Les Aristoches de Fremantle

Ils courent, sautent, plongent, nagent, jouent à la balle avec quelle dextérité, se retrouvent avec quel plaisir, font les beaux, marchent avec une grâce tout aristocratique au point que l’on croit entendre parfois Boris Vian susurrer « J’suis snob »…

Jamais au grand jamais ai-je observé une population aussi heureuse de vivre, de parader, avec élégance et fierté. Jamais non plus ai-je vu et revu autant de races rassemblées. Oui, j’ose le dire, des races.

Je m’explique.

Débarqué très tôt ce matin sur un ruban de sable blanc qui semble sans fin, à l’ouest de la charmante ville de Fremantle, je n’avais pas relevé, sur un des multiples panneaux de mise en garde, conseils, injonctions, recommandations dressés en haut des escaliers de bois descendant vers la plage, cette invitation majuscule : « DOG BEACH ».

Ni vu un petit distributeur gratuit de sacs « biodégradables » jaunes dénommé D.D.U : Doggy Disposal Unit…

Ni retrouvé ce terme so british : « Poo ». Prononcer « Pouuu », la bouche en coeur !

« Please put the poo into a D.D.U, then put the last one into the trash can, etc »

Car les Aussies sont polis jusqu’à l’exaspération et d’une propreté, d’une civilité à faire pâlir de jalousie leurs cousins anglo-saxons. Quant aux latins, n’en parlons pas.

La joyeuse sarabande avait commencé dès l’aurore en ce début de week-end estival.

Certains tournoyaient autour de leur maître ou de leur maîtresse, réclamant la ba-balle expédiée au loin grâce à une tige magique ; d’autres se vautraient dans l’eau couleur lagon, la plupart devançaient leur alter ego , divulguant à l’entour ce message sans réplique : « Look, at Me : look at my Master : aren’t we the most beautiful ? ».

Alter ego, alter ego ? Et oui.

Dixit 'anthropologue : si le coq, à travers ces combats ancestraux et cruels, se veut l’exact miroir du mâle balinais, le mimétisme entre la gente canine et la gente humaine, tous sexes confondus, à Fremantle et dans toute l’Australie occidentale, paraît tout simplement confondante.

Dîtes-moi, dans quel roman Albert Camus s’amusait-il à croquer ainsi un vieil homme avançant sur un trottoir avec un compagnon tout aussi pelé que lui ? L’étranger peut-être ?

Sur Dog Beach, ce serait plutôt « Concours de beauté au bord de l’onde »

Si les duos dominent, les trios font florès.

Ah, cet ensemble de petits monstres rase motte aux yeux globuleux pilotés par deux jeunes filles que l’on jurerait d’origine shanghaienne …Des bouledogues français ?! Aie, aie, aie.

Voyez les retrouvailles de ces golden retrievers, de ces labradors, boxers, huskies, de ces australian shepherds, oreilles pliées ou relevées, yeux pers, pelage blanc, roux, noir dont le regard, les mimiques, la danse, les mouvements d’assentiment ou de dénégation, respirent l’intelligence.

Quel défilé.

Ici my friends, pas de bâtards. Tous pur sang. Des aristochiens je vous dis.

Lévriers, afghans ou pas ; épagneuls, bretons ou pas ; incontournables colliers écossais ; griffons, bichons, shetlands, setters, terriers, bassets en veux-tu en voilà ; cockers et caniches ; bobtails, colleys barbus, superbes braques de Weimar au poil gris lustré comme le Man Ray de William Wegman.

Des poils justement : frisés, longs, courts, filasses, bouclés. Les plus coquets sortent tout droit du salon de coiffure. Tondeuse et bigoudis.

Je me suis pris à J’ai rêver.

Et j’ai vu Elliot Erwitt opérer avec l’humour impayable qu’on lui connaît sur Fremantle Dog Beach. J’imaginais ce grand cynophile aux aguets, vautré dans le sable, au ras du ventre de ses amis. Mirage.

PS. Pour A.M

 

 

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