"Visions de Barbès" : la voix de Jeanne Labrune

« Il y a beaucoup de douceur dans le quartier le plus dur de Paris. La douceur de Barbès est veloutée comme la peau des bananes., elle a leur odeur fade et sucrée, leur couleur dorée tachetée de brun. C’est une douceur de plusieurs couches que mes yeux épluchent sans jamais trouver le noyau» . Ces phrases ouvrent le chapitre Rosa d’Adelaïde.

« Il y a beaucoup de douceur dans le quartier le plus dur de Paris. La douceur de Barbès est veloutée comme la peau des bananes., elle a leur odeur fade et sucrée, leur couleur dorée tachetée de brun. C’est une douceur de plusieurs couches que mes yeux épluchent sans jamais trouver le noyau» . Ces phrases ouvrent le chapitre Rosa d’Adelaïde.

Ainsi écrit Jeanne Labrune dans Visions de Barbès, avec simplicité et justesse, son quartier et celui de son compagnon, son « bel amour », Richard Debuisne, mort le 12 avril 2012.

A la fin de Cendres, un paragraphe rassemble tous les morceaux du puzzle :

« Le quartier de Barbès, aimé puis redouté au temps de ton agonie, est devenu l’antre solitaire. Tout Barbès, ses rues, ses gens, ses lumières, les sirènes des voitures de police et des ambulances, les cris, les rixes, la misère, tout me ramène à nos promenades passées. A cette époque tu me disais, « Garde-toi à droite, garde-toi à gauche », tu enlevais de mon sac, avec humour et fermeté, les mains des pickpockets, tu jetais un regard sévère sur ceux qui me bousculaient et tu disais : « Tu vois bien que ce quartier est un ogre, fascinant mais redoutable. Fais attention à toi mon moineau, fais-le pour moi, je n’aimerais pas qu’il t’arrive quelque chose. »

Je ne me lasse pas de citer des passages de Visions de Barbès, persuadé que le charme auquel j’ai très vite succombé opérera sur vous aussi.

A quoi bon tenter de l’analyser ?  D’autres l’ont fort bien fait avant moi (1).

La pochette de Bogotà commence ainsi : « J’aime l’ombre autant que la lumière. L’une ne va pas sans l’autre.

Il y a des jours d’un gris étal où ni les bâtiments, ni les arbres, ni les gens n’ont une ombre. Mais à ces jours-là succède la nuit, qui est l’ombre majeure ».

Photo nocturne : « Qu’y a-t-il de beau dans Barbès ?

La perspective du boulevard Rochechouart vue des marches de la station de métro, lorsque le regard passe au-dessus du kiosque à journaux et saisit, de part et d’autre des rails aériens, les deux voies parallèles qui filent vers Pigalle. »

Photo, ou amorce d’un film. Jeanne Labrune est réalisatrice.

Catherine Schwaab, dans Paris Match, rendant compte du petit ouvrage de sa voisine – elles habitent le même immeuble – a trouvé un titre qui colle parfaitement à cet ovni : « Le cinoche de Barbès en plans serrés, très serrés ». Oui, la matière de cette suite de textes est filmique, et pour cause.

Elle est aussi me semble-t-il très radiophonique.

Plongeant dans ce dédale de courts récits de vie et de mort, dans cette écriture douloureuse et drôle, je me suis d'ailleurs mis à lire à haute voix Visions de Barbès. A l'évidence, l'auteure a, consciemment ou inconsciemment, inventé un style à mi-chemin entre oralité et une écriture serrée, empreinte de concision.

Phrases courtes, dialogues très enlevés, chopés sur le vif, amusants et rugueux, qui fleurent bon l'accent du quartier...ou le pataouète: " - C'est un truc naze c'te pochette! çà vaut pas une cacahouette!"

Malgré les années, je me souviens de la voix de Jeanne (1). Une voix douce, aussi claire que sa peau. Une voix qui respire l’intelligence, pleine d’interrogations.

Jeanne, ce serait si simple de t’asseoir face à un Neumann et d’enregistrer, d’égrener Scalp, Cendres, Chaque jour, Un magasin extraordinaire,  Louxor, la femme cassée…avant de diffuser cette lecture sous forme de feuilleton au cœur de la nuit, sur France-Culture ou France-Inter j’imagine. Musiques ou pas ? A toi de choisir, toi qui écris, p 47, « J’aspirais au silence, à l’entière solitude ».  

La solitude justement :

« La catastrophe individuelle et la solitude font surgir le monde dans sa complexité et son extrême cruauté, sans qu’aucun visage aimé, au premier plan, ne captive plus l’attention, ne réduise la rue à un décor dans lequel se vivrait notre histoire personnelle. La rue, c’est l’Histoire, le branle ordinaire du monde. » ( Scalp, p.56).

PS. Sur la toile, deux images de Jeanne Labrune: sur la première,un sourire encore proche de l'enfance, un rien moqueur, ses grands yeux bleus, l'ovale du visage, sa crinière blonde.

Sur l'autre: femme fatale, veuve vêtue de noir, visage fermé, son regard caché derrière de grandes lunettes de soleil.

Entre comédie et tragédie, tout comme Visions de Barbès.

Hâte de découvrir son prochain film, "Le secret de Hiroshi Amano".

 

                                                                        ***

 (1) Parmi les critiques, j’ai choisi celle de Fabien Ribery trouvée dans Le Poulailler.fr, lequel s’avère être un lecteur attentif, éloquent et perspicace.

Un tombeau vivant – Chronique pour Visions de Barbès, Jeanne Labrune

by FABIEN RIBERY

(2) Ensemble, nous avons appris le métier de la radio, entre la Maison Ronde et Bry-sur-Marne. C’était en 1974, l’année de la disparition de l’ORTF et de l’avènement de Radio-France. Ensemble et parallèlement, nous avons fait nos premiers pas à France-Culture. 

Visions de Barbès, Jeanne Labrune. 249 pages. Éditions Grasset. 18€

 

 

 

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