La Baie des Anges

J’écoutais le grand atelier de Marie Darrieussecq, 

je m’assoupissais, allongé dans le lit à baldaquin

de Madura qui domine la forêt, l’océan indien, les îles ;

m’est venue cette phrase “comment m’échapper”

oui, comment m’échapper, j’ai pensé à l’écriture,

à la radio aussi,

la radio comme un art,

un art que j’ai tricoté jadis,

que je saurais encore maîtriser

mais voilà les plats sont passés il y a belle lurette,

elle parle de fiction, Marie Darrieussecq,

ce serait la voie, le dao,

mais il est bien tard,

pourquoi s’échapper d’ailleurs,

s’échapper pour éviter le vide,

une artiste amie de la romancière parle de “la vraie vie”,

“la vraie vie”, c’était le titre d’une courte séquence

de feu les après-midi de France-Culture

produite par une jeune femme nommée Nizia F ;

chaque mercredi, jour où j’officiais au micro,

je la “lançais”, elle venait avec un petit bobineau d’une dizaine de minutes plein de collants,

toujours un entretien décalé avec un être jeune, rencontré ici ou là, sur un banc souvent, dans un cimetière, à la terrasse d’un café, au Luxembourg,

en plein air toujours car la vraie vie, n’est-ce pas, bruisse de sons, de bruits, de musiques,

dix minutes en apnée d’une parole surprenante de sincérité, fluide ou hachée, gaie ou inquiète,

Nizia avait ce don de capter l’attention, le regard,

le désir des autres sans crier gare,

elle s’effaçait, puis sa voix affleurait, un mot ou deux,

sa belle voix de fumeuse invétérée “deep throat”,

Nizia, c’était un pseudonyme,

Nizia la niçoise, latin lover et dolce vita,

celle de Federico Fellini, d’Anouk Aimée,

Nizia était belle, très belle, élancée,

un port de princesse d’orient,

un visage d’un ovale parfait,

joues hautes, lèvres généreuses,

Nizia portait l’hiver un long manteau de fourrure,

Tailleur grège, talons aiguilles,

chaussait parfois de grandes lunettes de star,

doux regard de myope, qui toujours interrogeait l’autre,

Nizia ne souriait guère, mutine pourtant,

front bombé d’une obstinée,

savait-elle où ses pas la portaient,

un jour de fin d’hiver nous nous sommes croisés

par hasard en bas de la rue St Benoit,

à deux pas de chez Marguerite Duras,

le soleil couchant illuminait la rue Jacob,

éclairait Nizia et sa démarche chaloupée,

une belle femme vraiment, nous nous sommes faits

signe de loin, mon coeur s’est mis à battre très fort,

son manteau s’ouvrait sur sa poitrine

nos corps se rapprochaient, le soleil nous aidait

nous portait, nous nous sommes embrassés,

d’abord à la loyale, à la camarade, puis très vite,

nos bouches se sont ouvertes l’une à l’autre,

j’ai senti la chaleur du corps de Nizia,

il n’y avait plus d’hiver, de saison, de jour

ni d’heure, notre désir fourmillait de partout,

un désir électrique, tellement palpable,

qui le premier dit à l’autre

je ne me souviens plus,

avons-nous seulement parlé

avant le boulevard du Port-Royal, je ne me souviens plus,

je n’ai guère vu l’appartement, le plancher ciré,

les hautes moulures, les vêtements tombant au sol,

je me souviens de sa main ferme guidant la mienne,

d’un lit blanc, de son corps voluptueux,

de ma surprise, découvrant courbes, rondeurs et poitrine,

de sa peau si claire,

je me souviens d’un bref instant de silence,

de nos souffles, de sa voix rauque

 

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