ELOGE DE LA MULE, une gageure, un exploit

Eloge de la mule, le final © Claude Hudelot Eloge de la mule, le final © Claude Hudelot
"Le mulet" dit-on "possède d'un côté la force du cheval et de l'autre la robustesse et la rusticité de l'âne. Il est réputé résistant, le pied sûr, endurant, courageux et intelligent".

Manu Bigarnet, voltigeur qui fit les beaux jours de Zingaro durant 21 ans d’Aubervilliers à Tokyo, HK et NY avec son alter ego Bernard Quental, aime les défis.

Et aussi les mulets et les mules. Il aime leur caractère. Plus que quiconque,  il mesure leur intelligence, bien supérieure selon lui, aux chevaux qu’il chérit tant.

Il aime même que ces animaux nés de l’accouplement d’un âne et d’une jument – à ne pas confondre avec les bardots, enfants d’une ânesse et d’un cheval – soient d’abord rétifs. Et qu’il faille toujours « négocier » avec eux.

Il aime particulièrement un frère et sa sœur, Vontario et Capitana, venus d’Andalousie, qui coulent des jours heureux au Haras du Passage, à Loix, ce village planté au cœur des marais de l’île de Ré.

Et comme Manu Bigarnet est lui-même « têtu comme un mule », il a voulu, à sa manière, rendre hommage à cet animal souvent méprisé.

 Oui, mais comment ?

Il fallait à la fois trouver une dramaturgie – n’ayons pas peur des mots – qui mette en valeur Capitana et Volontario, et d’autres partenaires pour cet exercice de style minimaliste.

Côté chevaux, le choix sautait aux yeux, avec cette autre fratrie nommée Pantin et Gabin, deux solides comtois, piliers de l’école d’acrobatie équestre, idolâtrés par les voltigeurs en herbe venant et revenant chaque année suivre les cours de Manu.

Côté artistes, celui-ci a proposé à l’une de ses plus talentueuses élèves, Louna Latrouite, vingt printemps, un bel aplomb, une présence lumineuse sublimée lorsqu’elle flotte dans les airs, de devenir sa partenaire.

Un jour, marchant entre deux ponts de Paname, Manu, entendit les accords d’un banjo tout droit venu de Louisiane. Le musico se nomme René Miller. Il faut entendre celui-ci entamer sur son banjo les premiers accords de cet air enchanteur et troublant joué dans Délivrance de John Boorman.

Excellent casting. Mais après ?

Après, Manu n’a eu de cesse de rechercher… la simplicité. Et la plus grande complicité entre tous les acteurs de cette joyeuse comédie, qu’ils soient tous les sept en scène ou lors de savoureux duos entre Capitana et Manu, entre Volontario et Louna.

Des moments de grâce lorsque cette dernière reprend, avec son joli filet de voix, Jimmy de Moriarty en s’accompagnant à la guitare assise sur le dos de Volontario alors qu’elle vient d’obtenir de lui qu’il se couche au bord de la piste par la magie de légères touches de son stick. Des moments d’extase lorsque les deux écuyers, se jouent, avec leurs montures, mulets ou chevaux, de la pesanteur terrestre. Des moments de fou rire lorsque René Miller, tel Quijote, s’évertue à monter Capitana, les jambes ballantes et le banjo pour seule défense. Et tout au long de cet Eloge de la Mule, des moments de connivence avec un public de 3 à 97 ans en-chan-té.

 Ici, aucune esbroufe.

Or cette apparente simplicité masque un exploit digne  du Guiness World Records,  car de mémoire de cavalier, de circassien, d’homme et de femme, qui a jamais vu un voltigeur debout à cru sur une mule au galop et ce sans personne pour mener celle-ci ?

Tout est finesse, comme lorsque les deux humains, démarche chaloupée,  se croisent pour comparer avec malice les oreilles de la bande des quatre. Ou quand Manu Bigarnet se règle sur le trot de Capitana, courant à ses côtés avec la légèreté d’un Peter Pan. On en oublierait presque son étrange ressemblance avec Charlie Chaplin !

Un seul regret lors du final : Volontario se tient en fond de scène ; tout devant, Capitana est couchée dans la sciure de la piste, immobile, la bouche ouverte. Louna a repris sa guitare et René Miller itou, qui se tient au centre. Manu, fort doué dans le registre manouche, s’est emparé du banjo. Le public, qui applaudit à tout rompre, aimerait tant qu’ils envoient un dernier morceau de bravoure. Un vrai.

Ce sera pour la prochaine fois. Si hier était donnée la dernière de la saison, Eloge de la Mule devrait encore séduire les fans rétais…et tant d' autres !

 

 

 

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