JUSTE UNE IMAGE DE BALI (25) : GAMELAN, GAMELAN, GAMELAN

Un des Blue Brothers au gangsa © Claude Hudelot Un des Blue Brothers au gangsa © Claude Hudelot
Gamelan, gamelan, gamelan qui me saoule et m’enchante.

Gamelan à toutes les sauces, gamelan le jour et gamelan des nuits entières lorsque la  crémation d’un(e) aristocrate se déroule…en bas de chez vous. Gamelan maintenant au loin, – il est 20h07 -étrangement près. Gamelan ensorceleur de la pleine lune, purnama. Gamelan des cérémonies religieuses, indispensable pour communiquer avec les dieux, et des fêtes profanes.

Gamelan quand tu nous tiens. Et tu nous tiens !

Tant de temps cependant pour commencer à apprécier, à aimer les mélodies du gamelan, parce qu’au premier abord cette musique est irrespirable, étouffante. Et percutante au point de vous mettre k.o!

Gamelan vient de gamel, ancien mot javanais signifiant « marteau ».  Gamelan né dit-on du rythme lancinant du pilonnage du riz dans le lesung, ce mortier de pierre ou de bois.

Gamelan sans pause mais non sans vagues et sans creux de sept mètres. Gamelan, cette déferlante.

Gamelan partout, dans le moindre village.

A Sekar Gunung, ce sont les jeunes qui s’y collent.Ailleurs, des femmes s’y mettent.

Le meilleur d’entre eux dans notre région de mon humble point de vue, il est là, en bas de chez moi, c’est celui de Batu Gunung. Des paysans musiciens de père en fils dans l’âme. C’est lors d’une crémation que nous fîmes connaissance… et que je faillis percuter le défunt présenté sans ambage à la famille et aux amis avant de rejoindre son sarcophage, un poisson en l’occurrence. J’en oublierais presque une constante en ces moments tragiques, interminables, « mortels » : une consommation « non modérée » de tuak, cet alcool de palme fabriqué maison qui se transporte dans un grand jerrican de plastique.

Deux chefs : le premier, face au groupe tout entier, joue de la flûte, le suling, et de temps à autre, lève la main pour relancer le groupe.

Le second, mon idole, petit homme sec comme une trique, le profil acéré, se place en bout de ligne au troisième rang toujours.

Lui ne fait aucun geste autre que celui d’actionner son marteau. Les autres percutent au même centième de seconde que lui, irréprochables. Mais le chef les entraîne, les pousse à sortir leurs tripes. Aucun regard et cependant tous sont à son écoute comme un seul homme. Et il est drôle…à sa façon. Lorsque le chef flûtiste, en ma présence fait le clown, le chef percussionniste me balance son regard aigu et ce coup de menton qui vaut toutes les salutations. 

J’aimerais tant qu’ils puissent venir et se produire en France. Ils feraient sensation, par exemple, je dis cela au hasard au Festival des Suds, dont Mediapart est d’ailleurs un partenaire si fidèle. Je vous dit cela, je n’ai rien dit, n’est-ce pas Marie-Jo, n’est-ce pas Stéphane ?

Gong gede – grand orchestre et ses 35 à 40 exécutants, gong kebyar et ses quatre gong : gong justement, kempur, kempli, kemong.

Gong kebyar, le plus fréquent ici – quel village n’a pas son gamelan ? – et le plus familier à mes oreilles. Gamelan de bronze et plus rarement gamelan de bambou, son anklung et ses entrechocs envoutants, mon préféré.

Lorsque le premier coup de marteau provoque la première note – quand ce n’est pas le suling – chacun sait qu’il embarque pour un voyage qui semble sans fin.

Ici, les comparaisons pleuvent. Le gamelan comme le ruissellement de l’eau des torrents, une eau si pure qui glisse sur votre peau, caresse vos oreilles, cogne tout contre votre coeur ; le gamelan comme un clair de lune. Mais aussi, plus drôlement le gamelan comme le chant des grenouilles dans les rizières au crépuscule ou la cacophonie des coqs bien avant l’aube !

Qu’entendit Claude Debussy lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1893 ?

Il fut touché, remué, subjugué par les mélodies du gamelan d’un orchestre javanais et par leur mystère. A n’en pas douter, il pénétra sous sa peau. Plus tard, il en ferait son miel. 

Combien d’autres compositeurs s’imprègneront avec plus ou moins de bonheur du gamelan ?

 Maurice Ravel dit-on. Mais aussi John Cage et selon moi le plus talentueux d’entre eux, Philip Glass. Ecoutez son Opening au gamelan, ce pur chef-d’œuvre. Ecoutez-le une fois. Il vous prendra ad vitam eternam. Si, si.

Aucun cependant n’alla jusqu’à composer des pièces entières pour un orchestre de gamelan. Ce que fit Walter Spies, dont on connaît les dons de peintre et dont on a oublié qu’il fut aussi un musicien, un compositeur hors-pair. Des dizaines de rouleaux de cire, ses compositions, dorment quelque part dans un musée hollandais.

Spies le Flambant fut l’un des meilleurs promoteurs de « l’île des dieux » dans les années 1920-1930. Pour le meilleur et pour le pire.

Ah oui, ce jeune homme aux fausses allures d’un Blue Brother joue du gangsa, ce métallophone de bronze qu’il faut attraper de la main gauche pour en éteindre le son. Une beauté baroque cet instrument.

Derrière notre John Belushi, on aperçoit le visage typique d’un paysan balinais – ils le sont presque tous -  celui-ci ne cessera de percuter soit le gong gede, le plus grand, à notre droite, soit legong kempur, à gauche.

Pour lui aucune de ces accélérations vertigineuses dont les autres percussionnistes se jouent avec une virtuosité à presque faire pâlir notre Jean-Pierre Drouet national !

Saya bercanda. Je plaisante !

Tant que le gamelan, incarnation de la culture balinaise à l’état pur, résonnera dans les temples, au fond des vallées, au bord des plages de l’île des dieux, celle-ci respirera.  

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