’est ainsi par exemple que les petites filles doivent de s’initier à la danse – tarian, à ne pas confondre avec dansa ! – à l’âge de l’école primaire. Quant aux garçons, ils se rassemblent très souvent sous le préau de la grande salle communautaire qui jouxte l’un des temples du village pour faire leurs gammes…de gamelan.

Toutes et tous le font dans la plus grande joie, s’amusent souvent entre deux répétitions, mais lorsque celles-ci commencent, l’esprit de sérieux reprend le dessus.

Je pourrais multiplier les exemples dans les deux sens.

Ceux, dangereux, laissant apparaître une perte d’identité – encore une fois, celui de l’invasion des téléphones portables me semble le plus intrusif, le plus dévastateur, il fait littéralement perdre la tête à chacune et à chacun, le déboussole et pourrit la vie balinaise, telle du moins que nous la voudrions voir perdurer – et ceux allant dans le sens de la préservation de cette culture.

Encore faudrait-il explorer un autre phénomène, récurrent en bien des pays, celui de la transmission de la langue.

Ici, je veux dire, dans les villages auprès desquels je vis, les gens parlent deux langues, balinaise et indonésien et un dialecte local mâtiné de vocables que ne comprendront pas d’autres villageois vivant de l’autre côté de la montagne...Ajoutons-y le parler des descendants de paysans musulmans de Lombok, la grande île voisine dont les ancêtres, déportés par le raja conquérant de Karangasem, sont venus ici voici parfois plusieurs siècles. .

Qu’en est-il dans la très jeune génération, qui baigne dans cet univers chamboulé par la mondialisation galopante ?

Combien de temps – encore lui – parleront-ils ces trois, voire ces quatre langages ? Et pourquoi, alors qu’ils ne cessent d’écouter des chansons en anglais, sont-ils aussi démunis lorsqu’il s’agît de s’exprimer dans la langue de Shakespeare et de John Travolta ?

Ce sont des questions auxquelles nous tenterons de répondre plus tard…

(1) Pura desa : temple du village pour les rites ordinaires ; pura puseh : temples de fondateurs, ou des pères, en hommage aux origines ; pura dalam : temple des morts.

Mais aussi Pura subak, temple des riziculteurs, pura panataran, temples royaux, pura dadia, temple privé des origines de la famille ; Pura bedugul, temple dédié au riz de chacune des communautés agricoles ; pura pamaksan, petits temples de chaque banjar, (commune et communauté hindouistes) ; pura bukit, temples de montagne ; pura segara, temples des plages, du bord de mer ; pura melanting pour les déités des graines et des marchés…

Et encore : temples-bains, temples des lacs, temples-grottes comme celui, unique, de la petite île de Nusa Penida où officient pas moins de soixante prêtres pemangku ; temples des sources, des arbres, le plus prestigieux étant indéniablement le banyan, ici nommé religieusement « waringin », au sein duquel peut surgir un sanctuaire où les croyants viennent se recueillir, prier, festoyer aussi.

Les waringin, dont la circonférence peut atteindre dix, vingt mètres parfois – ainsi, près du village de Pupuan, les véhicules passent sous l’arche d’un des plus célèbres d’entre eux, à l’image de certains séquoias américains. Les banyans se voient curieusement emmaillotés d’un large tissu couvert d’un damier noir et blanc, motif que l’on retrouve sur le sarong du service d’ordre de toutes les cérémonies.

Sans parler, toujours à propos des temples, des innombrables sanctuaires qui jalonnent campagnes et cités. Encore faudrait-il ajouter des lieux totalement « vides » à nos yeux de béotiens, où se déroulent, toujours au sol, des cérémonies d’autant plus surprenantes qu’elles occupent souvent la route. Renseignement pris, ces cérémonies commémorent des accidents. Elles visent à provoquer le retour parmi les vivants, un court instant, d’un cher disparu.

La tradition veut que lorsqu’une maison, une propriété est construite et achevée, soit installé, sous la forme la plus adéquate, en bois, en pierre ou en brique, histoire de donner plus ou moins de face à ses ancêtres et à sa famille, un sanctuaire qui sera d’abord consacré par le pemangku du village.

Après les prières, auxquelles sont conviées la famille du propriétaires, les proches, les voisins et toute la communauté du village, ce sera le temps de la fête, des libations et de certaines danses…

(2) La plupart des guides datant du début de ce siècle évoquent les « bemos » orange comme moyen de transport collectifs. Certains résistent, mais la plupart sont déjà partie à la casse.

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