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Billet de blog 18 avril 2018

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Facebook, Galunggan et la théorie du coq balinais

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tu vois, là-bas, très loin, des gens glosent et reglosent à propos de facebook, cet horrible machin, faut-il décrocher, oui mais comment et pourquoi that is the question qui sembler secouer le monde, d’autant que l’on apprend, par la plume de Bruno Philip dans Le Monde, que des attaques du violence sans nom visent les communautés musulmanes du Sri Lanka et de Birmanie. Effrayant. Mark Zuckerberg dort-il sur ses deux oreilles ?

Plus drôle est l’article récemment paru dans mon quotidien favori évoquant l’arrêt très momentané d’un journaliste, Nicolas Santolaria et là, oui, ici - à Bali - et maintenant, je me marre et me dis :

que facebook, où je rôde depuis onze ans, ce bon vieux facebook s’éloigne à petits pas. Quelle importance au demeurant? Aucune! 

A quoi cela tient-il ? A plusieurs faisceaux de nature différentes.

Il y a les questions techniques, le fait qu’internet, que je percute grâce à une petite boite orange et blanche de la marque BOLT !, internet le plus souvent se fait la malle.

Au début, comme tout le monde, je râlais, tempêtais, morflais. Et puis, comme le dit si bien Nicolas Santolaria, à quoi bon ?

A quoi bon se taper tous ces messages merdiques, ces images bêtes comme chou, toujours les mêmes, cela ne sert à rien ni à personne, c’est mortellement ennuyeux non ?

Il y a bien des exceptions, des talents, des photos, des peinture que j’aime, tiens je suis ainsi le travail de l’ami Phénix Varbanov ou celui de Jean-Claude Coutausse, je découve même que JCC est marathonien et parle fort bien de ses faiblesses magnifiques, ou bien je visite avec une presque envie les lieux sublimes, forcément sublimes de Pia Pierre, pauvre Pia, kasihan dia, tiraillée entre son château près d’Avignon et celui de Bangkok où passent tant de happy few…

Ou bien content de voir que l’atelier de peinture de Jocelyne Barbas tourne toujours aussi bien à La Rochelle, que son travail ne cesse de s’épanouir.

Ou bien encore, découvrir des images sorties de quel grenier miraculeux, comme celles de Feng Cheng illustrant l’Histoire de l’Empire du Milieu. Sa trouvaille l’autre jour, le dernier empereur, Pu Yi, montrant son swing de golfeur ou cette image en trompe l’œil, hommage involontaire au roman du grand Lao She, « Le pousse-pousse » (1936)…

Ce que m’y retient encore ? Le plaisir du jeu, certaines parties de ping-pong planétaires.

Oui, mais voilà, si certains amis sont encore au rendez-vous, avouez que l’on fait surtout semblant.

A quoi bon balancer des images que deux ou trois accros vont liker ? A quoi bon « faire suivre » sur fb un texte destiné au premier abord à Mediapart ?

D’ailleurs, sur fb, le discours, les propos un tant soit peu épais ne passent pas, mais alors pas du tout.

Si grâce à un ami fidèle je ne pouvais lire Le Monde, au moins aurais-je la quasi primeur de nouvelles comme la mort récente du grand Jacques Higelin, que je regrette encore de ne pas avoir pu programmer à Pékin, en 1993, avec le rockeur Cui Jian, à cause de la connerie prétentieuse de « mon » ambassadeur de l’époque, qui m’avait déclaré tout de go que Higelin était « ringard »…

Surtout, ce pôvre fb – comme on dit en indonésien avec commisération : kasihan ! –se voit laminer par madame la vie, par madame la réalité, et au diable ce miroir aux alouettes.

A contrario, si je ne m’étais pas jeté dans cette aventure balinaise qui faillit m’entrainer dans un gouffre, au point de provoquer mon passage dans une clinique psychiatrique pendant vingt-huit jours, aventure de vivre ici désormais et ce jusqu’à la fin de la vie, dans l’ex royaume de Karangasem, très loin de la turpitude touristique, peut-être serais-je encore accro.

Or maintenant, - je devine que plusieurs d’entre vous sourient déjà, se moquent – ce petit théâtre, ce grand cirque me semble chaque jour plus dérisoire. Circulez, y a rien à voir.

La vie.

Chaque matin, se mettre debout avant l’aurore, laquelle ne varie guère.

Matahari terbit, le jour se lève vers six heures, une aube immuable et différente. Le chant des coqs, celui, plus musical d’autres volatiles ; puis vient une seconde salve, relayée bientôt par un piaillement digne de nos étourneaux…Et les coqs encore. Et les coqs à midi, et les coqs en soirée aussi.

Pourquoi donc ces vociférations intempestives qui vous percent le tympan à chaque heure du jour et de la nuit ? Seul répit : entre la nuit noire et deux heures du mat !

Les tragédiens vous diront que tout ce petit monde s’égosille avant une mort quasi certaine, voués que sont nos frères à de rudes luttes, munis de leurs redoutables ongles de fer. Ayam beradu, le combat de coqs est ici tout sauf un mythe. Il bat son plein. Ce peut être au bord du chemin, au bout d’un petit village de montagne ou dans le décor impressionnant d’une arène couverte où seuls les mâles ont accès, la main pleine de petites coupures…

Et bien non. Nos tragédiens ont tort.

Selon votre humble serviteur, ce chant à quatre notes, inlassablement répétées, se propageant de maison en jardin, de jardin en village, de village en ville, ce chant traduit un fait qu’il faut avoir vécu pour comprendre Bali : l’outre équateur, le monde à l’envers, l’absence de saisons au sens où nous l’entendons, le fait qu’ici, je vous le dis, ici le temps n’existe pas. Ou si peu. Ou bien encore se forme-t-il en cycle. « Il n’y a plus d’avant, il n’y a plus d’après » pour paraphraser Guy Béart.

Cette apparente immuabilité tient tout autant à l’influence phénoménale de la religion, l’hindouisme balinais d’abord avec ses calendriers, lesquels régentent le temps jour après jour, voire heure après heure. Et le fige.

La vie sociale et religieuse : un enchevêtrement indescriptible de mécanismes établissant depuis des siècles les fêtes communales ou privées, mais tout aussi bien les actions quotidiennes.

Ainsi, le succès d’une action advient seulement lors d’un jour auspicieux dûment inscrit au calendrier, qu’il s’agisse d’un mariage, d’une crémation, de l’entrée dans une nouvelle maison. Ces événements et bien d’autres ne peuvent se dérouler que durant certaines semaines, tandis que d’autres semaines et d’autres jours seront consacrés au bétail, aux poissons, au bambou et aux arbres. Il serait impensable de couper ces derniers hors des ukases du calendrier.

J’ai bien dit « calendriers ».

Le premier, saka, suit l’année solaire-lunaire et compte, comme le nôtre, douze mois, des bulan, des « lunes ». Plusieurs cérémonies cycliques célèbrent la pleine lune – purnama – et « l’obscurité » des nouvelles lunes tellement précieuses à l’agriculture et indispensables au fameux et mystérieux Nyepi, ces vingt quatre heures les plus importantes de l’année, qui prend la forme d’un jour et d’une nuit sans. Sans activité, sans déplacement, sans lumière, sans rien. Tel un shabbat exceptionnel et solennel.

Le second calendrier marque « l’année wuku ». Il dure 210 jours, se divise non en mois mais en semaines.

Je n’ose aller plus loin car comment s’y retrouver lorsque par exemple chacun des jours des dix semaines possède un nom ! La combinaison de ceux-ci détermine le fait qu’il s’agit d’un jour de chance ou de malchance. Ajoutons-y le mois saka, « l’âge » de la lune selon qu’elle est montante ou descendante…

Seul un grand prêtre pedanda peut guider le commun des mortels balinais au sein de cet écheveau infini.

D’où, vous l’imaginez, le pouvoir toujours considérable ici des pedanda, ces prêtres brahmanes et des dukun, ces witch-doctors. Car pénètrent aussi dans ces calendriers d’autres noms de dates à caractère non seulement religieux mais magiques. J’emploie le présent à dessein car chacun sait ici que cette magie, contrairement aux apparences, se manifeste toujours. Pour combien de temps ?

Si la fête de Nyepi marque la nouvelle année solaire-lunaire – avant le jour « sans », il y a le jour « avec », avec ses fêtes, ses cérémonies, sa retraite aux flambeaux -, Galunggan et ses jours de vacances célèbrent une autre « nouvelle année », lorsque les esprits ancestraux reviennent sur terre pour habiter un temps dans la maison de leurs descendants.

Chacune d’entre elle se voit couverte d’offrandes, les vieux ustensiles remplacés, les paniers lavés. Le long des routes et devant chacune des demeure, sont dressés d’immenses penyors (ou penjors),bambous si grands qu’ils seraient visibles aux yeux des dieux, tous montagnards.

Galunggan :  le sommet absolu de la vie communautaire et religieuse balinaise.

Puis vient Kuninggan, dix jours après. Nouvelles offrandes, nouveaux rites. Nouveaux bains sacrés, nouvelles purifications.

Ces notations, je les dois au livre-culte de Michel Covarrubias, Island of Bali, publié une première fois en 1937, ouvrage qui n’a pas pris une ride et mériterait cent fois d’être traduit en français.

1937 : une « photo » d’une précision impeccable. Un temps que l’on penserait révolu. Et bien non : après avoir vécu Nyepi, Galunggan, Kuninggan et surtout la vie quotidienne des villageois de Sekar Gunung, je puis vous jurer que la plupart des ces formes  prospèrent et se maintiennent.

 Alors, le temps ?

 ***

Arroser son jardin tandis que l’eau du thé chauffe.

Assaisonner sa théière avec quelques lamelles de gingembre frais, une rasade du miel de l’ami Mahil, gouttes de citron vert, admirer le ciel, les nuages, l’île de Nusa Penida au loin et le chapelet de bougainvilliers enserrant la maison ; les couleurs montent avec le soleil, saturation fluo, c’est le propre de ces plantes magiques. Vivent le comte Louis-Antoine de Bougainville et le botaniste Philippe Commerson.

Entendre le tintement du kulkul signalant l’arrivée de Mahil le jardinier. Il est 7h15.

Les saluts, les mots d’usage, nouvelles de sa famille, de quoi ce jour sera fait, parlons de ces bananiers si envahissants que j’exige leur cantonnement, leur mise au ban, que dis-je leur bannissement à l’est de la propriété, au grand dam de Mahil, qui voudrait préserver cette récolte quasi perpétuelle. Et je le comprends parfaitement.

Voilà le vrai débat, entre une productivité il est vrai mais bien réelle, avec la banane, le durian, le clou de girofle – de loin leader toutes catégories, pensez donc, un kilo séché vaut ici, dés le départ, 100.000 rupiah, soit six euros, une somme ici déjà. Sans oublier le rambutan, le lichi d’ici.

Dilemme abyssal entre une économie de la cueillette et le désir tout aussi obstiné que farfelu aux yeux de Mahil de voir notre petite forêt accrochée à la rude pente du mont Lempuyang se transformer en une bananeraie masquant quelques beaux sujets, de grandes roches constellées de taches blanches sur fond gris et surtout celle, noire Soulages, luisante, dressée tout là-haut, commandant cet espace hésitant entre nature et culture, entre quelques seigneurs poussés au hasard du temps, bambous géants en bouquets, et autres arbres plantés par la main des forestiers, culture encore que ces terrasses – tingkat – jadis laborieusement façonnées et ravinées par les précipitations torrentielles de la saison des pluies. Précipitations, un mot si juste.

La journée est déjà bien entamée. J’ai oublié le passage obligé et bienvenue à ce rite indonésien que l’on nomme avec gourmandise mandi, la douche le plus souvent, premier instant de repos déjà bien gagné, le temps aussi d’une sieste. Mandi, et ses effluves d’érotisme et de volupté.

Viendront d’autres rites. Bali détient peut-être tous les records mondial de rituels, à commencer par la première offrande, devant la maison, devant le Ganesh qui se tient à l’entrée ; d’autres rencontres, d’autres chevauchées sur le motor, que nous nommons scooter.

Ce dernier a droit aussi à ses rites. Un jour de prières et de cérémonies lui est même consacré ! Il s’agit à vrai dire de célébrer le fer, né du feu, incarné par Brahma. Tout de même…

Viendra la plage de Pasir Putih – les Sables Blancs, dite aussi, pour les gogos, Virgin Beach – et ses eaux turquoises ; l’achat d’awan –mi maquereau mi bonite – aux femmes des pêcheurs ; viendront les rizières en eau, les rizières en herbe vert tendre, les champs de fleurs jaunes pour cérémonie à l’infini.

Viendra de temps en temps le passage obligé au palais aquatique de Tirta Gangga – Gangga, comme le lien immémorial avec le Gange, ce dieu lointain et proche – Tirta Gangga, - écoutez cette douce musique - l’une des sept merveilles de Bali.

Et la cuisine aux douces épices avec son riz jaune ou blanc, ses awan cuits au feu de noix de coco, ses jus de fruit au gingembre.

Viendra la nuit en cette musim panas, cette saison chaude, ce ciel étoilé comme jamais chez nous, avec le désir de mettre la tête à l’envers pour retrouver ses marques et la lecture sous la moustiquaire.

Alors, facebook…

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