Nusa Penida, paradis perdu

Le 22 janvier dernier, Le Monde présentait un dossier flamboyant et très « vendeur » intitulé : « Voyage : les 20 destinations 2019 », avec force trémolos. Parmi celles-ci, figurait l’île de Nusa Penida, qui fait partie, administrativement, de la province balinaise de Klungkung. De loin, -et disons-le – d’ici, elle ressemble à une enclume plantée dans l’océan indien.

Le paragraphe dithyrambique de notre quotidien préféré commençait ainsi : « A une demi-heure en bateau au sud-est de Bali, Nusa Penida est la petite île indonésienne qui monte. Préservée des tsunamis et des séismes ... »

 Stop !

Les tremblements de terre ont la même puissance, et pour cause, à Nusa Penida et à Bali. Les dernières secousses qui ont été si traumatisantes dans l’île très voisine de Lombok, mais aussi à Bali, furent fortement ressenties à Nusa Penida. Comment pourrait-il en être autrement ?

Le reste est à l’avenant. Et comme toujours, revient l’ineffable comparaison avec un « paradis », lequel à bon dos.

Disons-le simplement : soit celle ou celui qui s’est fendu de ce paragraphe n’a jamais mis les pieds à Nusa Penida, se nourrissant de blogs tout aussi laudateurs et tout aussi trompeurs, soit elle / il l’a visitée il y a plusieurs années.

Si la visite est récente, bigre…Je penche pour la première hypothèse car ignorer ou feindre d’ignorer que la petite cadette de Bali ne se trouve qu’à une quelques kilomètres de celle-ci relève d’une ignorance crasse.

De Nusa Penida, comme d’autres amoureux de Bali, je veux dire l’île principale, je gardais un merveilleux souvenir, y compris de ma dernière visite.

Nous étions en 2016.

J’avais enfourché mon vieux « motor » (scooter), direction le petit port, charmant mais franchement sale et pollué de Padangbai, avant de grimper sur un bon vieux ferry. Au diable les fast boats mettant il est vrai les deux îles à moins d’une demie heure l’une de l’autre.

Une traversée au long cours comme j’aime, remuant en moi tant d’autres voyages. Souvenirs du vieux Sidi Okba faisant depuis des lustres la navette entre Marseille et Bône, nommée aujourd’hui Anaba, du Ville d’Alger à la coque immaculée...

Bon, là c’est une heure et demie!

Sur terre, tout m’enchanta, et d’abord la route du bord de mer qui ceint l’île, dont la taille est comparable à celle de Ré. Plus large cependant, plus escarpée, avec un grand plateau vallonné, moins boisé que sur l’île mère. Une bonne part du charme de Nusa Penida tient d’ailleurs à sa côte, à ses falaises grandioses plongeant dans une eau turquoise si transparente que les chanceux verront le ballet inouï de raies manta géantes…

Peu de plages.

Deux d’entre elles méritent trois étoiles : Crystal beach, sable fin, sable blanc – ici pas de volcan– une si jolie petite baie avec au large un îlot qui n’est pas sans rappeler celui de Matsushima jadis chanté par Basho.

Et j’avais adoré le lieu le plus magique. Jamais vu de plage aussi belle. Elle se nomme Atuh. Courage: il vous faudra d’abord descendre près de 200 marches. Des marches de géant ! Chacun prend son temps. Vue sur l’anse, vue sur les parasols confettis de couleurs vives, vue sur plusieurs îlots noirs, sur les falaises…

A vrai dire, Atuh se partage entre une plage sauvage où vont se baigner les visiteurs les plus intrépides, sur fond de falaise atteignant des dizaines et des dizaines de mètres, face à un îlot promontoire en forme de pyramide, et une second plage où sont alignés plusieurs warong où se dégustent poissons grillés, poulpes, crevettes. Et face à vous, le spectacle permanent d’impressionnants rouleaux venant exploser contre la falaise noire.

Fort heureusement, ce que je décris là existe toujours.

Mais voilà : Crystal beach est envahie par des bule venus de tous les continents, beaucoup de Chinois bruyants, des russes aussi, et comme partout des « aussies ». Nous autres, Froggies, tenons notre rang. Bref, Crystal beach frise le surpeuplement. On se croirait à Kuta ou à Ubud, deux sites jadis cultes, très prisés – le dernier fut « inventé » par Walter Spies, auquel Bali doit tant - et maintenant pollués, trop souvent embouteillés, deux villages, devenus des villes tentaculaires, attrape-couillons d’un mercantilisme nauséabond.

Les entrepreneurs de tous poils ayant bien compris que Nusa Penida était en effet, selon la formule du Monde « la petite île qui monte », des centaines de chantiers dévastateurs hérissent celle-ci. Dévastateurs de collines entières, de villages défigurés, de panoramas salopés par des édifices qui miment malencontreusement l’architecture locale. Tout simplement monstrueux.

Une île éventrée. Et pas seulement dans des lieux déjà « touristiques » mais aussi, hélas, hélas, hélas sur des parcours jadis divins et quasi secrets. Seul bonus : l’amélioration des routes.

Reste, intacte, l’amabilité des habitants, reste le sourire de paysannes mâchant du bétel, comme si, pour elles au moins, le temps s’était arrêté.

Quelques villages sont encore préservés, par exemple Tanglad, où les tisserandes continuent de mêler leurs fils avec une science et une dextérité sans pareilles. « Demain », me dit l’une d’elles, « mes filles reprendront la relève ». Vraiment ?

Et puis, vous pouvez toujours entrer dans la grotte de Goa Karangsari, véritable cathédrale hindouiste, avec ses chapelles souterraines au rez-de-chaussée ou à l’étage. Accompagnement olfactif  - tous les encens - et auditif garantis : c’est un concert permanent de clochettes d’argent maniées avec grâce par les pemanku – prêtres ordinaires -, la dernière des chapelles, après une traversée de plus de deux cent mètres dans une douce pénombre, se teintant, ô doux œcuménisme, de bouddhisme, de litanies et de couleurs venues tout droit de Chine.

Ne ratez pas votre entrée!  On pénètre à Goa Karangsari par un trou de souris après avoir fait un don et salué des pemanku  bon vivant et un tant soit peu paillards…

Vous pourrez toujours, le soir venu, aller prendre un dernier drink à la terrasse d’un café tendance, vous baigner en admirant, au-delà du bras de mer séparant l’île mère et sa fille, Sa seigneurie Agung, dieu tutélaire…de l’île des dieux. Happy hour !

 

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