Explorateurs, touristes et autres sauvages (1) : une pépite!

Petit livre, grands effets, humour et démystifications.

L’auteur, italien, se nomme Jean Talon. Titre original : Incontri coi selvaggi. Son propos ? Plonger le lecteur dans ce qu’il appelle « la littérature ethnographique », depuis les origines de celles-ci, du temps de Christophe Colomb jusqu’à la fin du XXème siècle.

 Soit dix-sept récits inspirés d’ouvrages écrits par de doctes ethnologues, anthropologues mais aussi par des imposteurs géniaux !

Tel George Psalmanazar, qui serait né en 1679 dans le sud de la France, avant de se faire passer pour Japonais, puis pour un Formosan avec un succès quasi planétaire. Au point que des écrivains s’inspirèrent de ses descriptions « ethnographiques » : « Dans son pamphlet Modeste proposition (1725), Jonathan Swift suggère de remédier au manque de viande de l’Irlande en mangeant les enfants pauvres, et il évoque le célèbre Psalmanazar, natif de Formose, lequel avait confié à un ami que, dans son pays, quand un enfant était mis à mort, le bourreau vendait sa chair comme une gourmandise réservée aux personnes de haut rang ».

Swift croyait-il ce fabulateur hors normes ? Quoi qu’il en soit, la Description historique et géographique de l’île de Formose (1704) de notre génial fabulateur, maintes fois rééditée dans le monde entier fut tenue pour vraie jusqu’au début du XIXème siècle dans le milieu « scientifique ».

C’est ainsi que Boucher de la Richarderie, auteur de La bibliothèque universelle des voyages « y puisa à pleines mains pour rédiger l’article sur Formose » comme le relève avec humour Jean Talon.

Le plus étonnant, avec Psalmanazar c’est qu’il ait réussi par exemple à faire avaler ( !) à de milliers de lecteurs, y compris ceux de la Royal Society, « qu’à Formose on sacrifiait chaque année vingt mille enfants mâles de moins de neufs ans. » Délirant.

Le voyage de René Caillié (1799 / 1838) à Tombouctou, ce fils de boulanger né à Mauzé-sur-le-Mignon, où m’apprend Jean Talon, l’explorateur a sa statue  et sa fête annuelle, ce voyage ressemble fort à une tragédie. Du début à la fin.

C’est l’histoire d’une obsession.

« René Caillié a idée fixe depuis l’enfance : être le premier Européen à entrer à Tombouctou, cité africaine légendaire interdite aux chrétiens.. »

Souffrances, souffrances, souffrances : « Le 4 novembre 1827, juste alors que la plaie » ( une plaie purulente au pied) « commençait à cicatriser, Caillié ressent de violentes douleurs dans la mâchoire. Depuis sept mois, il ne se nourrit que de millet pilé ou de riz, assaisonnés de beurre fondu et de quelques pistaches grillées.

C’est le scorbut, causé par le manque de vitamines. Il perd toutes ses dents, éprouve d’atroces maux de tête : pendant quinze jours, il ne peut fermer l’œil à cause de ses terribles souffrances ». Sans parler des traitements violents, des humiliations qu’il subira tout au long de son incroyable périple, soit 4500 kms parcourus à pied en 538 jours. 

Et déception totale quand Caillié « l’africaniste » parvient enfin à pénétrer dans Tombouctou , le 19 avril 1828, après s’être converti à l’Islam, dans la ville dont il rêvait depuis toujours. « Il ne voit que des groupes d’habitations mal construites au milieu d’une immense étendue de sable et de terres arides ; tout est triste, les maisons et la nature alentour ; le silence est désolant, on n’entend pas le moindre chant d’oiseau ».

Ce texte, c’est la transcription que fait Jean Talon à partir de Voyage à Tombouctou, René Caillié, aux éditions de La Découverte, 1996. Mon seul regret d’ailleurs : que Jean Talon, de temps à autre, ne livre pas au lecteur les textes originaux.

Ce que j’ai beaucoup aimé, au fil des pages et des articles, c’est le fait que l’auteur démasque force supercheries et fait chuter des légendes, comme celle de Bronislaw Malinowski, porté aux nues de son vivant pour avoir décrit, à tort et à travers La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la Mélanésie (Petite bibiothèque Payot, 2000). Ce qui ne peut pas ne pas nous faire penser à Margaret Mead et à son premier ouvrage sur la sexualité des jeunes filles des îles samoua.  (Coming of age in Samoa, 1928). 

Par ricochet, un autre mythe tombe : celui de Wilhelm Reich, ce psychanalyste libertaire que ma génération a tant lu.

Celui-ci, en 1932, s’empara des écrits de Malinowski, où la sexualité des indigènes était décrite comme libre, naturelle et heureuse…Ainsi, les îles Trobriand où séjourna longtemps celui-ci devinrent-elles un modèle de la soi disant « révolution sexuelle »des années soixante » nous dit Jean Talon. Reich qui, selon ce dernier, jamais ne vérifia ses sources. 

De vie sexuelle, il est aussi question avec le peuple Nambikwara auprès duquel Claude Lévi-Strauss séjourna plusieurs années.

Je ne résiste pas au plaisir de citer ce passage : « Nous ne savons rien, hélas, des modalités d’observation de Lévi-Strauss (se cachait-il lui aussi dans les buissons (2) ?) ; il soutien cependant que les Nambikwara connaissent et utilisent seulement deux positions durant le coït : l’une est celle par-derrière (« en levrette », en français familier), et qu’ils appellent toatelosu, ou « copuler par-derrière », très fréquente sur le continent sud-américain, selon Lévi-Strauss. L’autre constitue une variation de la copulation « ventre à ventre » dite aussi « position du missionnaire ».

Le passage suivant est tout aussi savoureux et instructif : « « La position du missionnaire » doit son nom à une erreur de Kinsey, auteur du célèbre rapport sur la sexualité humaine, qui fut le premier à utiliser l’expression. Il avait lu le livre de Malinowski sur le comportement sexuel des indigènes aux îles Trobliand, que ces derniers riaient de la monotonie érotique des Blancs ; et un autre passage parlait de la nouvelle mode chez les jeunes couples, consistant à se promener en se tenant par la main, que les indigènes appelaient dans leur langue « la mode du missionnaire ». Décidément…

Ces histoires, évoquent toutes une rencontre entre des peuples autochtones, souvent perturbés par des visiteurs soi disant « ethnologues » au comportement grossier.

Comme le dit si bien Jean Talon, « Dans ces histoires, on trouve donc tout ce qui, dans les essais ethnologiques, est d’habitude écarté ou mis au second plan : les malentendus, (ou les ententes inespérées), les perplexités, les désillusions, l’éros, l’arnaque ( qui ne manque jamais dans les affaires humaines). Et surtout la stupeur et l’émerveillement face à la diversité, avant que l’habitude ne vienne tout normaliser. Il s’agit en somme d’histoires mineures, exemplaires, qui, ensemble, racontent une histoire plus grande. »

Au détour d’un paragraphe consacré aux multiples maux de Malinowski, qui « attrape la malaria et chaque jour lui est bon de se plaindre d’un malaise quelconque : mal de tête, fièvre, mal de ventre, frissons, faiblesse, insomnie, sensation de lourdeur dans les membres, mal de dents, aérophagie, aversion pour les objets pointus… » Jean Talon évoque « ce qu’on nomme « le choc culturel », c’est-à-dire l’état de distanciation, de mélancolie et de repli sur soi qui s’empare de celui qui abandonne ses habitudes pour se retrouver pendant une longue période au contact d’une culture et d’un environnement complètement étrangers. » ( p 91).

A méditer non ?

Ici, à Bali, choc culturel ou pas, les grillons et la voix des enfants enchantent cette doulce nuit. La pleine lune avec sa kyrielle d’upacara, de cérémonies hindouistes, est bientôt de retour. Le dernier appel à la prière de ce vendredi 17 mai, appel d’autant plus fort et poignant que nous sommes en plein ramadan, vient de résonner dans la vallée.

Etranges étrangers.

(1) Edition Plein Jour. Avec une excellente traduction de Stéphanie Leblanc.

(2) Comme le faisaient les Nambikwara lorsqu'un couple s'en allait faire l'amour dans la forêt. Un spectacle pour les grands comme pour les petits selon Claude Lévi-Strauss. 

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