CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

300 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 mars 2015

CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

Shanghai étincelle (2) : Mark Bradford au Rockbund ; Ouyang Chun à Shanghart

CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le premier investit ce joyau de l’art déco qu’est le Rockbund Art Museum avec trois « décollages » de douze mètres de long et huit sculptures suspendues. Le second déploie ses peintures naïves et revigorantes sur les cimaises des deux espaces géants de la galerie Shanghart.

Deux miracles et deux points communs : d’une part l’adéquation millimétrée entre des œuvres et l’espace où elles ont été placées ; d’autre part l’a rencontre paradoxale et inattendue entre le travail topographique virant abstrait de Mark Bradford et une toile de Ouyang Chun représentant une ville, LA ville, Shanghai, ses immeubles par centaines, ses autoroutes en suspension, ses coulées de lumière, tandis qu’un homme se tient debout et dos, en ombre chinoise, le regard tourné vers cette immensité. Vers l’avenir ?

Ce patchwork très dense,  dont l’approche n’est pas sans rappeler certaines peintures  de Friedensreich Underwasser, dialogue avec deux des créations de l’artiste afro-californien : « Falling Horses » (305 x 1,219 cm) et « The Tears of a Tree » (idem). Des titres à la Terrence Mallick.

L’amoureux fou de cette ville monde que je suis – oserai-je dire que je  connais, grâce à mes innombrables virées en vélo la plupart de ses rues, de ses lilong, de ses passages secrets ? J’ose !- a été subjugué par ces deux toiles.

Lesquelles ne sont pas des peintures mais des décollages-collages de vieux papiers, vieilles cartes que notre artiste fouineur a trouvé avec la commissaire de l’exposition Clara Kim, au marché aux livres d’occasion qui se tient chaque fin de semaine au Temple de Confucius, au cœur de la vieille ville chinoise ou ce qu’il en reste, c’est à dire quasiment rien.

Nous connaissons les grands devanciers de Mark Bradford (né en 1961) : Wolf Vostell, Mimmo Rotella et  surtout le fameux tandem Raymond Hains / Jacques Villeglé, piliers du Nouveau Réalisme inventé à la même époque par le critique d’art Pierre Restany.

Sauf que Bradford procède différemment.

Quand Hains et Villeglé découpent, puis citent, Bradford utilise les matériaux initiaux – papier journal, vieilles affiches, mais aussi colle et autres adjuvants – les travaillant avec des couteaux, ciseaux, ponceuses, traçant des lignes, creusant des chemins, amorçant des places, rues, ruelles, rivières, croisements, quartiers, districts, voire bord de mer et mer de Chine ayant elle-même l’apparence…d’une ville engloutie.

De loin, l’illusion séduit d’autant plus que chacun croit reconnaître certains espaces familiers. Ici la ville chinoise – ou bien est-ce la Place du Peuple ? – là le Bund, plus loin, ce grand axe, n’est-ce pas cette belle traversante nommée jadis rue Lafayette et depuis 1949 rue Fuxing ?

Pour qui a beaucoup fréquenté l’histoire de Shanghai à travers ses cartes, notamment celles montrant l’évolution de la concession française, le cousinage saute aux yeux.

Un autre charme opère. L’artiste en résidence ayant mis la main sur une superbe collection de vieilles affiches de cirque datant du début du XXème siècle, surgissent, pour qui s’approche de près de « The Tears of a Tree » trapézistes, clowns, acrobates, animaux en représentation. Explosés, cela va de soi, mais délicieusement, nostalgiquement visibles. Dominante rouge.

Mark Bradford a tenté, à sa façon, de retrouver toutes les strates du Shanghai des années folles, des concessions, de l’occupation nipponne. Fort bien.

Mais plus le visiteur s’approche de l’une des deux toiles, plus celles-ci s’apparentent, l’une comme l’autre, à un immense corps vivant, très vivant.

Ce que vous aviez pris pour des rues, des passages se transforme en un tissu sanguin, en viscères, en veines, aortes, branchies, cœurs, poumons.

Approchez-vous encore : le travail de Bradford tourne alors à l’abstraction.

Avec la troisième œuvre, intitulée « Lazy Moutain » (305 x 1,219 cm), l’artiste choisit un parti pris radicalement différent.

Il s’empare d’une matière dénuée de toute couleur grâce à l’utilisation de papier carbone et de résidus de papier imprimé noir et gris, avant de recréer, avec une dextérité étourdissante et un sens de l’espace tout aussi maîtrisé que dans les deux premiers tableaux, la vision d’une haute montagne d’ardoise plissée, fracassée, en accordéon, jouxtant des zones en creux gris clair. Une brume ou le lit d’un fleuve gorgé de limon ?

Une œuvre aux multiples mouvements souvent contradictoires. Comme si cet himalaya explosait sous nos yeux. Comme un terrible chaos. Comme une fin de monde peut-être.

Là encore, votre lecture de l’œuvre sera radicalement différente suivant que vous vous en approcherez au plus près ou que vous reculerez au lointain.

Alors, la cacophonie s’estompe. Survient une symphonie pleine d’une voluptueuse cohérence. « Lazy Moutain » se lit de la gauche vers la droite. De l’occident vers l’orient diront les asiatiques. S’asseoir et méditer.

A l’évidence, Mark Bradford s’est souvenu de certains grands maîtres chinois taoïstes qui savaient traduire la puissance cosmique, éthérée de la nature, son souffle.

Un chef-d’œuvre.

La réussite de cette exposition hors du commun tient aussi au choix effectué par Clara Kim et la direction du musée de retrouver les volumes originels de ces trois salles, aux trois niveaux du Rockbund Art Museum, pour mieux présenter ces  toiles géantes.

Pour rejoindre Moganshan lu, le fief de l’art contemporain chinois à Shanghai, où le meilleur côtoie le pire, il suffit de pédaler vers le nord-ouest le long de la rivière Suzhou en suivant ses doux méandres.

Dans les années 1990, un jeune étudiant sinisant passionné d’art contemporain, Lorenz Helbling, obtient de pouvoir accrocher dans un grand hôtel de la rue de Nankin quelques peintures. Les collectionneurs ne se bousculent pas.

Notre jeune Suisse s’entête et ouvre un premier espace, anachronique et accueillant, qu’il nomme « Shanghart », au cœur de l’ancienne concession française, dans le Parc Fuxing. Il est rejoint par une jeune assistante, Laura Zhou - aujourd’hui directrice de la prestigieuse White Cube Gallery de HK - et de quelques autres petites mains.

Lorenz et sa vaillante équipe sont les premiers à offrir aux artistes shanghaiens la visibilité qu’ils méritent.

Dès lors, le succès sera au rendez-vous. Des expositions personnelles ou collectives s’enchaînent. Shanghart présente aussi des artistes d’autres régions, essentiellement pékinois, non seulement dans le petit espace du parc Fuxing mais aussi dans le Musée des Beaux-Arts de Shanghai, devenu de facto un des hauts-lieux de l’avant-garde. Des rétrospectives font date, comme celle de Zeng Fangzhi, aujourd’hui au firmament.

Après la première Biennale de Shanghai, magnifique provocation intitulée « Fuck off » dont l’un des commissaires se nomme Ai Weiwei, Shanghart émigre tout près de là dans un ancien entrepôt désaffecté, au fond de cet ensemble industriel sis au 50 de la rue Moganshan, déjà investi par plusieurs artistes parmi lesquels l’un des plus talentueux d’entre eux, Ding Yi l'abstrait.

Shanghart devient synonyme d’art contemporain chinois. Il essaime à Pékin, à Singapour. Il est présent dans la plupart des grandes foires. Par exemple, en ce moment même à la Basel HK où les espaces les mieux placés lui sont alloués.

En septembre 2015, Lorenz Helbling ouvrira un lieu tout près du fleuve Huangpu, dans le West Bund. S'y dressent déjà la Shanghai Power Station, la YUZ Foundation ou le second Long Museum, le premier se trouvant à Pudong.

Shanghart West Bund sera un édifice neuf et non une réhabilitation. Plusieurs ateliers d’artistes vont aussi s’établir non loin de là.

Le pari audacieux de décentrer le cœur artistique de la mégapole est sur le point de réussir. En Chine, l’accélération de l’Histoire n’est pas un vain mot. Rendez-vous dès cet automne.

Revenons à l’exposition qui vient d’ouvrir à Moganshan lu où Ouyang Chun (prénom et nom) présente un ensemble considérable de peintures. Un vrai pari pour Lorenz Helbling car cet artiste, né en 1974 au Shaanxi, n’avait jamais bénéficié d’une telle rétrospective.

Grandes, très grandes les peintures. Réjouissantes, drôles, humoristiques mais sans le sarcasme qui transpire dans le travail de ses aînés cornaqués jadis par Li Xianting.

L’exposition s’intitule My Story.

C’est l’histoire d’un jeune homme qui voit voler les tracteurs, qui se balade torse nu sur son scooter chargé de toiles et de cadres avant de se mettre à peindre comme un dératé des tableaux teintés de naïveté qu’il accroche derechef sur un mur jaune paille, jaune Vincent.

Comme cette toile géante, dominant de toute sa puissance la première salle, où il se tient debout muni d’un pinceau dans une main et une toile dans l’autre tout en haut d’un mirador dominant la campagne – la légende veut qu’il ait décidé d’aller chercher l’inspiration loin des villes comme Van Gogh naguère – , une campagne qui évoque sa province natale avec ses champs, ses jardins, ses villages. Chun y a ajouté deux arcs-en-ciel, pas moins, histoire de prouver que la terre est ronde.

Des surprises de taille vous guettent. Ainsi cet immense livre ouvert avec ses deux pages blanches où affleurent de très grands aplats comme autant de vagues. S’agit-il d’un clin d’œil appuyé à la fameuse page blanche chère à Mao Zedong ? Mystère.

Autre surprise : dans une petite cabane blanche à l’écart, un tableau où l’artiste a peint une chandelle et sa flamme, se révèle, de près, couvert de milliers de caractères chinois écrits à la main - quelle patience! - où sont évoqués certains souvenirs comme cette Révolution culturelle (1966-1976) auquel Chun a pourtant échappé. Les caractères débordent du tableau sur tout le mur du fond.

Vous avez dit « Révolution culturelle » ?

A cette époque, souvenez-vous, des paysans de Huxian, un village du Shaanxi, s’étaient lancés à corps perdu dans une aventure originale : peindre, représenter la vie rurale, les hommes, les animaux, la nature. On les nommait « les peintres paysans ».

Ce faisant, ces artistes amateurs et naïfs, parfois fort talentueux, reflétaient sur leurs toiles aux couleurs vives le soi disant  bonheur du peuple chinois transfiguré par le grand chambardement maoïste. Huxian dialoguait avec la brigade pop de Dazhai, autre miroir aux alouettes. 

Très vite, la propagande s’empara de cette pluie d’images idylliques. La visite de Huxian devint incontournable. Au point d’enthousiasmer des artistes étrangers favorables au maoïsme comme en témoigne la très grande peinture de Gérard Fromanger intitulée En Chine, à Hu-Xian

Réalisée en 1974, l’année même où naquit Chun, cette toile, surmontée d'un "Servir le Peuple" écrit en chinois, devrait se trouver en bonne place lors de la rétrospective que le Musée National d’Art Moderne / Centre G. Pompidou va consacrer à notre artiste iconoclaste en 2016.

Mais ceci est une autre histoire.

Ou bien est-ce la même ? Ouyang Chun, ce p’tit gars du Shaanxi, peint avec nostalgie son univers, avec toute sa verve et son talent de conteur. Les tracteurs y sont toujours aussi rouges. Simplement, ils se mettent à voler et transportent tout aussi bien des récoltes, des bouteilles d’eau minérale et des châssis de peintre. Et les avions à réaction arborent fièrement sur leurs flancs le nom d’une compagnie chinoise.

Face à ce bonheur provincial, il y a désormais la très grande ville avec ses tentations et ses illusions. Elle s'impose et en impose. 

L’homme perplexe et timide qui la contemple, c’est Chun bien-sûr.

Dans le texte de présentation signé Sun Dongdong, Rilke, Goethe et Caspar David Friedrich sont appelés à la rescousse. Le banc et l’arrière banc du romantisme germanique. Le mot « panthéisme » n’y figure pas mais il est question de religiosité. Pourquoi pas ?  Le village ne se nomme pas Huxian mais Xiyangwan.

Les derniers mots du texte de Sun, tout comme son titre, sont : « Ouyang Chun, an outdated man ».

Que l’on peut traduire par « un homme démodé ». Ou simplement par « un homme hors du temps », hors de son temps. A voir.

                               ***

PS. L’exposition «Tears of Tree » de Mark Bradford est visible jusqu’au 3 mai. Elle est accompagnée d’un cycle très nourri de conférences et de visites. A noter celle du directeur (français) du Rockund Art Museum, Larys Frogier, le 4 avril prochain (en anglais). Un petit catalogue bilingue chinois-anglais, fort bien fait, est distribué gratuitement à l’entrée.

L’exposition My Story de Ouyang Chun est visible jusqu’au 19 avril. Catalogue bilingue.

En attaché, "Tears of Tree" et le grand tableau de Chun avec les deux arcs-en-ciel. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.