Enfant, rien ne me faisait plus plaisir que d’être posé, grâce aux bras puissants de mon père, Roger Hudelot, sur le réservoir de sa grosse moto, avant de prendre la route des forêts que celui-ci exploitait à Chanceaux, Côte d’Or, et dans la région.
Il avait pris soin de mettre dans une des sacoches le marteau en forme de roue sur lequel figuraient les neuf premiers chiffres, de 0 à 9, puis ses initiales, RH, et quelques autres lettres.
Nous allions marquer les « fayards », - synonyme de « hêtre » - terme que mon paternel aimait faire sonner à nos oreilles. Et rendre visite aux hommes de la forêt.
J’aimais particulièrement les premiers, ces scieurs de long dont le pouvoir semblait si puissant, si magique.
Pour les gamins que nous étions, mes frères et moi, voir les seigneurs de ces bois couper avec entrain fayard après fayard, munis de leur scie affutée et brillante, avant de les faire tomber dans un craquement de tonnerre, s’apparentait à un spectacle d’autant plus grandiose qu’ils accompagnaient la chute de cris, de hululements, dans leurs langues maternelles...
Plus tard, mon père viendrait avec son marteau « signer » l’arbre, avec l’indication de la date et d’autres mentions sibyllines. Puis, les hommes buvaient un café bien chaud et nous reprenions la route.
La seconde visite, nous la rendions à des êtres encore plus mystérieux, les charbonniers.
Noircis par la suie, ils travaillaient auprès de grands fours ressemblant à des cabanes…ou à des igloos. Et fabriquaient un charbon de bois fort utile au sortir de la guerre. Mystérieux aussi car leur parler m’était inconnu. Leurs regards brillaient dans la pénombre.
Parcourant ces espaces sous couvert certains jeudis, entourés de sujets plus grands que le clocher de l’église de Chanceaux, nous apercevions souvent des perdrix, des lièvres, des lapins ; des cerfs aussi parfois.
Mon père n’était pas chasseur mais il aimait profondément la nature, que nous observions tous deux dans les clairières à l’entour, écoutant le faux silence de la forêt bourguignonne.
Ces souvenirs enfouis me sont récemment revenus en vivant, à Bali, au cœur d’une autre forêt.
Ici, pas de fayards ni de charbonniers.
En revanche, des scieurs travaillent sur l’île, comme dans toute l’Indonésie. Ils se signalent par le bruit vrombissant de leurs machines, qu’ils transportent entre deux coupes, avec quelle dextérité, sur leur bebek (deux roues).
Plus bas dans la vallée, les exploitations de bois, scieries, menuiseries se comptent par dizaines, même si les essences les plus nobles, comme le teck ou le bois de fer, proviennent d’autres îles, par exemple celles de Kalimatan ou de Sulawesi.
Grande et belle forêt équatoriale. Sous le Mont Lempuyang, la haute forêt s’épanouit à partir de l’altitude de 400 mètres. La césure saute aux yeux. Au-delà, les essences les plus communes atteignent des dimensions plus que respectables. D’autres, plus rares, prospèrent, comme ce mangoustier géant dont les racines plongent au pied d’un torrent, ou comme ce banian sauvage que j’admire à chaque retour au bercail en négociant le dernier lacet.
J’évoquais à l’instant « le faux silence » de la forêt bourguignonne.
Celle où je vis désormais bruisse de tous les sons, tous les cris, tous les bruits, toutes les musiques, tous les chants, quasiment sans répit. Ce concert se voit amplifié par la position de notre maison, située à l’épicentre d’un des grands contreforts du mont, comme une caisse de résonnance sans pareille.
Je pourrais d’ailleurs – j’y pense ! – sonoriser ainsi toute la vallée avec ces musiques tellement entraînantes, inspirées des rengaines bollywoodiennes, qui font ici un tabac, chez les musulmans comme chez les hindouistes, les fameuses dangdut ou avec la voix sublime de Christa Ludwig chantant Schubert, certain que mes voisins apprécieraient !
Concert de coqs dès la troisième heure, bien avant l’aube. Concert d’oiseaux de nuit et d’insectes, de grenouilles. Concert de chants religieux hindouistes les soirs de pleine lune, de percussions lors de la saison des crémations ; célébrations, comme aujourd’hui, de divers anniversaires, odalan. Récitatifs sans fin dignes du Ramayana.
Appels à la prière musulmane, le premier, subuh, vous réveillant dès 4h30, le dernier, isya, montant longtemps après la nuit tombée. Le plus poignant, le plus beau, parfois donné au même instant, non sans cacophonie, par les trois muezzin des mosquées de Sekar Gunung, Batu Gunung et Bukit.
Je n’oublie ni l’étrange et guttural cri du gecko, - si vous en comptez sept d’affilée, prenez-le comme un heureux présage ! – ni celui, perçant, agaçant de l’aigle de Bali. Ni le sifflement des compagnies de pigeons semble-t-il bagués comme à Pékin, un sifflet sous le ventre. Ni le tambourinage des gouttes sur le feuillage et les palmes des arbres en ce début de saison des pluies.
Il est un autre phénomène tout aussi réjouissant : les conversations de certains paysans montagnards d’un versant à l’autre de la montagne.
Le vieil Amin, doyen de la petite communauté marnant sur notre chantier, s’en est fait une spécialité. Entendre, hier, ce bonhomme haut comme trois pommes dialoguer avec notre voisine, elle-même musulmane, la voix très haut perchée, chacun à plusieurs encablures, aurait mérité une prise de son par l’une des « grandes oreilles » de Radio-France !
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Dès lors, comment ne pas être charmé, jour après jour, nuit après nuit, par cette troublante harmonie entre une nature exubérante, envahissante, majestueuse, et une vie en perpétuel mouvement ?