J’écoute une émission oubliée que j’avais coproduite en 1979 sur
Einstein on the beach, mais pas l'émission fleuve que nous
avions fabriquée avec Catherine Clément à Avignon, durant
l'été 76 après plusieurs nuits à voir ce spectacle inouï..
Cinq heures cela durait cinq heures et avec Catherine, nous avions réclamé aussi beaucoup de temps d'antenne. Guy Erisman nous avait dit oui.
On dirait que celle-ci est un remontage avec soit des bouts
de la première, soit des chutes, je ne me souviens plus de rien.
Elle dure 40 minutes. Elle a été diffusée pour la première fois dans une nuit magnétique.
C'est sur les coulisses du spectacle, les sons atteignent le sublime. Quelle belle radio, France Culture quand la mayonnaise prend.
J'interviewe un technicien intello. Je crois que c’était le chef des techniciens français. Nous nous parlons comme si nous nous connaissions depuis toujours.
j’interviewe Lucinda Childs, c’est doux, c’est précis et
imprécis « tout le temps je cherche quelque chose que je
n’avais pas vu »… Lucinda la blanche, Sheryl la noire,
l’une mystique, « intérieure », l’autre pure danseuse… J'étais un peu amoureux des deux, de Sheryl surtout je crois. Je le lui avouerai vingt ans plus tard, à NY. Elle n’avait rien vu, rien deviné.
« Il y a une indienne aussi, avec sa plume » dit le
chef technicien. …
C’est étrange, Catherine Clément a la voix et les
intonations de Hélène Cixous. Il y a un mixage de la
réalisatrice, Jeanine Cholet de voix de femmes mêlées
inextricablement. Un texte de Christopher Knowles. « Pas
des phrases complètes », disent deux vois féminines dont celle de Catherine, « qui viennent surtout pour le
rythme »…
C’est drôle, aussi bien Catherine que moi, nous
tutoyons certains de nos interlocuteurs. Les années 70.
Parfois, j’harponne des gens qui s’en vont avant la fin. Paroles profondes ou bêtises, tout est bon à prendre, comme ce jeune homme qui s'ennuie à mourir mais qui dit qu'il reviendra plus tard "peut-être". Cette grande bourgeoise, qui est entrée là « comme une bombe », « sans avoir lu le livret », elle dit avoir hésité entre « Bob Wilson et Merce Cunningham », elle s’en va vers la Cour d’Honneur…
Il y a une voix de femme française qui lit des extraits avec
un accent épouvantable, mais quelle voix. Une fumeuse
sûrement.
Celui que je préfère, c’est le technicien avec son accent
d’Avignon, je me souviens un peu, nous étions tout en
haut dans les cintres, "je la comprends pas cette pièce, j’ai
rien compris", le tout sur fond de la musique de Glass,
"c’est les dames qui dirigent la régie, c’est très fortiche"
Il veut dire "des américaines".
"Il arrive un moment tu languis que çà se termine"…"çà parle pas, çà mime"…"Un geste, çà veut dire une phrase"…
Puis vient de la voix de Bob Wilson, il égrène: le train,
l’engin spatial, le train encore, le tribunal, un lit,
c’est très abstrait ce qu’il vient de dire, puis revient sa
voix dans un français de cuisine, « ce n’est pas
vraiment compliqué ». Ou bien est-ce celle de Phil Glass?
Des bouffées de la musique s'échappent. J’aime bien l’émission c’est hasardeux.
Je l'aime aussi parce qu’elle m'était complètement sortie de la tête. J'aime bien être à l'extérieur, comme un auditeur qui découvre.
Vient la parole rationaliste, philosophique, de Catherine Clément, qui parle avec talent, évoquant Leibniz, pas prof du tout, rassurante.. Elle parle «du fantasme ». De "4h et demie de spectacle". Dans mon souvenir, c"était 5. Nada importa.
Elle y voit "un voyage de noces". De la construction espace / temps.
Elle a peut-être raison.
« Des choristes qui sont autant d’Einstein ». "J’oubliais
qu’il y a la lune, puis une éclipse, le temps dans l’espace".
"Il y a des surprises".
J’interviewe Paul, le gamin qui est tout en haut. Il a eu
dix ans "hier". Il a une voix haut perchée, il parle de son rôle d’acteur et du juge qu’il incarne. De la musique.
Je lui demande de chantonner la musique,
ce qu'il fait après avoir dit que "là-haut, à la fin, je m'ennuie"
et la farandole des citations reprend: "il se
pourrait que le train arrive pour les travailleurs"…la musique monte, c’est superbe. Ce serait la fin.
"L’envers d’Einstein on the beach", le titre de notre émission… nos trois noms. Je revois Jeanine Cholet, très inspirée et sa chevelure, sa rousseur teinte, feinte. Peut-être que nous étions tous inspirés.
Au début, c'était la voix d'Alain Veinstein, c'est lui qui nous avait "lancé", avec son style un peu empesé, mais terriblement radiophonique, la radio de la nuit. Un peu radio d’outre tombe.
C’est un article lu ce soir qui m’a orienté.
Laurence Le Saux, Télérama.fr, le 9.03.2017, cela s’intitule « Une nuit magnétique on the beach »
« C’est à un voyage spatio-temporel complet qu'invite France Culture en rediffusant ces Nuits magnétiques de 1979. On y plonge dans les coulisses de l'œuvre qui avait fait l'événement au Festival d'Avignon, trois ans auparavant : Einstein on the beach, de Philip Glass et Bob Wilson. Vertigineuse, répétitive et minimaliste, cette pièce de près de cinq heures se déroule comme un rêve. Pendant quarante minutes, Claude Hudelot, Catherine Clément et Jeanine Cholet diffusent les impressions des techniciens, artistes, spectateurs. Il y a cette « grande horloge » du décor « qui doit bouger d'un mètre en dix minutes » – une gageure, puisqu'il faut la faire glisser millimètre par millimètre –, ou encore l'ennui profond d'un homme qui manifeste son besoin d'aller se dégourdir les jambes. Témoignages et extraits sonores s'entrecroisent sans commentaire, rendant ce documentaire organique prenant ».
www.franceculture.fr/musique/avignon-premier-choc-repetitif-signe-philip-glass