De Venise à Bali, deux confinements, deux métaphores du monde

J'ai découvert sur facebook ce texte fort, lumineux et j'espère prophétique d'Arièle Butaux:

« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer. 

Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre! A vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise. A confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte. Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant. Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.

La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene. »

Arièle Butaux, musicienne, animatrice d’émissions sur France Musique, est aussi romancière. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas de la citer aussi longuement.

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Mon Venise à moi se nomme Bali. Même problématique. Même espoirs au loin. Malheureusement, une fois passée la crise, laquelle ne fait là-bas que commencer, je crains fort que les vagues touristiques ne reviennent au galop.

D'ailleurs, de quoi je me mêle? La manne touristique irrigue toute l'île et nombre de ses habitants - pas tous il est vrai: dans "notre" vallée, l'incidence du tourisme est minoritaire - dépendent de cette économie. C'est ainsi. Sans elle, que vont devenir ces centaines de milliers de balinais qui en vivent? Déjà la plupart d'entre eux ne voyaient que les miettes du gâteau. Or il ne sera pas question, je le crains, d'aides gouvernementales.

Déjà des ami(e)s me disent qu'ils ne savent pas comment ils vont faire la semaine prochaine pour vivre car le commerce se meurt, les plages se vident et les warong aussi.

Alors? Alors je ne sais plus que penser.

J'ai souvent souhaité, ces cinq dernières années passées là-bas, à l’est de l’ïle des dieux, retrouver ce temps de grâce, cet arrêt religieux et cosmique, ce shabbat hors normes nommé Nyepi. Le temps d’une nuit et d’un jour, plus d'avion, aucune commerce autorisé, aucune circulation, aucune lumière électrique, les feux eux-mêmes sont interdits. Des policiers et des volontaires pour réprimander les récalcitrants ou les étourdis.

Lors de Nyepi, après des cérémonies, des fêtes explosives, démonstratives, jubilatoires, avec ses monstres géants, les ogoh ogoh portés dans chaque village par des jeunes hommes endiablés, Tout – je dis bien tout - s'arrête.

Nyepi : un confinement espéré avec impatience, avec respect, dédié aux dieux hindous, à la Nature et à la Vie. Un moment de paix et de recueillement. Un phénomène unique au monde qui s’apparente étrangement à ce que nous vivons actuellement. Sauf que le coronavirus nous est imposé, asséné contre toutes les volontés du monde, lors même que Nyepi est inscrit viscéralement dans l’horloge de chacune et chacun des balinais, hindouiste ou pas.

Etrange coïncidence entre une île perdue parmi des milliers d’autres où se pratique chaque année un confinement millénaire et salutaire selon tous les croyants hindouistes qui pratiquent le Nyepi et notre monde tout entier saisi par une épidémie venue semble-t-il de nulle part.

Autre coïncidence enfin que ce temps hors du temps se déroule au mois de mars. Cette année, Nyepi se tiendra le 25.

 

 

 

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