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Billet de blog 20 mars 2014

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Chine : grands sauts et petites remarques, hot pot et attrape-nigauds

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La préparation, au demeurant en partie avortée d’un projet (1), m’a conduit ces dernières semaines de Hong Kong à Shanghai, de Chongqing à Shenzhen et Pékin.

Première remarque : tous les aéroports visités, sans exception, rejoignent le peloton de tête en termes de modernité, d’efficacité, de rapidité, de confort, parfois d’esthétique.

La palme revient indéniablement à celui de Shenzhen, oiseau blanc et nid d’abeille quasi transparent, au formes si légères que le stress du voyageur disparaît comme par miracle. Architectes : Massimiliano et Doriana Fuksas. Chapeau bas !

Seul bémol contextuel : suite à l’attentat de Kunming, des CRS du troisième millénaire patrouillaient l’autre jour deci delà. Murmures et chuchotements.

Suivant les villes, la prise en charge des taxis s’échelonne entre 10 et 14 rmb, à peine plus d’un euro. Aucune comparaison avec nos tarifs européens. Attention : dans certaines contrées le putonghua, la langue de Pékin, est difficilement compréhensible. Adresse écrite indispensable !

Autre bonne surprise, les business hotels, désormais fort confortables, avec douche, wc, tv, wifi, minibar proposent des chambres à 250 rmb, au cœur des villes comme la chaine Hanting, à Chongqing.

Difficile en revanche, sans accompagnateur de trouver un resto servant une cuisine régionale de qualité. Le Michelin a du boulot…Méfiez-vous des « hot pot » en trompe l’œil, attrape-nigauds.

Premier constat : parmi toutes ces mégalopoles, Hong Kong emporte le pompon : air, mer, architecture, qualité de vie, paysages, plages, circulation, comportement des citoyens, restaurants et depuis peu arts. Je n’y reviens pas.

Shanghai talonne sa rivale et la dépasse même en certains domaines. Le maintien, semble-t-il définitif, de l’ancienne concession française y est pour beaucoup. La présence de plusieurs grands musées publics et privés – plusieurs autres ouvriront à la mi-mai, pile poil au moment de…la HK Basel Art Fair, toute une population de people habillés de noir se déplaçant désormais du sud à l’est puis au nord où chacun ira visiter, à Pékin, la dernière expo de l’ami Yan Peiming dans le divin si he yuan (maison à cour carrée) déniché par  Weng Ling, ex patronne de la Shanghai Gallery of Art, qui tel le Phénix, renait une fois de plus de ses cendres…

Revenons à Shanghai: certains restaurants rivalisent, pour le bonheur des fins gourmets. Une excellente note au Kathleen’s on the Bund : une terrasse possédant une des plus belles vues sur celui-ci, sur le méandre du Huangpu et sur le « mur » de Pudong. Personnellement j’ai adoré le plateau de sashimi et souri en voyant les jeunes serveurs légèrement maladroits s’escrimer à remplir nos verres…(Un défaut récurrent en Chine). Kathleen, c’est le prénom de la patronne francophone et sympa, qui lança au début des années 2000 Kathleen’s 5, tout en haut du Musée des Beaux-Arts, lequel s’est fait la malle pour s’incruster dans le (monstrueux) ex pavillon chinois de l’expo universelle.

Tôt ce matin, j’ai traversé Puxi en vélo. Un vrai régal. Plaisir de se fondre dans la masse des scooters, des vélos électriques et des biclous faisant masse et mènant la vie dure aux bus, rois de la rue un tantinet agressifs, aux bagnoles et aux taxis klaxonnant à tue-tête. Petites saynettes ici : un volontaire sapé comme un vulgaire maquereau, costard 40’s, shoes black & white, fait la circulation au coin de Chang le lu et de Huangpi nan lu ; là, une gamine au visage rougeaud et avenant – une « minoritaire » ? – confectionne, d’un large geste, de grandes crêpes brûlantes et pimentées. Les clients font patiemment la queue.

Plus, loin, le long de la rivière Suzhou, près d’une fontaine, une douzaine de vieux en pyjama font tranquillement leur taichi au son d’une musique traditionnelle…Comment ne pas aimer cette ville-là ?

A Chongqing, c’est une autre paire de manches. J’avais le souvenir d’une cité chaotique et pittoresque, d’une dizaine de collines aux pentes ardues, de l’omniprésence du Yangzi Jiang et de la Jialin, son bel affluent. C’était en 1999, lorsqu’avec nous tournions pour Doc en Stock et pour arte « Chine : le plus grand chantier du siècle » (diffusé, à partir de la Maison de la Chine, le 1er octobre à l’occasion des 50 ans de la Chine pop.) Las. Si le chaos prolifère, le pittoresque s’est évanoui à jamais.

Architectures – peut-on d’ailleurs parler d’architectures – ou la laideur se conjugue avec entassement, accumulations, forêts de tours masquant désormais les reliefs, immeubles à touche touche, rues étouffantes, sans parler, le long des fleuves de zones troglodytes où se terre un lumpen prolétariat survivant on ne sait trop comment.

J’exagère ? Que nenni. Le Musée des Beaux-Arts, étrange interprétation, du pavillon chinois de l’expo universelle, même rouge, mêmes enchevêtrements poussés jusqu’à l’absurde, fort bien situé au demeurant, abrite des salles, des cimaises et actuellement des œuvres que l’on croirait avoir été conçues dans les années 50, c’est vous dire.

Une seule bonne surprise : à plusieurs encablures et quelques ponts de là, un « Centre artistique populaire –«qunzhong » mot à mot « des masses populaires » - de la Ville de Chongqing vient d’ouvrir ses portes. Sobre architecture un rien stricte, sombre ardoise – Portzemparc pas loin - et un très beau théâtre de 1200 places. Et une équipe chaleureuse, sympathique, prête à recevoir des spectacles du monde entier et de France en particulier.

Mais Chongqing, dont on dit souvent à tort que la population dépasserait celle de Shanghai, confondant la zone mi urbaine mi rurale et la ville elle-même, Chongqing, malgré tout et de loin la plus grande ville de l’ouest chinois, écrasant par là même ses trois « voisines » : Chengdu au nord, capitale historique du Sichuan, Kunming au sud, capitale du Yunnan, Wuhan à l’est, capitale du Hubei, Chongqing n’a même pas de consulat général de France. Notre pays y est, heureusement, représenté par une Alliance Française implantée au sein de l’université.

Pour paraphraser Emmanuelle Riva, « je n’ai rien vu à Shenzhen ». Si, des avenues immenses et sans fin, parfaitement rectilignes, désertes, des « compounds » bien gardés, des marinas peuplées de yachts, des « malls » commerciaux pour « middle class » avec les sempiternels H&M, Starbucks et compagnie et même, au bord d’un lac artificiel, un « son, lumière, eau et feu d’artifice » pâle copie pour touristes en goguette de notre Groupe F.

Des restos en voulez-vous : nippons, coréens, indonésiens, shanghaiens et même français. L’un d’entre eux, accueil sympathique et décor kitsch, se nomme « Les Duos ».

Curieusement, la végétation tropicale semble avoir été laminée par la profusion du béton et du goudron.

Shenzhen, hantée  par l’ombre de Kuai Dafu, que Mao Zedong surnomma non sans humour l’un de ses « petits généraux », le méchant Kuai qui partit en commando, sur ordre de Jiang Qing, l’impératrice rouge, tabasser le président de la République Liu Shaoqi à coups de petits Livres rouges avec sa bande de Gardes rouges… Kuai Dafu serait devenu un hommes d’affaires opulent, quatre fois marié comme son ex idole, vendant à tour de bras des ordinateurs après avoir semer la terreur pendant toute la Révolution culturelle, avant de chuter peu après son mentor, Jiang Qing, et de croupir une bonne quinzaine d’années dans les geôles de la République Populaire…

Allons à Pékin. Ah, Pékin, mon cher Pékin ce grand village tant aimé, parcouru sans relâche à vélo pendant trois ans jadis – 1991 / 1994 -, lorsque des petits malins réussissaient encore, certains matins, à se glisser le long des douves de la Cité Interdite, le long de la muraille bordant Zhongnanhai jusqu’au chapelet des lacs, avant de se réchauffer et de déjeuner au si rustique restaurant musulman Kaorouji. Délicieux petits pains au césame, brochettes de mouton si gouteuses…

La nostalgie…Restent quelques îlots entre le temple de Confucius, miraculeusement épargné après une restauration discrète et plutôt réussie, les deux tours, celle du Tambour et celle de la Cloche et certains si he yuan amis…

A contrario: grâce à la volonté tenace d’un fou d’art, un lieu hier délaissé est devenu, à juste titre, l’un des must de la capitale. C’est the Temple, à l’est de la Cité Interdite, au bout d’une petite rue populeuse où les laobaixing du quartier font causette tout en prenant le soleil. Restaurant nouvelle cuisine tenu par un Belge accueillant, cohorte de maîtres d’hôtel, chefs de rang et serveurs empressés, carte des vins à tomber, boutique hôtel avec suites somptueuses, confortables, et mobilier à l’avenant – petits bureaux de bambou tourné créé par un designer indien inspiré.

Pour la plus grande suite comptez, 4500 rmb la nuit (environ 400 €). Elle se situe au rez-de-chaussée d’une très vieille demeure attenante au temple, lui-même magnifique volume dans son jus, le propriétaire de lieux ayant judicieusement voulu gardé toutes les empreintes du temps y compris les strates et les dazibao de la révolution culturelle inscrits tout là-haut sous la toiture. Le luxe n’a pas de prix…

Comble de la sophistication artistique, le maître absolu de la lumière, James Turrell, est venu proposer une découpe à sa façon d’un toit du fameux édifice ouvrant sur le ciel de Pékin le dimanche au crépuscule…

Du ciel, parlons-en. C’est là que le bat blesse le plus. Chaque Pékinois relève au lever du jour le degré de pollution prévu pour la journée. 130 seulement, quelle aubaine ! 240 : sortons nos masques. Au-delà : tous aux abris…

Comment ne pas retourner au plus fascinant des spectacles qu’est le marché aux puces de Pan Jiayuan ? Un seul conseil : prendre son temps. Pour baguenauder dans les allées en plein-air et sous l’immense toit ; à droite, tout au fond, vous pourriez trouver des fausses affiches de la révol cul pour quelques rmb, des copies de panoramas longs comme un jour sans pain pour 50 rmb et  d’authentiques tirages à des prix inimaginables.

Dans le saint des saints, au premier étage du bâtiment central, où sont rassemblés les vrais et faux experts du maoisme triomphant et la plus grande accumulation témoignant du culte le plus inouï de l’histoire de l’humanité, mieux vaut savoir reconnaître le vrai du faux - zhende, jiade ?- et pratiquer l’art du marchandage.

Pour un ensemble de panoramas historiques que vous pourrez découvrir cet été à Arles (2), j’ai négocié pendant un jour et demi, pas moins. Et conclu finalement l’affaire non sans faire chauffer ma visa après avoir offert un exemplaire du « Le Mao » à mon sympathique marchand. Lequel a depuis fermé boutique.

(1) L’exposition photo « Noces d’or » conçue à l’occasion du cinquantième anniversaire des relations diplomatiques franco-chinoises, dûment labellisée par le Comité France-Chine 50, se déroulera finalement à Shanghai du 4 septembre au 12 octobre 2014, à la fois au rez-de-chaussée du Fairmont Peace Hotel, chef d’œuvre art déco, sur le Bund, où seront déployés 50 agrandissements géants de photos de mariage françaises et chinoises, Robert Doisneau en tête, et dans le « mall » du Numéro un de l’ameublement en Chine, Macalline, présent dans 80 villes, où Noces d’Or rebondira dans l’un des quatre atriums du colosse construit par Paul Andreu et dans un musée voulu par le président du groupe, Che Jianxin, amateur d’art éclairé. Le tout dans une scénographie signée Margo Renisio et son agence, IDEAA3.

(2) Exposition « Panoramas : miroirs de la Bureaucratie céleste », présentée aux Rencontres d’Arles à partir du 7 juillet, environ 80 tirages d’époque essentiellement sur les thèmes de l’entreprise, de l’école et de la politique. Sans dévoiler ici le programme concocté par le Grand Chambellan des Rencontres, François Hébel, je crois comprendre que je reprendrai le dialogue entamé l’année dernière au festival Foto Industria de Bologne, avec le collectionneur hors catégorie qu’est William Hunt, alias Bill, dont j’entends encore et déjà le grand rire sarcastique…

PS. Si vous souhaitez lire mon avant-dernier texte publié ici même avec une version (fort bien) illustrée:

"EXPOSITION: A Shanghai, la folie Monet"

Claude Hudelot pour (www.lepetitjournal.com/shanghai) Le vendredi 21 mars 2014

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