« Ô » : une chorégraphie de Thô Anothaï, migrant transcendental tendance hip hop

Premier temps, avant-hier : dans la chapelle Fromentin, au cœur de La Rochelle, derrière un immense tulle noir et blanc où s’incrît un court instant un arbre décharné, une longue silhouette blanche apparaît.

Monte dans l’abside un étrange chant a capella. La voix, féminine, est ronde, douce, ample. Sublime invocation venue des temps immémoriaux de l’Empire du Soleil levant.

Plus près de nous, trois hommes habillés de noir commencent une évolution entre harmonie et chaos, leur gestuelle évoquant, et pour cause, celle du hip hop (1).

La chanteuse – Mina Mermoud – a disparu. Des sons rudes, sourds, ont pris la relève. Les trois hommes passent tour à tour par des moments de frénésie et d’autres d’une lenteur infinie, jouant avec une maestria confondante une partition délicate sur le thème de  l’équilibre, du rapport de l’homme aux éléments, à l’air, au  sol…

Sur le tapis de danse, un liquide noir, luisant, progresse inéluctablement. L’eau envahit la scène. Les danseurs sont maintenant torse nu.

Moment magique, osmose entre ces trois êtres ô combien charnels et l’élément qui les entoure, dans lequel ils plongent, sur lequel ils glissent avec volupté, se reflétant parfois dans ce miroir. Les voici qui tournoient, s’éclaboussent. Une lumière rasante vient magnifier ce ballet orgiaque et cependant retenu.

Est-ce dû à l’origine asiatique de Thô Anothaï ? Si la rencontre entre les trois danseurs et l’eau atteste d’une fusion émotionnelle forte, tous trois semblent possédés par une hypnose intérieure, une énergie zen parfaitement maîtrisée. Leurs visages sont fermés, trop peut-être.

Derrière le tulle, un quatrième homme lui aussi torse nu bat un immense tambour, tout comme ses pairs de l’île de Sado ; autre réminiscence de l’univers nippon.

Au final, les trois jeunes hommes – Thô Anothaï, Saïef Remmide, Marino Vanna - continuent leur duo avec l’eau désormais répandue sur tout le plateau ; le musicien et compositeur – Alexandre Daï Castaing - joue avec plusieurs percussions, soutenu par une musique orchestrale puissante, avant le retour  de la chanteuse dont la voix se fond d’abord dans ce flot de sons avant de résonner seule dans l’espace. Les corps des trois danseurs vibrent à un rythme de plus en plus lent pour atteindre l’immobilité. Le public retient son souffle. Avant le chaleureux crépitement des applaudissements et les vivats.

Second temps, hier : malgré un ciel chargé, malgré le vent, les mêmes interprètes sont au rendez-vous, plage de la Concurrence, située à deux pas du vieux port de La Rochelle, dont chacun sait ici qu’elle fut le déversoir des égouts de la ville.

Cette fois, la compagnie Anothaï – terme signifiant « coucher de soleil » en thaïlandais – s’est alliée à l’ONG Bleu versant pour une installation-performance intitulée « Ô et le sablier bleu ». Bleu versant œuvre pour l’amélioration des ressources en eau face aux changements climatiques. Il est précisément 19h30. Kader Attou, lui-même chorégraphe – Thô a souvent été l’un des interprètes de sa compagnie, Accrorap – et directeur du Centre Chorégraphique National de La Rochelle, vient de prononcer quelques mots de bienvenue aux fervents spectateurs venus plage de la Concurrence malgré les giboulées et le vent.  La marée monte, monte…

Sur une butée de sable, plusieurs minuscules maisonnettes sculptées sont posées là. L’eau commence à s’immiscer autour. Un anneau et une île éphémère se formeront bientôt. A l’occident, vers le mail, vers Port-Neuf, La Pallice, le soleil est masqué par une masse de nuages menaçants.

La chanteuse lance son chant traditionnel. Sa voix, amplifiée, passe malgré le bruit du vent et des rouleaux. Chatoiement de la lumière sur la surface d’une mer rebelle ( !) et dans un ciel d’orage.

Le spectacle auquel nous allons assister se joue ici avec des éléments bien réels. Dès lors, cette danse avant-hier en harmonie avec une nature amie, cette fusion prend les allures d’un combat désespéré entre de frêles corps – leur musculature l’autre soir presque impressionnante semble dérisoire – et la force inéluctable de la montée des eaux.

Il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre le message livré par ces trois jeunes gens qui sont, et ce n’est pas une coïncidence, trois « migrants » dansant ce soir sur une plage de France. La plage « de la Concurrence » !

Tout concourt à une dramatisation dans l’air du temps : les nuages noir d’encre ; la bataille du soleil déclinant, finalement vainqueur ; la puissance de la marée à l’assaut du sable ; ce vent de noroit qui nous glace…Tout nous ramène à l’actualité la plus brûlante, non seulement celle de la COP 21 auquel Bleu versant est associée – elle est labellisée pour « Eau : miroir et indicateur du changement climatique" – mais tout aussi bien celle d’une autre plage endeuillée récemment et celle de ces migrants, ces réfugiés venus sur nos rivages…

Trois êtres de là-bas et d’ici dansent, sautent, cabriolent, viennent se mesurer avec rage à la sauvagerie océanique.

Peine perdue ?  Peut-être. Les voici piégés tous trois, puis tous quatre lorsque Mina les rejoint, au milieu d’une île bientôt engloutie par les flots.

Mais non : Thô Anothaï et ses complices auront offert à la cinquantaine de spectateurs médusés un court moment d’éternité cosmique.

Grâce leur soit rendue, ainsi qu’à Kater Attou et à l’équipe technique du CCN.

(1) Né au Laos en 1980, Thô Anothaï découvre très tôt le hip hop à Bonneville (Haute-Savoie) et se lance à corps perdu dans des battles d’enfer avant de devenir un danseur professionnel…

 

 

 

 

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