Revenons à Marie-Claire Bergère et à son esprit de synthèse, dans le chapitre consacré à la Révolution culturelle, sous-chapitre L’attaque contre l’ordre établi 1965-1966 et le paragraphe Les prodromes littéraires et culturels, 1965-1966 :
« La Révolution culturelle commence de façon discrète, comme un de ces nombreux débats académiques qui mobilisent régulièrement les intellectuels et les bureaucrates de la culture.
Lors de la Conférence de travail tenue par le VIIIème Comité central à Pékin en septembre 1965, Mao Zedong demande de nouveau que soient purifiés les milieux littéraires. Il insiste en particulier pour que la pièce de Wu Han, la Destitution de Hai Rui, fasse l’objet d’une critique à la fois historique et politique. Et il se heurte derechef à la mauvaise volonté et à la réticence des dirigeants du Parti. Ni Liu Shaoqi, ni Deng Xiaoping ne sont prêts à relancer la lutte de classes alors que le pays se remet à peine de la crise des années noires, et que l’aggravation du conflit vietnamien met la guerre aux portes de la Chine posant en termes nouveaux le problème des rapports avec l’Union soviétique.
Mao Zedong change alors de tactique. Le 10 novembre, avec l’aide de Jiang Qing » (son épouse et alliée) « il fait publier dans un journal local de Shanghai, le Wenhuibao, un article signé d’un obscur écrivain, Yao Wenyuan, qui dénonce en termes politiques la pièce de Wu Han.
Le plaidoyer de Hai Rui pour la redistribution des terres aux paysans est présenté comme une justification et un encouragement donnés à ceux qui « veulent détruire les communes populaires et restaurer la domination des propriétaires fonciers et des paysans riches ».
Dans les mois suivants, le protecteur de Wu Han, Peng Zhen, qui est la véritable cible de cette offensive, s’emploie à la neutraliser en vidant le débat de son contenu politique et en le ramenant aux modestes proportions d’une controverse historique, d’une dispute académique.
Wu Han fait une autocritique modérée. Elle est acceptée par le Parti et publiée par la presse en décembre : c’est là la procédure habituelle pour clore une affaire.
Pour prévenir d’autres initiatives analogues de la part de Mao Zedong, Peng Zhen reprend à son compte le programme de rectification des milieux littéraires et artistiques…en l’interprétant en des termes très peu maoïstes.
Au début de l’année 1966, il réactive un Groupe des cinq chargé de la Révolution culturelle, dont la présidence lui avait été confiée dans le cadre du Mouvement d’éducation socialiste. Avec l’approbation du Parit, ce groupe fait diffuser un texte connu plus tard sous le nom de « Thèses de février ».
Si l’on en croit Peng Zhen, ce texte, qui réaffirme le caractère limité et spécifique de la Révolution culturelle, aurait été soumis à Mao Zedong avant sa publication. Voulait-on encore une fois prendre le président au piège de son propre discours ? Brandir le drapeau rouge pour mieux combattre le drapeau rouge ?
On peut constater en tous cas qu’au printemps 1966 cette stratégie est devenue inopérante.
Rédigée par Mao Zedong et approuvée par le Comité central, la Circulaire du 16 mai 1966 annule les « Thèses de février », destitue Peng Zhen, dissout le Groupe des cinq et le remplace par un Groupe de la Révolution culturelle, placé sous l’autorité du Comité permanent du Bureau politique qu’animent les membres de l’entourage présidentiels, tels Chen Boda et jiang Qing.
La Circulaire du 16 mai fait enfin déborder la Révolution culturelle des étroites limites où les dirigeants du Parti l’ont jusqu’à présent maintenue. Elle attaque la « bande de révisionnistes contre-révolutionnaires » qui se sont infiltrés non seulement dans le domaine culturel mais « dans le Parti, le gouvernement, l’armée ». Elle dénonce « les individus du genre Khouchtchev qui dorment à nos côtés ».
Notre petit album photo montre le déroulement de l’une de ces tristement fameuses « séances de lutte ». Pas la première assurément car Wu Han paraît amaigri, ses cheveux ont blanchi si on le compare avec les images visibles désormais sur Youtube, où il se trouve en compagnie de Peng Dehuaï et de Peng Zhen.
Ce dernier, contrairement à Wu Han et à Peng Dehuai, s’en sortira. Il sera réhabilité en 1979, avant d’occuper à nouveau de hautes fonctions et de devenir un des « huit immortels du Parti Communiste chinois ».
En guise de conclusion, voici la biographie que Simon Leys lui consacra à la fin des Habits neufs :
Wu Han – première victime de la « Révolution culturelle ».
Né en 1909 au Zhejiang, dans une famille pauvre. Travaillant pour payer ses études à l’université Qinghua (Histoire), il se signale par ses talents et sitôt diplômé, devint chargé de cours dans cette même université.
Pendant la guerre, il fut professeur d’histoire à l’université Qinghua. Durant toute cette période, s’étant secrètement affilié au parti communiste, il déploya une considérable activité dans les réseaux clandestins du Parti.
Depuis la Libération jusqu’à sa disgrâce (1966), il fut vice-maire de Pékin. Comme Deng Tuo avec qui il était intimement lié, il jouissait de la protection de Peng Zhen (le maire de Pékin).
Spécialiste de l’histoire des Ming, on lui doit plusieurs ouvrages scientifiques sur cette période (biographie de Zhu Yuanzhang, études sur Hai Rui). Il utilisa ensuite ses études sur Hai Rui pour proposer au grand public une audacieuse allégorie politique de l’injuste destitution de Peng Dehuaï, ainsi qu’une critique des méthodes autocratiques de Mao (article du Renmin Ribao – Quotidien du Peuple - : « Hai Rui semonce l’empereur » et surtout opéra dans le style classique de Pékin, La destitution de Hai Rui).
La dénonciation de ce dernier opéra, effectuée par Yao Wenyuan sur les instructions personnelles de Mao (novembre 1965), marqua le commencement de la « Révolution culturelle ». Fin de citation.
Il meurt en 1969. Suicidé, selon Simon Leys, « à la suite de mauvais traitements » comme le Pt Liu Shaoqi et tant d’autres, selon Alain Roux. En fait, je viens d’apprendre grâce à Robert Lin, un ami croisé sur facebook, qu’il se suicida avec sa femme.
A propos de cet album.
Au marché aux puces de Shanghai – celui situé dans le bâtiment sur plusieurs niveaux au coin de Henan lu et de Fangbang lu – deux ou trois marchands vendent non seulement des photos du XXème siècle, mais aussi des albums photo de famille.
Personnellement, j’en ai acquis une bonne centaine, qui seront tous dispersés dimanche prochain. Un formidable moyen d’explorer la Chine d’avant-hier et d’hier, tout comme ces portraits d’enfants, de femmes, d’hommes, de couples, de jeunes mariés, de camarades de classe, d’ouvriers devant leur usine, sans parler des images de propagande produites pendant l’ère maoïste.
Un jour, mon marchand préféré - depuis retiré des affaires - me tend, avec un sourire narquois, un petit album rouge de forme allongée. Je l’ouvre…et vois ces images signées « wenge », abréviation de « Révolution culturelle ».
Je jette un œil sans trop m’attarder, en achète plusieurs autres, marchande et rentre à la maison. Et découvre l’histoire que vous venez de voir au fil de ce long texte, sans trop comprendre au début qu’il s’agit d’une tragédie très classique, avec son unité de temps, d’action et quasiment de lieu. Sans comprendre non plus que sur certaines images figurent certains des plus hauts dirigeants du pays, comme Peng Zhen, Luo Ruiqing, Zhou Yang ou Su Zhenhua.
Sans saisir surtout que Wu Han a entraîné, selon toute probabilité – mais je ne l’ai pas encore vérifié – une bonne part du Comité Municipal de Pékin dans sa chute et son malheur.
Peng Zhen ne figure pas dans cette fournée-là. Ce sera dans un autre stade, autrement plus grand, avec Peng Dehuaï et Wu Han. L’une des dernières images de l’album est prise dans ce stade. Au premier plan, Peng Zhen, au second Peng Dehuaï, crâne rasé, amaigri. Des dizaines de milliers de spectateurs assistent au spectacle. (voir aussi la vidéo de youtube).
Sur l’avant-dernière image, un homme avance le corps tendu vers l’avant, tenu par deux gardes rouges portant brassard, celui de droite hilare. Derrière eux, on peut voir distinctement des femmes et des hommes brandissant le bras et criant de slogans hostiles à ces premières victimes de la Révolution culturelle.
De cet album, je ne sais rien ou presque. Sinon, qu’il raconte fort bien cette histoire jugée probablement édifiante à l’époque, les photos biffées d’un rouge pali par le temps en rajoutant une couche, au sens propre et figuré.
Ce procédé – barrer un traitre, un félon d’une croix dans un ouvrage, une revue, sur une plaque de tôle où il figure – faisait partie du jeu pratiqué par les censeurs, en herbe ou pas, durant cette époque de folie et de haine. Cible de premier choix : Lin Biao, après sa chute !
Quels furent les auteurs de ces photos ? Très probablement de jeunes propagandistes peu soucieux de la qualité esthétique de leurs images. Quelques uns apparaissent d’ailleurs ici ou là.
Paradoxalement, ces cadrages approximatifs, ces tirages à la va comme j’te pousse, renforce encore leur impact visuel.
Certains de mes amis, feuilletant les pages du petit livre, se sont sentis mal à l’aise. On les comprend. Il y a dans ce petit volume tant de haine, de violence, d’hystérie. Or comme chacun sait, la « Révolution culturelle » pour reprendre le guillemets de Simon Leys, fait toujours l’objet d’une omerta sans faille.
Tout en condamnant du bout des lèvres ces dix années noires et destructrices, le Pouvoir actuel refuse d’ouvrir les archives et d’entendre les victimes survivantes, de faire ce travail de mémoire sans lequel un peuple ne peut exister pleinement. Idem pour le Grand Bond en avant
Ce petit album rouge fait partie intégrante de la vente de « la collection Mao & Co de Claude Hudelot » “毛主席与中国:鱼得乐中国收藏品”介绍, qui se tiendra à l’Hôtel Drouot dimanche 25 octobre 1965. C’est le lot 177. Voir le catalogue français ou chinois sur www.kapandji-morhange.com
(1) Li Zhensheng, Le Petit Livre rouge d’un photographe chinois, Phaidon, 2003, Edité par Robert Pledge.
(2) Video of Peng Dehuai, Peng Zhen, Wu Han (PRC), 張闻天 plus others being paraded in public.