Roulant sans désemparer sur les pistes de Ré, - ce même rituel quotidien : partir de la maison, lorgner l’heure aux horloges de l’église, longer le cimetière, prendre à l’aller par l’intérieur de l’île en guettant le vent, voir les clochers du Bois-Plage, de La Couarde, de St Clément les Baleines, l’amer noir et blanc d’Ars, avant de filer à l’est, puis au sud vers Trousse Chemise et la Patache, puis revenir par le bord de l’eau, cerise sur le gâteau - je me souviens et j’écris. Comprenez : j’écris dans ma tête. Les phrases s’envolent. Reste l’essentiel.
Premiers vélos : ceux que nous malmenions, enfants, autour du parc de la demeure familiale de Chanceaux, notre village natal, et sur le chemin dits des murs, tentant d’imiter les acrobaties de Jacques Tati dans Jour de Fête.
Vélo légendaire, dont mon père fit don à notre jardinier quand nous partîmes pour l’Algérie, lors même qu’il avait chevauché celui-ci jusqu’à Venise quand il avait quatorze quinze ans, dévalant nous racontait-il de sa belle voix de ténor, les pentes du St Gothard.
Vélo couleur acier avec guidon de course pour me rendre chaque jour de la Colonne Voirol, dans les hauts d’Alger, au lycée Ben Haknoun et ses mystérieux rorfa.
Pour me donner du courage, je chantais. Parfois, je fredonnais Mouloudji, que nous avions vu, tout comme Brassens, sur la scène de l’Alhambra : « Un jour tu verras », « Comme un petit coquelicot », ou bien les ritournelles gaillardes de ce dernier.
Parfois, je chantais à tue-tête les premiers tubes de Bécaud et d’Aznavour, moi qui avais été privé de leurs concerts, trop jeune paraît-il, contrairement à Jean, ce veinard.
Ne nous plaignons pas : correspondant des Jeunes Musicales de France pour les sixièmes, puis les cinquièmes, j’ai découvert les ors des plus belles salles de la capitale algérienne et connu mes premiers émois érotiques en assistant aux tournées des ballets classiques venus tout spécialement de la « métropole ». Ah, les tutus, les jambes sans fin des danseuses étoiles. Comme j’aurais voulu moi aussi, porter, soulever celles-ci…
Souvenir aussi de ce concert mémorable de Lionel Hampton et son Big Band, le vibraphoniste jouant avec ses baguettes à même les murs de la salle Borde, toute ronde, pour le plus grand bonheur ses fans.
Bientôt, la natation prit le pas sur le vélo.
Je m’entrainais à la piscine du « GLEA », Groupe Laïque d’Etudes d’Alger, où Héda Frost, jeune championne venue d’Allemagne de l’Est, multipliait les exploits, tout comme le bon géant Kamoun, roi de la papillon, originaire de Constantine. Des longueurs, des longueurs et encore des longueurs…
Natation au lycée aussi, - j’étais désormais à Gauthier, au centre-ville, où je me rendais en trolleybus – avec quelques « pointures » qui laissèrent leur nom sur les tablettes, tel Curtillet.
Nos "ennemis", les frêres Zaas surtout, étaient oranais. Les joutes, d’anthologie, se déroulaient dans la piscine d ‘eau de mer du RUA, non loin du port, celle de l’élite algéroise. Des records tombaient. Le jeune Alain Gotvallès commençait à faire parler de lui.
Le vélo, quant à lui, je l’ai retrouvé bien plus tard. A Paris d’abord, dans les années 1980.
Je le dois à Hélène Valls, l’adorable maman de deux nageurs d’excellence, Jacques et Christian Valls, mes partenaires d’entrainement au PUC (Paris Université Club).
Christian surtout avait l’étoffe et la trempe d’un grand champion. « Il descendait sous la minute ! » - comprenez en parcourant le 100 m nage libre - lors même qu’il brillait par ses absences aux entrainements bi-hebdomadaires auxquels nous étions tenus, nous, les besogneux!
Hélène, ancienne championne de ski alpin, blonde aux longs cheveux blonds tressés, pouvait traverser tout Paris à vélo, juchée sur son magnifique hollandais qui nous faisait pâlir d’envie, pour venir apporter à Jacques et à Christian les fruits et autres aliments indispensables à leur reconstitution, lorsqu’elle ne faisait pas de la figuration dans des westerns italiens !
L’imitant, j’ai acquis une belle « gazelle » et connu l’immense joie, sans cesse renouvelée, de parcourir Paris dans tous les sens au gré des promenades. Rares, très rares étaient à cette époque - fin des années 70 - les pratiquants du vélo.
Celui-ci, tout aussi bien que la marche, mieux à mon sens, offre au regard la possibilité d’observer les moindres détails des façades, des boutiques, des jardins, des rives de la ville-lumière.
Très vite, certains itinéraires deviennent naturels. Parmi ceux-ci, les bords de Seine, les quais, le canal St Martin, les îles, les bois de Vincennes et Boulogne, comme certains quartiers – le Marais par exemple – se prêtent particulièrement bien à l’exercice, d’autant que désormais les pistes cyclables nous protègent. Merci Monsieur Delanoë. .
Débarquant fin 1991 à Pékin, comment aurais-je pu résister ? Seules les bicyclettes « classiques », noires, avec selle de cuir et freins métalliques, existaient. Deux marques : le « Phénix », made in Shanghai, « le pigeon volant ». Certaines étaient roulantes, quand d’autres ne valaient pas un clou.
Pour éviter les mauvaises surprises, mieux valait se rendre au marché d’occasion qui se tenait le long du Temple du Ciel le samedi et le dimanche matin.
Pour le prix dérisoire de 50 rmb, soit à peine 5€, vous pouviez dégotter un coursier de collection parfaitement entretenu au look d’enfer. Une motivation de plus pour vous balader parmi les 6000 hutong – ces petites allées du vieux Pékin – qui occupaient l’essentiel de l’espace urbain.
Là aussi, des itinéraires bénis sont vite apparus.
Pour commencer, la traversée est-ouest de la capitale, le long de Chang’An, la plus grande avenue du monde, s’imposait. Passer à Wang Futing, puis devant le monumental Hôtel de Pékin et les murs de la Cité Interdite, faire le tour complet Tian An Men, jeter un coup d’œil furtif à Zhong Nanhai, où les hauts dirigeants vivent en vase clos, saluer le Minzu, l’hôtel des minorités (où j’avais séjourné en 1979 avec l’équipe de France-Culture), voici, encore aujourd’hui, le meilleur moyen de prendre la mesure de la cité impériale.
Vous pouvez aussi choisir de longer les murs de celle-ci. Surprises et plaisirs garantis.
C'est encore possible. Restez toujours au plus près, avant de rejoindre le chapelet de lacs, Bei Hai d’abord, où l’on ne peut pénétrer à vélo, puis Hou Hai, avant de rejoindre, autre madeleine, les portes de la Cloche et du Tambour. Au moins, ces quartiers là ont-ils été en partie préservés.
En revanche, la plupart des autres qui firent mon bonheur dans les années 90 ont disparu.
Finies par exemple la sinueuse Niu Jie, la rue du bœuf et toutes les venelles avoisinantes qui enserraient encore la mosquée.
Ce quartier musulman si attachant, si exotique n’existe plus. Des dizaines d’ilots de vie ont été ainsi éradiqués. Que sont devenus les « laobaixing », ces gens du petit peuple qui vivaient là, modestement et en bonne intelligence ? Probablement sont-ils maintenant recasés dans ces zones d’habitation situées au-delà du cinquième ou du sixième périphérique. Qui sait ?
Flash back: quelques jours avant la Noël 91, je m'apprête à revenir à Paris... pour me marier.
Alors que des chutes de neige considérables avaient recouvert la ville, je décide de me risquer malgré tout sur mon deux roues à aller à Wang Futing, la rue la plus commerçante, pour faire mes emplettes. Existait encore un vieux magasin de chapeaux et coiffures en tous genres, chapkas en fourrure ou en toile avec étoile rouge, casquettes, une vraie caverne d'Ali Baba. La boutique elle-même avait un charme fou. J'achète à qui mieux mieux.
Après avoir ficelé tant bien que mal la demi douzaine de boites rondes sur mon porte-bagage avec l'aide de la vendeuse, et ce, dans un froid polaire, je n'en mène pas large en rentrant vers notre appartement, alors que la neige se durcit, devient miroir de glace. J'assiste d'ailleurs, sous mes yeux, à plusieurs chutes spectaculaires, avant de rentrer sain et sauf au logis...
Encore aujourd’hui, malgré l’effroyable pollution, une circulation de plus en plus infernale, je ne résiste pas au plaisir de sillonner certains anciens parcours à vélo. L’un d’entre eux m’attend d’ailleurs dans le quartier de San Litun…
Un autre fait le guet à Shanghai, au sud de Xin Tiandi. Un coup de chiffon pour enlever la poussière, et c’est reparti.
Si dans la capitale les pistes cyclables sont facilement repérables, celles de sa concurrente le sont beaucoup moins.
Cependant, tout vrai cycliste sait qu’un réseau assez complet autorise de belles traversées, notamment de l’ancienne concession française au Bund, mais aussi plus au nord le long de rivière Suzhou et jusqu’au parc Lu Xun où il faut se rendre le dimanche matin pour assister au spectacle le plus allègre qui soit, une fois votre biclou cadenassé.
Là, ouvrez vos mirettes et vos esgourdes : entre les chanteurs d’opéra chinois, les jeunes joueurs de erhu – vielle à deux cordes – s’exerçant par dizaines, les chorales d’anciens entonnant les hymnes révolutionnaires à plein poumon, les calligraphes peignant leurs caractères d’eau à même les dalles, les maîtres du taichi tout vêtus de blanc, les joyeuses commères jouant de l’éventail et les immuables danseurs de fox-trot, boléro et autres paso-doble – le spectacle est partout.
Comble du plaisir : d’une part la plus belle des balades, sur le Bund, très tôt le matin, pour ne pas être gêné par la cohorte des touristes provinciaux et ne pas être arrêté par les flics municipaux et autres volontaires au demeurant débonnaires, d’autre part se laisser porter, dans « notre » ancienne concession, par les rues et les lilong bordés de platanes, dits « arbres français », pour savourer mètre par mètre ce microcosme au charme intact.
Contrairement à certaines idées reçues – et contrairement à Pékin, où les hutong ont été quasiment effacés, à l’exception de ceux situés autour des tours du Tambour et de la Cloche et autour des Temple de Confucius et des Lamas – cette partie de Shanghai, grande jadis comme Toulouse, recèle encore des centaines de passages, de chemins quasi privés, d’allées verdoyantes, de vieilles villas de style européen délicieusement rétro.
La municipalité a depuis une dizaine d’années multiplié sur certaines de celles-ci, comme sur la plupart des bâtiments historiques d’importance, des plaques où sont mentionnés la date de construction, le style et parfois le nom de l’architecte auquel on doit l’édifice.
Ainsi, dans un lotissement de la rue Xinhua encore dans son jus, que la nature a transformé en un grand jardin, découvrirez-vous une maison parfaitement ronde, sur deux niveaux, construite en 1925 par le génial architecte hongrois qu’était Ladislas Hudec, auquel on doit par ailleurs certains des lieux les plus emblématiques de la ville, le premier d’entre eux étant le Park Hotel, sublime bâtiment de style art déco, jadis le plus haut gratte-ciel aujourd’hui noyé parmi la forêt de tours qui l’écrasent.
Mes rues préférées ? Celles qui tournent et virevoltent. Rien n’égale un lent parcours à l’ombre des platanes des rues Yongfu, Huashan, Yangqing ou Nanchang, à condition de choisir la bonne heure, pour éviter toute circulation. Ces courbes suivent celles de ruisseaux et de rivières qui sillonnaient jadis ce qui n’était alors qu’un immense marais. C’est au XIXème siècle, sous admnistration française, que ces cours d’eau furent couverts pour se transformer en « route », mot qui fut préféré à l’époque à celui de « rue ».
Très tôt, vous aurez droit de plus, comme partout en Chine, à des scènes multiples et variées vous faisant croire que vous appartenez à cette grande communauté mi urbaine, mi campagnarde qu’est encore aujourd’hui la société de ce pays.
Mais il est temps de repartir sur mon vaillant coursier. En ce lundi de Pâques, pas ou peu de vent sur l’île. Aucun nuage. Un seul vrai danger : tous les balourds, les maladroits, les obsédés du portable lisant leurs messages – si, si -, les bobos suffisants et prétentieux qui obstruent le chemin…
Ici aussi, mieux vaut rouler tôt, non pour fuir la pollution et l’effroyable circulation – encore que – mais pour échapper à tous les bras cassés de la petite reine.