Mai, Mai, Mai, Paris, Mai / Tranche de vie : Mes années 68, récit

Mai Paris de Claude Nougaro (1)

Le casque des pavés ne bouge plus d'un cil
La Seine de nouveau ruisselle d'eau bénite
Le vent a dispersé les cendres de Bendit
Et chacun est rentré chez son automobile
.

A la mémoire de Sylvie Hudelot, récemment disparue, de mon frère Pierre, de Jean-Pierre Maillard Salin, dit Bagheera, et de mes parents bien aimés. Et pour Marie, Victor et Valentin

  ***                             

Mai Paris (2)

Mai, Mai, Mai, Paris, Mai

Ces temps ci, je l'avoue, j'ai la gorge un peu âcre
Le Sacre du Printemps sonne comme un massacre (…)

***                             

 Vendredi 3 mai 1968. Premiers affrontements violents au Quartier Latin, premiers directs des stations périphériques, premières barricades. Et naissance de Nadia, ma seconde fille, à Versailles.

 Nadia que je vois apparaître, Nadia et son premier cri lorsque à quinze kilomètres de la clinique des jeunes gens en colère s’insurgent contre la fermeture de la Sorbonne, lieu emblématique entre tous de notre esprit de liberté.

 La Sorbonne fermée. Impensable !

 Un petit jeune homme  défie du regard un grand CRS. Il se marre, déjà. Une image culte signée Gilles Caron. Le jeune homme à l’œil clair se nomme Daniel – dit « Dany » - Cohn-Bendit. Un juif franco-allemand. Bientôt : « Nous sommes tous des juifs allemands ».

 68 et ses slogans décapants : « Professeurs, vous êtes vieux... votre culture aussi », « les syndicats sont des bordels, l'UNEF est une putain », « Ne travaillez jamais », « Prenez vos désirs pour la réalité », « L'ennui est contre-révolutionnaire », « Le savoir n'est pas un bouillon de culture » « L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste. » Auxquels on se doit d’ajouter, cette maxime de Wittfogel : « Quand on sait ce qu’est la liberté, on ne la défend pas avec un couteau, mais avec une hache. »

 Plus tard, il se dira que ces slogans provocateurs, ces formules à l’emporte-pièce que l’on croyait tout droit sortis de la vox populi avaient été ourdis par une poignée de situationnistes nommés Guy Debord, René Riesel, René Viénet, Raoul Vaneigem et  Mustapha Khayati, lesquels s’amusaient à à bomber ces anathèmes mi poétiques mi surréalistes avant de les photographier dare-dare.

Cette vérité que nous étions à connaître depuis des lustres et que Le Monde resitue ( !) dans son contexte, cette vérité en dit long sur une question énigmatique : qui fait l’Histoire ? Est-ce Le Peuple ou des individus sournois ? (Ceci dit non sans humour !)

Il suffit de feuilleter le bouquin collectif Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, en annexe : choix de textes, tracts et documents divers (novembre 1966 - mai 1968), Paris, Gallimard, coll. Témoins, 1968 pour subodorer le stratagème. Une autre preuve ? Le fait que dans cet ouvrage, René Viénet, l’un des auteurs, ose traiter leur éditeur, Gaston Gallimard, de « raclure de bidet ». Ambiance…68 !

***

Mai Paris (3)                                        

 Je repère en passant Hugo dans la Sorbonne
Et l'odeur d'eau de vie de la vieille bonbonne
Aux lisières du soir, mi manne, mi mendiant,
Je plonge vers un pont où penche un étudiant

***

Les situs n’en étaient donc pas à leur coup d’essai.

Celui-ci remonte à novembre 66, avec la publication d’un pamphlet intitulé De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, pamphlet signé « par des membres de l’Internationale Situationniste et des étudiants de Strasbourg ».

J’espère que parmi les nombreux écrits du cinquantenaire figure en bonne place cette évidence : le mouvement part non de la capitale mais de la presque frontière, de cette Alsace passée entre les mains des « boches », puis de notre république et encore dans les griffes hitlériennes avant de nous revenir, enfin.

Et secundo, ce mouvement commence bel et bien un an et demi avant « les événements de 68 » ! De même le terme « enragés » date de cette période préhistorique.

Les « situs », situationnistes, un mouvement quasiment occulte, mystérieux, créé par Guy Debord, auquel on doit, entre autre, La société du spectacle ( Editions Champ libre,1967), un de ces textes à la fois prémonitoire, visionnaire et décapant dont l’importance ne cesse de grandir, au point que l’expression la société du spectacle, quelque peu galvaudée, est passée dans le langage courant. Debord est aussi le réalisateur de films situationnistes que certains cinéphiles politisés placent au rang de chef d’œuvres absolus.

Autour de Guy Debord, intraitable sur la sélection opérée – n’adhère pas qui veut chez les situs, il faut montrer patte blanche – et redoutable chef de bande, n’hésitant pas à exclure à tour de bras, - le groupe ne dépassera jamais cinquante six membres -, autour du gourou, naviguent d’autres figures dont l’influence sera d’autant plus considérable qu’elle fut souterraine et qu’elle commence bien avant 68 et même avant 66.

Ce travail de fond et de sape des situs infiltre la faculté de Nanterre – mais Daniel Cohn-Bendit n’en fera jamais partie, plus anarcho-libertaire, il sera l’un des fondateurs du Mouvement du 22 mars – ce travail avait commencé par des coups d’épingle passés inaperçus et par la publication de douze numéros de l’Internationale Situationniste aujourd’hui rassemblés en un seule volume.

J’ai dit et redit ailleurs l’importance des écrits de René Viénet sur la Chine dès le début de la « révolution culturelle », ses analyses fulgurantes qui, pour la plupart, se révélèrent justes. Viénet, que j’ai croisé à l’époque à l’Ecole Nationale des Langues Orientales vivantes, dites « Langues O » ; Viénet et ses allures d’ogre, ses gilets traditionnels chinois, sa moustache caucasienne, Viénet le provocateur expulsé de Chine alors qu’il venait de commencer à enseigner à Nankin.

Viénet, l’ami de Jacques Pimpaneau et de Pierre Ryckmans, Viénet éditeur et réalisateur de films cultes tels que La dialectique peut-elle casser les briques ou Les filles de Ka-ma-ré, alias Une petite culotte pour l’été projetés au Racine devant un public d’initiés tordus de rire ; le principe, situ par essence, car l’humour à la Hara-Kiri fut l’une de leurs armes favorites, étant de détourner des images par de sous-titres très codés soulevant l’hilarité générale ; Viénet et ses anathèmes au micro de France Culture, lors de l’émission que je produisais en 1974 sur Révol.cul.dans.la.Chine pop. (10/18), tandis que Francis Deron, futur correspondant du Monde en Chine, son âme damnée, lui tendait des fiches de dénonciation – par exemple « Alain Bouc », ( spécialiste de la Chine, au desk du Monde à l’époque), « ex-jésuite défroqué, proche de la droite la plus réactionnaire, soutien inconditionnel et larbin du soi-disant Président Mao, etc » (de mémoire).

Je fus bien obligé de demander à Viénet de rentrer ses fiches après avoir lancé un disque de musiques chinoises révolutionnaires. Ouf !

Le titre de l’émission – « Révol.cul.dans.la.Chine pop », à laquelle participait par ailleurs le très distingué et très respecté général (de réserve) Jacques Guillermaz, historien du Parti Communiste chinois, ce titre m’avait déjà valu des remontrances de la direction de France Culture, qui voulait m’imposer de ne pas m’entendre le prononcer !

N’oublions pas un autre ouvrage qui me retourna, me souleva, m’emballa, comme tant d’autres jeunes gens à la recherche d’un tao politico-spirituel, Le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard encore ) d’un autre situationniste, Raoul Vaneigem.

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Mai, Mai, Mai, Paris, Mai

Certainement la chanson la plus populaire née de 68. Le talent vocal, le sens du rythme du chanteur toulousain et jazzy y sont pour beaucoup.

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Revenons aux prémices de mai et au personnage qui l’incarnera à toujours jamais, aujourd’hui fourvoyé au sein du mouvement « libéral » et proche dit-on de notre flamboyant président, le très bonapartiste Emmanuel Macron.

De « Dany » et de son écharpe rouge, j’avais déjà entendu parler.

Un de mes plus proches amis de prime jeunesse, Jean Rouah, juif pied-noir originaire d’Oran, avec lequel nous avions fondé à Cannes en 1960-61, en compagnie de Guy Mandery, pied-noir de Tunisie, le groupe des Jeunesses Communistes cannois au sein du lycée Carnot, Jean le météore, yeux bleu pâle, chevelure de jais, menton en avant, écorché vif, Jean le Boxeur –« mais mes mains étaient trop petites » - Jean poète absolu, Jean et son accent d’Oran, Jean et sa gestuelle théâtrale, dramatique, tragique ; Jean vendant avec Guy le New York Herald Tribune sur les plages privées de Cannes, plagiant ( !) en cinéphiles fondus, y compris dans le ton, Jean Seberg remontant elle-même les Champs Elysées en brandissant le quotidien américain dans A bout de souffle, de Jean-Luc Godard, Jean Rouah poursuivait alors ses études à Nanterre.

Un soir de l’hiver 1967-68, Jean nous fait la surprise de débarquer chez nous, un petit deux pièces – 28 m2, oui mais du mobilier signé Charlotte Perriand s’il vous plait – où nous habitons depuis un an, Sylvie, Cléa notre fille aînée âgée d’un an et moi, dans l’un des deux pavillons de la cité universitaire d’Antony, le G, réservés aux couples ayant ou non des enfants. G 217.

Heureuses retrouvailles.

Et Jean, intarissable, d’évoquer Nanterre, que je fréquente moi-même de temps en temps car Jacques Pimpaneau, professeur de chinois aux Langues O, notre maître et mentor, par ailleurs marionnettiste, collectionneur d’art traditionnel chinois, « Pimpin » comme nous le surnommions affectueusement, donnait des cours d’anthropologie à Nanterre. Nanterre La Folie, et son bidonville, le trou du cul du monde, où je me rendais…en cabriolet 403 blanc.

Jean, qui restera très longtemps fidèle au « parti » (communiste), pour mieux lutter contre son propre anarchisme viscéral, nous dresse un tableau haut en couleur des amphis, des meetings, des prises de paroles, avant de faire un portrait saisissant d’un étudiant en socio, orateur né, qui venait, par son sens de la harangue et de la provocation, son magnifique sens du verbe surtout, de renvoyer aux oubliettes, pour cause de sénilité précoce, tous les vieux discours de nos politiques de l’époque.

Souvenez-vous : De Gaulle et ses conférences de presse d’un autre siècle, Pompidou, Marchais, Mitterrand, Duclos, toutes ces vieilles badernes…Cohn-Bendit qui avait osé apostropher et ne s’était pas privé de ridiculiser le ministre-fossile de la jeunesse et des sports de l’époque lors de l’inauguration de la piscine de l’université de Nanterre. Ô sacrilège.

Dany le Rouge qui pactise aussi bien avec les rares situs de la fac, quelques JCR –j’y reviens – et plusieurs membres de l’UNEF. Et même, si je me souviens bien, avec des membres de l’UEC (Union des Etudiants Communistes). Cohn-Bendit et son œcuménisme joyeux déjà, formant avec d’autres jeunes gens en colère, avec quelques « enragés » ce « mouvement du 22 mars ».

Aussi, lorsque je me rends une première fois au Quartier Latin par solidarité et par curiosité, - nous sommes le 9 mai, les premières grandes nuits de barricades vont commencer - en entendant un rouquin jouer avec maestria de son porte-voix pour se moquer gentiment et perfidement de « ce vieux stal » d’Aragon, lui-même présent Place de la Sorbonne –qu’allait-il faire dans cette galère ? -, je comprends illico que notre lascar se nomme Dany Cohn-Bendit.

Louis Aragon se fait copieusement siffler. Et le prince de la répartie de lui tendre un mégaphone: «Ici, tout le monde a le droit de parler, si traître soit-il ». Eclat de rire général. C’est cela la méthode Cohn-Bendit !

Combien sommes-nous ? Une petite centaine tout au plus assis au sol en tailleur.

Les deux « héros » du jour, ainsi que Jacques Sauvageot, Président de l’Unef et Alain Geismar, Secrétaire général du SNES Sup se tenant debout, avec en fond de décor la statue d’Auguste Comte, la librairie des Presses Universitaires de France et la façade de la Sorbonne.

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Léo Ferré, Quartier latin. En peu de mots..Torché, non?

 «Ce vieux prof
Qui parlait
A son aise

Très bien, sauf
Que c'était
Pour les chaises

Aujourd'hui
Un diplôme
Ça s'rupine

Aux amphis
Tu point's comme
A l'usine

***          

 Rétrospectivement, la seule question qui vaille, me concernant, serait : pourquoi n’ai-je pas intégré un groupuscule ? Par quels ressorts obscurs ou transparents me suis-je mis en porte-à-faux, un pied dehors, un pied dedans ?

Pourtant, dire que j’ai vécu ce moment historique tel Fabrice del Dongo errant sur le champ de bataille de Waterloo morne plaine serait mentir.

D’autant que rien ne fut morne, au contraire, si ce n’est cette fin misérable, affligeante, douloureuse, cette chute dans les abymes de la réaction, de la rancœur, de l’esprit de revanche de tous ces beaufs, et de cette volonté d’oubli qui chemine encore aujourd’hui.

Ou pire, comme avec Sarko et la manif pour tous, le désir imbécile de nier l’évidence, de ne pas saisir la profondeur, la richesse de cet ovni français mais aussi planétaire.

Pour revenir à La Charteuse de Parme et mon allusion stendhalienne, à toi de juger, ô lecteur.

Ah, la magie du tutoiement devenu en ces semaines-là comme un signe de fraternité, un sésame, l’envie de dire aux autres et à soi-même : finie la comédie de la bienséance, des distances, de ce vouvoiement de classe. Vive l’amitié, vive l’amour. Bas les masques. Vive la liberté de dialoguer avec le premier, la première venue et de l’embrasser parfois

Ce faisant, j’ai aussi voulu à la fois saisir mes motivations les plus profondes, quitte à remonter dans le temps jusqu’à l’adolescence, voire jusqu’à l’enfance, voire même avant ma naissance. Pour reprendre le début d’une chanson de Pierre Perret, « Vous saurez tout, tout, tout » sur mon mai.

Quelques mots à propos de l’importance « hénaurme » comme aurait dit le père Ubu de la chanson en 68. Chacun en connaît le hit parade révolutionnaire : l’Internationale, la Jeune Garde, Bella Ciao, El Ejercito del Ebro (magnifique chant du POUM qui me faisait et me fait toujours frissonner), Le temps des cerises, Le Chant des Partisans…

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Tranches de vie (1)

Je suis né dans un p'tit village
Qu'à un nom pas du tout commun
Bien sûr entouré de bocage
C'est le village de St Martin

A peine j'ai cinq ans qu'on m'emmène
Avec ma mère et mes frangins
Mon père pense qu'y aura du turbin
Dans la ville où coule la Seine

J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

(Ouverture fracassante de Tranches de vie, de François Béranger. Et comme il disait : « ce n’est pas fini » !)

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 A ce corpus historique, s’ajoute une belle gerbe de chansons créées par certains artistes contestataires.

Curieusement, « mai » inspire peu les grandes stars de l’époque, Georges Brassens, pourtant proche des anarchistes, Brel ou Jean Ferrat, compagnon de route du pc.

Dès l’Ouverture en revanche, un autre grand, Léo Ferré, chante pour la première fois Les Anarchistes. Nous sommes le 10 mai à « la Mutu » !!!

Je pense à Claude Nougaro et ce texte ciselé et cruel, Mai Paris; je pense à la grande, à l’immense Colette Magny qui nous enflamma (qui s’en souvient encore ?) ; je pense surtout à un autre oublié, et pourtant quel talent, quelle gouaille, François Béranger, auquel j’emprunte ici plusieurs couplets de son tube d’alors, Tranches de vie. Béranger, j’aurai le plaisir de l’interviewer quelques années après à la Fête de l’Huma où il se produisait. En témoigne une photo publiée à la dernière page de livre qui lui est consacré dans la collection Poètes d’aujourd’hui. Et poète, il l’était !

Autre perle, « Mai 68 » de Jean-Michel Caradec, que j’égrène ici in extenso, chanté par Maxime Le Forestier.

In extenso aussi, Les nouveaux partisans, composé et chanté par une des égéries du mouvement mao, Dominique Grange.

Je n’oublie surtout pas « la » chanson qui annonce le mieux mai, ce « Paris s’éveille » composé mano en la mano par les deux Jacques, Lanzmann et Dutronc. Juste sublime. Je crois l’avoir écouté pour la première fois en roulant dans notre cabriolet 403 décapoté pour la circonstance, je venais d’être réformé, adieu la vie de bidasse, vive mai !

D’autres artistes, et non des moindres, aurait dû être cités. Ils se nomment Leny Escudero, vrai fils de prolo, Pia Colombo, Francesca Solleville, Anne Vanderlove, et Francis Lemarque, auteur-compositeur de chansons très populaires, parfois reprises par Montand. Quant au très jeune et vibrionnant Jacques Higelin, il avait tout simplement installé son piano à la Sorbonne !

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Tranches de vie (2)

La capitale c'est bien joli
Sûrement quand on la voit d'Passy

Mais de Nanterre ou de Charenton
C'est déjà beaucoup moins folichon (…)
Le matin faut aller piétiner
Devant les guichets de la main d'œuvre
L'après-midi solliciter le coeur
Des punaises des bonnes oeuvres
Ma mère elle était toute paumée
Sans ses lapins et ses couvées
Et puis pour voir essayez donc
Sans fric de remplir cinq lardons
(…)
Pour parfaire mon éducation
Y a la communale en béton
Là on fait d'la pédagogie
Devant soixante mômes en furie
En plus d'l'alphabet du calcul
J'ai pris beaucoup coup pieds au cul
Et sans qu'on me l'ait demandé
J'appris l'arabe et le portugais

(Béranger, ou toute l’histoire de la France contemporaine)

  ***                 

 

Peut-être notre fils Victor et mes petits-enfants, Valentin et Marie entreverront-ils, en lisant cette plongée abyssale et revigorante, ce que fut cette révolution à la fois chaotique et magnifique, certainement le temps le plus bouleversant de ma vie avec le transsibérien et ma première visite en Chine, quelques années auparavant (1964).

A Antony, un des nombreux fiefs effervescents de la révolution, je me sens, me vis proche des trotskystes de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR), affiliée à la IVème Internationale, menée par une poignée de camarades : Alain Krivine, que j’ai croisé une première fois dans un dîner bourgeois, avec sa femme, Michèle Martinet, fille de Gilles, journaliste, plume du Nouvel Obs dont nous dévorions alors les éditos ; Daniel Bensaïd, le plus lumineux, le plus génial oserais-je dire de ce groupuscule ; ou encore Henri Weber, que je retrouverai à Shanghai, quatre décennies plus tard, lui dans le rôle du sénateur PS, avec son éternel sourire goguenard, - tu n’as pas changé ! - ma pomme dans celle de l’attaché culturel. Embrassades.

A la Cité U, où ces ténors venaient souvent, un couple organisait sans désemparer meetings, distributions de tract, prises de parole à l’entrée du réfectoire et de la cafet.

Ce sont « Les Rousseau ». Lui, Frédéric, coiffure afro, un sourire désarmant, une foi de charbonnier dans la révolution et les lendemains qui chantent. Elle, Françoise, rousse blonde au longs cheveux, solide, intransigeante, stratège.

Je revois encore d’autres jeunes gens engagés, comme Georges Mink, étudiant polonais réfugié en France, Georges et sa barbichette, son sourire en coin, ses analyses éclairantes sur la bureaucratie post-stalinienne, Georges qui deviendra plus tard l’un des plus fins analystes de son pays d’origine et de l’ex-Europe de l’Est.

Le petit groupe se réunit chez les uns ou les autres, parfois sur la pelouse de la cité U. Et part comme un seul homme par le métro, avec de grandes banderoles enroulées, pour rejoindre une manif. Me voici un de leurs compagnons de route. Les Rousseau souhaiteraient me voir adhérer à la JCR et devenir un de leurs orateurs, d’autant que ni Françoise, ni Frédéric, ni Georges n’ont la faconde d’un « Bensa » ou d’un Krivine.

J’y vais ou j’y vais pas ? Raison principale de cette valse-hésitation : la position ambiguë de ces jeunes trotskystes sur la Chine. Ils n’osent pas entrer dans le chou des « mao » et de Mao, « front commun » oblige. J’ai beau leur expliquer que la « révolution culturelle » est une vaste fumisterie, le message ne passe pas.

De mémoire encore, ce sont moins les propos tenus sur la Chine par les situs et notamment par René Viénet, qui me fournissent ces arguments, que les remarques espiègles et destructrices de Jacques Pimpaneau, comme la lecture de Socialisme ou Barbarie que je m’empresse d’acheter à la librairie révolutionnaire de la Vieille Taupe.

***                        

Tranches de vie (3)

A quinze ans finie la belle vie
T'es plus un môme t'es plus un p'tit
J'me r'trouve les deux mains dans l'pétrole
A frotter des pièces de bagnoles
Neuf dix heures dans un atelier

Ça vous épanoui la jeunesse
Ça vous arrange même la santé
Pour le monde on a d'la tendresse

Refrain (…)

Pour faire des trucs moins fatigants
J'me faufile dans une méchante bande
Qui voyoute la nuit sur la lande
J'apprends des chansons de Bruant
En faisant des croches-pattes aux agents
(…)
Bien sûr la maison Poulagat
S'agrippe à mon premier faux-pas
Ça tombe bien mon pote t'as d'la veine
Faut du monde pour le F.L.N
J'me farcis trois ans de casse-pipe
Aurès, Kabylie, Mitidja
Y a d'quoi prendre toute l'Afrique en grippe
Mais faut servir l'pays ou pas

***

Mais cette position en porte à faux vient probablement de bien plus loin.

Si j’ai milité contre la guerre d’Algérie, contre la prise de pouvoir de de Gaulle, - j’avais 16 ans -, si j’ai été, avec Jean Rouah, Guy Mandery et quelques autres camarades musulmans algériens, quelques vietnamiens, à l’origine de ce groupe de la Jeunesse Communiste cannois, je n’ai pas, dans la foulée, adhéré à l’Union des Etudiants Communistes. Et ne serai jamais « encarté », si ce n’est un temps à la CGT / ORTF, puis à la CFDT Radio-France. Pourtant, mes potes, mes amis militent Place Paul-Painlevé (siège de l’UEC).

Alors ? A bien y réfléchir – je remonte peu à peu le temps – d’autres symptômes apparaissent.

Par exemple, membre des JC et sommé de vendre l’Avant-Garde, je vends…Clarté, le mensuel de l’UEC, dont les éditos, la maquette, les illustrations signées Picasso, Ernest Pignon, me semblaient autrement séduisantes !

Pourtant, je veux coûte que coûte m’engager. Suis des cours de marxisme donné par un de nos profs de maths, excellent pédagogue.

Des cours qui se déroulent au rez-de-chaussée de la maison de l’artiste communiste Jacques Piquemal-Baron, laquelle domine une vigne plantée tout en haut du Suquet, le vieux quartier de Cannes, loin de la Croisette et du Palais des Festivals. Je dévore certains auteurs, comme Berthold Brecht, des numéros de la revue Europe…Et j’ose aller vendre Clarté à certains de mes profs, aux pions, quitte à me voir convoquer et me faire remonter les bretelles par le proviseur, bon enfant.

Mais je fréquente aussi, avec la fougue de l’adolescent que je suis encore, certaines boites en trichant sur mon âge : la Poubelle, le Whisky à gogo, le Lycklama où je pénétrerai bientôt sans bourse délier car avec ma cavalière préférée, légère comme une puce, nous tenons le haut du pavé ! Soit une trentaine d’heures par semaine à mouiller mon costard, à danser le cha-cha, le rock, le calypso ou le slow.

Mes héros se nomment Karl Marx, James Dean, les Beatles, Elvis Presley, Ray Charles, Albert Camus, Sartre – La nausée d’abord -, Francky Laine, avant Bob Dylan, Django et Grapelli, Yves Montand, Nat King Cole, Harry Belafonte, Miles Davis – celui de Kind of Blue et de Sketches of Spain offert à mon initiative à notre prof de Lettres au lycée Carnot de Cannes, le lumineux Christian Metz, cinéphile hors pair, fou de Citizen Kane dont il connaissait chaque plan ; les Platters ou Luis Prima ! Mes héroïnes, Barbara en tête, ce sera pour plus tard…

Et si certaines soirées marxistes se déroulent au Suquet, je cours, le jeudi et le dimanche les surprise parties et les boites ouvertes l’après-midi et le samedi soir. Des lieux fréquentés par la bonne bourgeoisie cannoise, prétentieuse, friquée et tellement provinciale. Parfois, nous croisons aussi, chassé croisé savoureux, des couples d’homos et de lesbiennes. Et je ne manque jamais de dégotter des invitations pour assister au festival du film.

Bref, je nage dans le grand fleuve des contradictions propres à tout adolescent. Le théâtre m’occupe aussi. Il jouera même, un long instant, un rôle de premier plan, depuis la sixième algéroise, avec Les Précieuses ridicules, montées et jouées avec un coreligionnaire nommé Jacques Guimet, devenu bien plus tard metteur en scène de théâtre jusqu’au Rendez-vous de Senlis de Jean Anouilh joué à Bombay et à quelques essais sans suite dans la troupe de la Sorbonne, jugée trop pantouflarde.

 ***

Tranches de vie (4)

Quand on m'relache je suis vidé
Je suis comme un p'tit sac en papier
Y a plus rien d'dans tout est cassé
J'ai même plus envie d'une mémé
Quand j'ai cru qu'j'allais m'réveiller
Les flics m'ont vachement tabassé
Faut dire qu' j'm'étais amusé
A leur balancer des pavés

***

Remontons encore le temps.

L’influence capitale, déterminante vient de ma famille.

Peut-être faudrait-il remonter à mes arrière-grands parents maternels, instituteurs et « laïcards » au point de refuser de baptiser leurs enfants.  Ni notre mère, ni ses quatre fils ne mettront les pieds à l’église. Nos parents nous interdisent même d’assister aux projections des films de Tintin et Milou que le curé de notre village natal, Chanceaux, a l’astuce de programmer après le catéchisme !

Mon père, quant à lui, milite dans la mouvance de la SFIO, sans à ma connaissance y être encarté.

Avec d’autres intellectuels bourguignons, il forme un groupe informel dont l’épicentre est incarné par le quotidien la Bourgogne Républicaine, ennemie jurée du Bien Public, catho et de droite. Il se consacre surtout à notre village, dont il est le secrétaire de mairie. Chanceaux est l’un des tous premiers villages de la Côte d’Or à bénéficier de l’adduction d’eau, d’un foyer rural avec sa salle de spectacles, sa scène, sa piste de danse auxquelles sont adossées les douches municipales, une première. Parallèlement, il forme une équipe de foot dont il est à la fois joueur et arbitre, organise des « tournois de sixte ».

Avec ma mère, tous deux ne sont pas encore les Citoyens du monde qu’ils deviendront plus tard, sur les routes de l’Afghanistan et de l’Inde, mais ils rêvent d’utopie, d’engagement politique au cœur duquel se place l’esprit laïque.

Quelques années plus tard, mon père ne deviendra-t-il pas le Secrétaire Général adjoint de la Ligue Française de l’Enseignement en Algérie, avant de diriger avec ma mère, à leur retour en France – en 1955 – des Centres Laïques de Tourisme Culturel à Beauvallon d’abord, à Cannes ensuite ? N’accueilleront-ils pas à bras ouverts, fin 1956, de jeunes Hongrois fuyant la répression après la contre-révolution de Budapest fomentée par le grand frère qu’est l’URSS ? Comment un enfant, un adolescent pouvait-il échapper à ces influences, à ces infos, ces débats ?

***

Tranches de vie,(5)                       

 (Refrain, qui prend ici toute sa saveur)

Je suis né dans un p'tit village
Qu'à un nom pas du tout commun
Bien sûr entouré de bocage
C'est le village de St Martin
(...)

J'en suis encore à m'demander

Après tant et tant d'années

A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

***

Enfance.

Un autre élément tout aussi formateur aura été mes années de scoutisme.

A Alger, mon père est l’adjoint de Jean-Pierre Maillard Salin, personnalité remarquable et remarquée d’une minorité intellectuelle opposée à la guerre qui s’installe après les premiers soulèvements du FLN. Jean-Pierre, laïque d’abord, laïque toujours, formidable orateur et meneur d’hommes, est aussi l’âme de la troupe algéroise des Eclaireurs de France.

Son totem : Bagheera, la Panthère. Son surnom à la ville : la tornade blanche. Sa tenue: le short côtelé, les chaussettes blanches et les pompes de marche. Y compris lorsqu’il se rend à l’opéra !

« Baghee », la droiture même, mon chef durant les années algériennes, jouera un rôle déterminant dans ma formation. Le fait de plus qu’il ose provoquer des rencontres non avec les Scouts de France, cathos et réac, mais avec les Boy Scouts Musulmans Algériens, devait sembler bien impie auprès de la plupart des pieds-noirs algériens. Encore aujourd’hui, je puis fredonner plusieurs chants scouts algériens, lesquels deviendront vite les hymnes du FLN !

Et nos équipées sauvages, avec leurs rites de passage, avec leurs totémisations "barbares" dans le maquis de Sidi Ferruch, nos pérégrinations pédestres dans l’Algérois, à Cherchell comme à Tipasa, chères à Albert Camus, nos camps d’été en France avec à la clé des traversées de tout le pays en auto-stop, toutes ces épreuves furent déterminantes. Sans parler des lectures qui m’enchantèrent, comme celle de Jack London et de tant d’autres.

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Tranches de vie (6)


Les flics pour c'qui est d'la monnaie
Ils la rendent avec intérêts
Le crâne le ventre et les roustons
Enfin quoi vive la nation
Le juge m'a filé trois ans d'caisse
Rapport à mes antécédents
Moi j'peux pas dire qu'je sois en liesse
Mais enfin qu'est-ce que c'est qu'trois ans

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Quelle mémoire militante avant mai 68 ?

Celle de la grande manif à la mémoire des morts du métro de Charonne, le 8 février 1962. Je débarquais à peine de Bombay, après une année passé en Inde et quinze jours sur un paquebot des Messageries Maritimes entre cette ville-monde et Marseille.

Après le bac, alors que mes parents et deux de mes frères, Jean et Pierre, venaient de vivre un voyage extraordinaire de Cannes à Bombay avec deux 2 CV, j’avais eu le choix soit de m’inscrire en hypo khâgne, soit de les rejoindre. Aucune hésitation : ce serait l’Inde, atteinte avec trois sauts de puce avec stop à Istambul, puis à Téhéran.

Une année d’une richesse exceptionnelle où se sont entrecroisés des parcours à la dimension de ce sous-continent, en 2 CV ou en train, vers le sud le plus souvent, le fabuleux Kerala, le Mysore, Madras et « Pondi » où Pierre finissait ses études secondaires.

Parcourir le sous-continent en troisième classe avec l’équipe de natation de l’université de Bombay – j’étais étudiant en B.A – Bachelor of Art – au très sélect Bombay St Xavier’s College - ; séjourner dans la famille d’un ami brahmane à Poona et jouer le rôle principal du Rendez-vous de Senlis  mis en scène par le directeur de l’Alliance française ou découvrir une nuit, sur un toit de Bombay, En attendant Godot donné en anglais avec ce inimitable accent indien…

Si j’évoque ce morceau de vie, ce n’est pas par coquetterie mais parce que cette coupure sera, politiquement, irrémédiable.

Je venais, sans le savoir, de sortir du moule, d’abandonner une trajectoire limpide, celle de l’enseignant que j’étais destiné à devenir, atavisme oblige, et celle du militant communiste. Tout m’y préparait. Mais ce Passage to India  pour reprendre le titre du bel ouvrage de E.M Forster, m’a dérouté.

La logique de cette voie semblait d’autant plus évidente que notre aîné, François, était inscrit au parti. Or son influence, dans le domaine politique et artistique m’aida beaucoup à me construire. Grâce à lui et à sa femme, Nicole, je découvris un peu mieux le marxisme et surtout les cabarets de la rive-gauche, avec Anne Sylvestre, Hélène Martin – sublime « Condamné à mort » de Jean Genet que cette grande chanteuse avait mis en musique – Jean Yanne, Georges Moustaki...Et le jazz de Gerry Mulligan, du Modern Jazz Quartet, d’Art Blakey.

Epoque où je découvrais la nouvelle vague, les westerns, Fellini, où je faisais la connaissance par hasard, en 68 justement, de l’immense comédien qu’était Alain Cuny.

Nous avions devisé à propos du suicide du personnage qu’il incarnait, dans La dolce vita, le philosophe Steiner, tout en dégustant de délicieuses cerises qu’il venait d’acheter. Il avait insisté pour que je suive le séminaire de Lacan au Collège de France.

Découverte du théâtre de Dubillard, de Samuel Beckett. Premières plongées chez Virginia Woolf et James Joyce, Lawrence Durrell – est-ce un hasard si notre première fille se nommera Cléa, l’un des titres du Quatuor d’Alexandrie – et surtout chez mon idole absolue des années 60, Henry Miller.

Comme il y a prescription, cette confidence : j’avais piqué sans vergogne la correspondance entre Miller et Durrel à l’aéroport d’Orly, glissé dans un exemplaire du Monde, vieille combine, alors que je raccompagnais mon frère François et Nicole, qui repartaient ce soir-là aux Comores. Le soir où la planète entière apprenait l’assassinat de John Kennedy, 1963. J’avais pleuré.

Autre souvenir : celui de la manif des mineurs de 1963. Une grève dure, une répression sans merci et à Paris, une manifestation lancée par l’UEC, avec quelques sérieux accrochages entre les forces de police et nous ; mes premiers coups de pèlerine plombée du côté du Montparnasse où notre colonne avait été repoussée, avant que la dissolution ne soit proclamée par un jeune barbichu juché sur un banc : Marc Kravetz, futur pilier de Libération, Kravetz et son éternelle pipe au bec. Déjà jusqu’auboutistes, nous étions quelques-uns à crier : « Dissolution trahison ».

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Tranches de vie (7)

J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

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 Revenons à 1968, ou plutôt à 67.

Aux Langues O, j’en termine avec mon diplôme de chinois. Un ami, Bernard Béraud, achève haut la main celui de japonais. Déjà marqué à l’extrême-gauche, Bernard réussit le tour de force de programmer le tryptique d’un des plus grands documentaristes japonais de l’époque, Ogawa, trois films culte intitulés Hiver, Printemps, Eté à Narita, qui montrent le formidable mouvement de solidarité des étudiants tokyoites avec les paysans de Narita expulsés de leurs terres contre leur gré. Là, fut construit plus tard le gigantesque aéroport de Narita.

Ce mouvement d’une vigueur inimaginable, dont l’enracinement provenait en partie de l’anti-américanisme lié à l’occupation massive des descendants du général Mac Arthur, apparaitrait a posteriori comme l’un des signes précurseurs les plus forts de la vague de révoltes et de révolutions qui allaient secouer le monde entier.

Ce mouvement fut nommé Zengkakuren ( « Fédération japonaise des associations d'autogestion étudiantes » ). Les images du réalisateur Shinzuka Ogawa et de nombreux reportages photo de l’époque montrent la violence des affrontements entre les paysans de Narita, les étudiants avec les forces de police impériales. De véritables batailles s’engagent. Elles durent des journées, des nuits entières, des semaines, des mois.

Le plus spectaculaire, ce sont les formes prises par ces affrontements. Chaque camp forge ses propres armements, ses propres défenses.

Selon des traditions séculaires, les Zengakuren et leurs ennemis entament une guerre de position visant à garder pour les uns, à conquérir pour les autres, les terrains préemptés.

De gigantesques boucliers apparaissent derrière lesquels les combattants se protègent et tentent de contre-attaquer. Sun Zi, auteur du fameux Art de la guerre, livre de chevet de Mao Zedong, n’aurait pas désavoué ces nouveaux samouraïs.

La comparaison saute aux yeux lorsque ces images apparaissent, au Japon d’abord, dans le monde entier ensuite. Chacun jurerait voir une reconstitution historique à la Kurozawa, un remake de Ran, des Sept samouraïs ou du Château de l’araignée. Sauf que nous sommes bien en 1967, dans l’un des pays les plus civilisés de notre planète.

Nous décidons avec Bernard Béraud, de monter une exposition intitulée Les Zengakuren à la Cité U. d’Antony, présentée par celui-ci, illustrée de photos le plus souvent noir et blanc, d’autant plus impressionnantes, extraites de journaux et de magazines japonais. Nous sommes à la fin de 1967. Exposition-ovni qui suscitera moult débats.

De 67 encore, me revient le souvenir des manifs anti Vietnam, avec ses nouvelles formes d’expression, tranchant sur les 1er mai traîne-savates, slogans scandés en forme de spirales – Che Che Guevara, Ho Ho Ho Chi minh- , tout comme le long serpent ondulant repris des Zengakuren  que nous formions, avec ce nec plus ultra inventé à Narita: avancer unis, les mains tenant devant nous de longs bâtons – là-bas des bambous – et pour ne pas nous disloquer, nous désolidariser, scander encore et encore les noms de nos héros. Ivresse de courses folles et joie téméraire de partager ces instants intenses, tout en provoquant sans trop s’attarder la maréchaussée. L’immortel CRS SS viendrait en mai.

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Tranches de vie (8)

En tôle j'vais pouvoir m'épanouir
Dans une société structurée
J'ferai des chaussons et des balais
Et je pourrai me r'mettre à lire
J'suis né dans un p'tit village
Qu'à un nom pas du tout commun
Bien sûr entouré de bocage
C'est le village de St Martin,

(Fin de « Tranches de vie », une chanson de François Béranger, à la manière des grands chanteurs de balades, des troubadours et des poètes américains, Woody Guthrie, Bob Dylan…)

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Nuits de barricades.

Je me souviens surtout des voix des reporters, des sons fracassants, des sirènes, de certains hurlements, retransmis sur les ondes d’Europe 1 et de Luxembourg, des premières interviews des grandes figures qu’étaient Cohn-Bendit, Jacques Sauvageot, jeune assistant de fac et président de l’UNEF, et d’Alain Geismar, Secrétaire général du SNES Sup, le plus radical, qui s’engagera tôt sous la bannière des « mao » les plus jusqu’auboutistes, ceux de la « GP », Gauche Prolétarienne et de la « CDP », la Cause du Peuple, leur organe.

Le concert de voix semblait infini. La nuit surtout, celles-ci envahissait tous les foyers de France et de Navarre et jusqu’aux intérieurs les plus bourgeois comme celui où nous logeâmes un temps après la naissance de Nadia.

Le soulèvement suscitait chez les jeunes adultes que nous étions une sidération mêlée d’enthousiasme et de l’immense plaisir de voir Paris et notre pays, s’éveiller, se réveiller enfin. Chez les plus vieux, le doute l’emportait et le silence dominait.

Chaque fois que l’occasion m’en était offerte, je roulais de Versailles à Paris, puis d’Antony, prenant des auto-stoppeurs.

Les échanges, chaleureux, tumultueux allaient bon train.

Cette convivialité étourdissante, ce tutoiement, cette connivence lors même que nous ne nous connaissions pas cinq minutes avant, nous ont fait croire que le monde avait changé, allait changer. Irréversible. Irrésistible. Comme nous étions naïfs.

Direction, encore et toujours, le quartier latin, les amphis. Curieusement, je n’ai jamais pénétré à l’Odéon. Un rien de timidité et l’un des nombreux rendez-vous manqués avec l’Histoire.

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Les anarchistes, chanson de Léo Ferré, chantée pour la première fois le 10 mai 1968 à la Mutualité pour, le soir de la première nuit des barricades au Quartier latin de Paris. ‘Il la chante devant un public composé essentiellement d'anarchistes, puisqu'il s'agit du gala annuel de la Fédération anarchiste, pour qui Ferré vient chanter gratuitement chaque année depuis 1948. » (Wikipédia).Au piano son inséparable et redoutable Paul Castanier qui lui casse la baraque car certains couplets lui déplaisent !

 Les anarchistes (1)

Ils ont tout ramassé 
Des beignes et des pavés 
Ils ont gueulé si fort 
Qu'ils peuv'nt gueuler encore 
Ils ont le cœur devant 
Et leurs rêves au mitan 
Et puis l'âme toute rongée 
Par des foutues idées 

(…

*** 

Le 13 mai, jour de la manifestation monstre rassemblant pour la première fois étudiants et travailleurs, la plus immense de cette seconde moitié de siècle, que l’on peut seulement comparer à celle de Charlie, je commence par défiler avec la JCR, qui avait un savoir-faire certain en matière de décorum, avec des immenses oriflammes rouges frappées du sceau de la IVème Internationale et en matière de « S.O », de service d’ordre.

Le chant qui résonnait le plus fort dans notre bataillon, de la Gare du Nord à la place Denfer-Rochereau, c’était « La Jeune Garde ». Quels furent nos slogans en cette journée splendide – le soleil était de la fête – d’unité au moins apparente, alors que les dirigeants trotskystes vilipendaient les « stals » de la CGT, Seguy en tête ? J’avoue ne plus m’en souvenir.

En revanche, je me rappelle d’un jeu qui m’amusait fort, - pardon pour ces confidences hyper narcissiques, mais à 75 berges…- lequel consistait à lancer un slogan avec la puissance de la voix que j’avais à l’époque, le blackbouler tout au devant du groupe constitué par les militants de la JCR, marchant tous bras dessus bras dessous, avant de voir ce slogan s’installer en tête du cortège puis glisser vers nos rangs.

J’ai voulu mieux voir ce long, très long fleuve. Les radios annonçaient en boucle que les premiers manifestants avaient déjà atteint Denfer lorsque les derniers piétinaient Gare du Nord en attendant de pouvoir s’exprimer.

Et j’ai tenté d’y retrouver mes parents, qui venaient de débarquer d’un avion en provenance de Mexico. Peine perdue !

Ce jour-là, au cœur de cette foule bigarrée, joyeuse, heureuse d’être là et de revivre, plusieurs groupes « font un tabac » : celui du FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, celui du MLF – ou bien l’ai-je rêvé, fantasmé? – et celui des anarchistes, avec leur drapeau, noir et sa tête de mort. `

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  Les anarchistes (2)                                      

Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent 
La plupart fils de rien ou bien fils de si peu 
Qu'on ne les voit jamais que lorsqu'on a peur d'eux 
Les anarchistes 

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Des images floues, celles d’un débat télévisé durant lequel interviennent les trois ténors que sont Daniel Cohn-Bendit, Jacques Sauvageot et Alain Geismar. Etait-ce avec l’insupportable Yves Mourousi ?

Ils ont tous trois jeté aux orties les tenues vestimentaires de rigueur à la télé et les discours formatés, inodores. Ils sont dans le dur, parlent de la souffrance des plus démunis, des cadences infernales, d’un système éducatif inepte, de la répression sexuelle dans certaines cités U, comme à Nanterre.

C’est d’ailleurs à partir de là que tout s’enflamma.

Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, d’aucuns pourraient à bon droit théoriser la succession improbable de faits mineurs, très mineurs mais hautement symboliques : le fait que les garçons ne pouvaient recevoir les filles dans leurs piaules, alors que celles-ci avaient le droit d’accueillir leurs mâles camarades !

Ici encore, comme avec l’exemple des slogans situationnistes, se pose la même question : qui fait l’Histoire ? Ou bien, comment se noue-t-elle ? Un débat pour Le Débat de Pierre Nora et consorts !

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Les anarchistes (3)

Ils sont morts cent dix fois 
Pour que dalle et pour quoi ? 
Avec l'amour au poing 
Sur la table ou sur rien

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Le 13 mai, c’est aussi le jour de la réouverture de la Sorbonne, déjà livrée aux étudiants, aux curieux, à la Jeune Garde révolutionnaire. Aux badauds et aux flics en civil. Aux provocateurs de tous poils, aux exhibitionnistes, aux fêlés de la logorrhée, aux Marat et aux Saint-Just, aux Robespierre, aux « Katangais » bientôt.

Ah, 68 et ses folles rumeurs, la Sorbonne comme un grand bordel, les tanks montent sur Paname, « les loups vont entrer dans Paris », pour paraphraser la sublime chanson de Serge Reggiani. Et tutti quanti.

Et au milieu d’un cercle de plus en plus nombreux, ce personnage que nous aimions tant, tellement heureux de voir s’épanouir enfin l’anarchisme qu’il appelait de ses vœux depuis des années, j’ai nommé « Aguigui », sa barbe broussailleuse, son béret, ses petites lunettes rondes en fer, et son attelage bigarré, semblable au becak indonésiens, aux rickshaws indiens, sur lequel étaient apposés plusieurs petits tableaux noirs avec des maximes écrites à la craie à faire rêver les situs ou l’artiste Ben. Qui sait, ce roué de niçois s’est peut-être inspiré d’Aguigui, alias Dupont. Tintin et Milou pas loin.

Un autre personnage me fascinait tout autant.

Portant toujours un costume trois pièces de velours noir, il arpentait le quartier latin avec Le Monde sur l’avant-bras, un gros sac de réserve sur le dos, une besace pour la monnaie sur le ventre, en criant, en psalmodiant le titre avec sa voix sourde comme une seule et même onomatopée : « LeMonde ! » « LeMonde ! »

Il en vendait d’autant plus qu’il proposait celui-ci une heure au moins avant sa mise en kiosque. Et puis, il avait l’art et la manière, le coup d’œil. Et savait lever le coude avec certains clients, dont j’étais, le petit coup de blanc sec pris au coin du comptoir. Alors, vous pensez, pouvoir lire les titres de notre quotidien préféré – Libération viendrait plus tard – quel plaisir ! Le Monde dont un édito signé Pierre Vianson-Ponté, fin avril avait titré sur « La France qui s’ennuie ».

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Les anarchistes (4)

Avec l'air entêté 
Qui fait le sang versé 
Ils ont frappé si fort 
Qu'ils peuvent frapper encore 

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Il y aurait tant à dire sur les journaux, sur « Action », sur « Rouge », sur tous ces tracts distribués par milliers, sur cette croyance absurde que les écrits ne mentent pas. Tu parles !

Les rotatives tournaient nuit et jour. L’atelier populaire des Beaux-Arts venait de se mettre en batterie. Son impact : géant. Les odeurs de stencil imprégnaient nos vêtements.

Des dazibao, des affiches placardées sur les murs, des bombages transfigurent – d’autres diront, écriront « défigurent » - notre noble et vénérable institution.

La Sorbonne, ses amphis, ses peintures d’un autre temps, sa bibli, ses jolies filles – Françoise Hardy par exemple -, n’avait guère de secrets pour l’étudiant un tantinet dispersé que j’étais. « Dilettante » disait maman.

Parfois, le fou-rire me prend à voir cette foule bon enfant et ébahie qui envahit tous les lieux, visite la Sorbonne comme on visite le Mont St Michel, sa grande cour d’abord avec des dizaines de petits groupes rassemblées à l’identique d’une placette de Venise le soir venu ; ses prises de parole interminables, ses conciliabules. Et ses affiches placardées à la hâte.

Déjà les portraits de Marx, Lénine, Che Guevara, « l’oncle » Ho Chi Minh, Mao. Déjà des assemblées dans les grands amphis pleins à craquer, des salles tellement enfumées que les grandes fresques de Puvis de Chavannes disparaissent dans la brume…Et la fièvre. Une fièvre qui va s’emparer de tout ce peuple si disparate en apparence pendant des semaines.

Les profs, souvent, se sont cachés dans un trou de souris. D'autres se verront transformés, transcendés. 

Certains tentent bien d’apporter la bonne parole mais ils se voient vite déboulonnés, vilipendés. Il me souvient de l’un d’entre eux, le professeur Arrivé, barbu au collier bien taillé, lunettes à monture noire et grosses sacoche, proche du pc ou encarté, allez savoir. Je m’en souviens d’autant plus qu’il nous enseignait L’étranger avec un vrai brio. 

Sa prise de parole aura duré…l’espace d’un instant. Déjà, le voici contraint de prendre sa sacoche et de remonter les escaliers de l’amphi Descartes, avant de sortir sous les huées et les quolibets. 68 a bel et bien commencé, sur les chapeaux de roue.

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Les anarchistes (5)

Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent 
Et s'il faut commencer par les coups d'pied au cul 
Faudrait pas oublier qu'ça descend dans la rue 
Les anarchistes 

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 Mi mai  : je viens de quitter des amis, au café de la Mairie, place St Sulpice, un peu pompette.

 68 et tous ses bistros où nous allions fêter la vie, boire un coup, nous enivrer à bon compte. Mai et nos repaires : la Palette (celle de la rue de Seine), la Mairie (Place St Sulpice), la Boule d’or (Place St Michel), le Champo, L’homme de main, un lieu étrange, près de Jussieu, où nous refaisions le monde en jouant aux échecs.

Je saute dans le 63, - où allais-je, à quel meeting ? - léger comme une plume. Le crépuscule tombe. En face de moi, une jeune fille aux yeux clairs et souriants.

Comment t’appelles-tu ? Yvette me dit-elle. Où vas-tu ? Prendre le train gare de Lyon, je rentre chez moi, en province. Elle dit « province » comme elle aurait dit « le goulag ». Et toi ?

 Les mots se bousculent, le cœur bat fort. Nos peaux se frôlent.

Le 63 et sa plate-forme arrière en demi lune, avec sa cordelette de métal que l’on glisse dans son dos avant de sauter en marche sur la chaussée, avec ce petit frisson de plaisir interdit qui vous parcourt l’échine.

Avec Yvette sur la plate-forme ouverte au doux vent de mai, si près maintenant. Je la prends dans mes bras une première fois ; nous échangeons un baiser.

Les stations filent, les boulevards aussi. Yvette ne dit mot et moins non plus. Nos regards et nos mains serrées suffisent.

Gare de Lyon, terminus tout le monde descend.

Collés l’un à l’autre comme de vieux amants, nous avançons vers son quai. Je meurs d’envie de monter dans son train. Et puis non. Nous nous embrassons à gorge déployée, encore et encore.

« Mai, mai, mai Paris mai » chantait Claude Nougaro. Dis Claude, c’est quoi la liberté ?

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Les anarchistes (6)

Ils ont un drapeau noir 
En berne sur l'Espoir 
Et la mélancolie 
Pour traîner dans la vie 
Des couteaux pour trancher 
Le pain de l'Amitié 
Et des armes rouillées 
Pour ne pas oublier 

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Fin mai. Avec Bernard Béraud, nous filons vers Cassis d’abord, le cabriolet décapoté, de jour puis de nuit. Les autoroutes sont désertes, les péages ouverts à tous vents. Les usines sont occupées, leurs cheminées ne fument plus. Sur certaines, flottent d’immenses drapeaux rouges. Slogans gigantesques, le plus souvent revendicatifs. A la radio, on écoute Jacques Dutronc et son « Paris s’éveille ».

Retour dans la capitale. C’est le temps ambigu de la résistance. La fièvre retombe peu à peu. Ailleurs, l’effervescence brûle toujours.

Un matin, je vais voir mon frère Pierre, qui a trouvé lui son ancrage à l’atelier populaire des Beaux-Arts. Il y bosse jour et nuit. Inventivité, démocratie, lutte de tendances, affiches estampillées vite collées dans la ville.

J’entre par le Quai Malaquais. Et là, spectacle inouï, dans le premier patio, des dizaines de corps étendus sur la pelouse ou sur les pavés, des dormeurs. Un silence absolu.

Début juin. Le climat change. L’essence se fait rare. Le boulot repart ici ou là.

Me revoici dans le lycée technique versaillais où je suis pion d’internat. Les cours reprennent. Les usines, occupées par centaines, réembauchent parfois, tandis que les négociations gouvernement / syndicats vont bon train. Sartre a beau monter sur un tonneau pour haranguer les ouvriers à Billancourt, rien n’y fait. Là même où en 1972 un des militants de la Gauche Prolétarienne tendance « mao-spontex », Pierre Overney, sera descendu par un membre du service d’ordre de Renault. La mort de « Pierrot » appartient encore à l’ère de soixante-huit, comme d’autres drames, d’autres soubresauts.

Les images de l’hommage que nous lui avons rendu sont d’une précision exceptionnelle. Temps splendide, vent, immenses drapeaux rouges, une démonstration de force et de dignité. Comment ne pas avoir les larmes aux yeux. Nous marchons sur les Grands Boulevards. Nous occupons toute la chaussée et le peuple de Paris nous salue.

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Les anarchistes (7)

Qu'y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent 
Et qu'ils se tiennent bien le bras dessus bras dessous 
Joyeux, et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout 
Les anarchistes

Fin de l’ode célébrant la Graine d’Ananar.

Les anarchistes, la vision que donne Léo Ferré s’avère très juste. Du peu que j’ai lu récemment sur 68, le sentiment que j’en retire est la sous-estimation du rôle des anars, de leur courage, de leur inconscience et d’un altruisme en accord avec leur philosophie. Ils sont les ancêtres des jeunes « casseurs » d’aujourd’hui, le panache et la dignité en plus.

Ce qui était fascinant, outre leurs accoutrements et leurs drapeaux, c'était ce mélange de générations, avec des looks d’enfer, notamment ceux des motards, boucles d’oreille, œil de forbans, de classes sociales aussi. Là, plus que nulle part dans d’autres groupes et groupuscules, se trouvaient, et de loin, le plus grand nombre de prolétaires qui n’avaient plus rien à perdre.

J’ai évoqué la fraternité des soixante-huitards. Celle des anars atteignait des sommets d’humanité. Quelle leçon. Enfin, si certains portaient le flambeau avec sincérité mais sans connaître l’historique de ce mouvement, d’autres on prouvé qu’ils avaient lu et relu les grands anarchistes, russes et français notamment.

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Flash back. Fin mai 68. De Gaulle est revenu. Visé par une décision d’expulsion, Cohn-Bendit s’est tiré en Allemagne, cachant sa crinière rousse sous une perruque noire. Romanesque et rocambolesque en diable. A y repenser, ce long épisode semble totalement surréel : un étudiant, et un seul, se voit menacer par un pouvoir furieusement dépassé et toute la France se mobilise ! Chapeau.

 Le Pouvoir, - les de Gaulle, Pompidou, Peyrefitte - veulent en faire un symbole. Il serait selon eux celui par lequel le Mal serait arrivé. Un « enragé », un danger public. On dirait aujourd’hui un « terroriste ». Et puis, c’est un étranger : n’est-il pas mi français, mi allemand ? D’où leur volonté imbécile de le traduire devant les tribunaux.

De l’autre côté du Rhin, celui-ci se fend la pêche. Nous défilons en vociférant ce qui semble être un bel oxymore, si l’on s’en tient à l’histoire contemporaine : « Nous sommes tous des juifs allemands ».

Un autre jour, nous manifestons rive Droite, mauvaise pioche. On dit que le Grand Charles est revenu d’Allemagne après avoir consulté le général Massu. Il parle de « chienlit ». Il semble affaibli, déboussolé. « De Gaulle, t’est foutu, le Peuple est dans la rue ».

Ce slogan, nous le hurlons, nous le scandons mais je sens bien que le cœur n’y est plus. Un signe patent : nous écoutons « le vieux » sur nos transistors, tout en le raillant. Mais nous l’écoutons. Bon dieu, où est passée notre indifférence à la vieille politique de grand-père ?

La population, si chaleureuse depuis le début n’apparaît guère plus sur les balcons. Finis les poings tendus en forme de solidarité, les drapeaux rouges aux fenêtres.

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Colette Magny :

« NOUS SOMMES LE POUVOIR »

 Un soir je revenais de chanter

On m’a téléphoné

Il y avait des blessés,

Des gosses matraqués.

J’ai eu peur,

Je ne suis même pas allée

Ramasser les blessés.

Dans les usines je me suis planquée

Pour les travailleurs, chanter.

« Là où la chèvre est liée,

Il faut mieux qu’elle broute » (B.Brecht)

J’ai rien vu, j’étais pas dans la rue.

Tout ce qui était gai,

Je l’ai manqué.

 

Chanter, c’était devenu dérisoire.

Je sais taper à la machine

Mais peut-être que je chante mieux

Que je ne tape à la machine.

Au mois de Mai, par l’espoir

Tout le monde se parlait.

 

« Nous sommes le pouvoir » utilise des documents sonores de William Klein et Chris Marker pris sur le vif au Quartier Latin. Trois grands noms.

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30 mai.

Advient la redoutable manifestation gaulliste sur les Champs-Elysées. Nous en rions car le tango Debré / Malraux, tous deux tordus comme de vieux diables racornis, tous deux tentant de pousser non la chansonnette, mais La Marseillaise, tous deux déraillant,  la main dans la main, vacillant, comme saôuls, nous rend hilares. Mais nous rions jaune.

Adviennent les « Accords de Grenelle », menés par Pompidou – « Pompidou des sous » - et Seguy, deux rondouillards, deux fins stratèges. Ce dernier se fait rembarrer par les ouvriers de Renault, qui votent la poursuite de la grève. Oui mais.

Entre les pompes à essence fermées et les engagements gouvernementaux, force est de constater que le gouvernement lâche du lest, beaucoup de lest, au point que ces accords, rejetés d’abord par la base, se verront souvent comparer aux accords de 36. Coulée la mobilisation ouvrière et paysanne.

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Jean-Michel Caradec, chanté par Maxime Le Forestier

Mai 68 (1)

La branche a cru dompter ses feuilles
Mais l'arbre éclate de colère
Ce soir que montent les clameurs
Le vent a des souffles nouveaux
Au royaume de France


La branche a cru dompter ses feuilles
Mais elle en portera le deuil
Et l'emportera au tombeau
L'automne fera pas de cadeau
Au royaume de France

16 juin, je retrouve Pierre à l’atelier des Beaux-Arts. Je vois ses grands bras d’athlète tirant l’encre sur le canevas d’une sérigraphie. Il se dit que la Sorbonne va être reprise, qu’elle l’est déjà peut-être.

 Ni une ni deux : avec une poignée d’autres camarades un foulard noir autour du cou, prêts à se couvrir la bouche contre les émanations de gaz, nous tentons de rejoindre le cœur du quartier latin, sait-on jamais. Mais toutes les rues sont quadrillées, bloquées. Nous sommes repoussés jusqu’au carrefour de la rue de Sèvres et du Bd Raspail. Combat dérisoire. Nos dernières munitions : de gros bidons pleins d’huile trouvés là, sur un chantier.

Nous les roulons, roulons pour tenter de bousculer le mur infranchissable des CRS SS. Rien n’y fait.

Pire : notre piteux stratagème se retourne contre nous. Ceux-ci contre attaquent et se saisissent manu militari de tous ceux dont les mains sont noires d’huile, tandis que leurs collègues ne se privent pas de nous canarder à tir tendu.

Pluie de lacrymo. Les mains sales et les yeux qui pleurent et pleurent encore. Et le goût acre du gaz et de son étrange senteur de citronnelle.

Je propose à Pierre de passer chez un de mes plus vieux amis, lui-même au PSU, lui-même très politisé, pour nous laver les mains et la figure.

Sonnette. La porte de l’appartement bourgeois, confortable, richement décoré, s’ouvre à nous. Non seulement mon pote est là, ravi de nous recevoir, mais il y a là une société de bobo – le terme n’existait pas encore ! – les uns écoutant à la radio les derniers soubresauts de cette sombre nuit des longs barils, les autres un l’œil à la télé –ortf-je-ne-veux-voir-qu’une-seule-tête, celle du sieur Peyrefitte. Et tous de débattre doctement de cette révolution qui se meurt.

Avec Pierre, nous échangeons un regard. Que faire  après nous être lavé les mains? Sourire, descendre une bonne rasade de whisky ou de vodka, embrasser les copines et repartir en esquivant les CRS..

Ici, ma mémoire défaille. La chronologie s’estompe.

Il y a les discussions sans fin à Antony et dans mon bahut où le « Surgé », Mingam a tôt fait de remettre de l’ordre. Les leaders de la JCR sont d’autant plus déboussolés que les « mao » semblent tenir le haut du pavé. Logique : en ces instants de noir désespoir, les jusqu’auboutistes emportent la mise.

 ***

Mai 68 (2)

Le peintre est monté sur les pierres
On l'a jeté par la frontière
Je crois qu'il s'appelait Julio
Tout le monde peut pas s'appeler Pablo
Au royaume de France

 ***

 Juin toujours. Au temps du bilan, déjà, les radios et les télés s’empressent d’ânonner que mai se sera déroulé sans morts. Faux, archifaux. En tout, ils seront sept.

Dans la région parisienne, la noyade le 10 juin d’un jeune lycéen, poussé dans la Seine par des CRS, GillesTautin, 17 ans, militant maoïste, provoque un ultime sursaut. Une dernière fois, étudiants / ouvriers / intellectuels de gauche, avec cette fois nombre d’artistes de renom, se regroupent un après-midi lumineux dans un cimetière du nord de la capitale – était-ce celui de Montmartre, je ne sais plus.

Avec Pierre, qui aura vécu ce joli mois de mai comme une passion entière, un engagement de tous les instants, nous nous retrouvons sous les hauts marronniers – coupés depuis – de la place Dauphine pour un déjeuner arrosé avant de sauter dans la 403 décapotée et de rejoindre le cortège silencieux. Aucun slogan. Quelques banderoles, des drapeaux rouges. Et l’Internationale qui résonne dans le cimetière. La coïncidence veut que Simone Signoret et Yves Montand, qui comme chacun sait habitent place Dauphine, soient au premier rang.

 27 mai. Autre drame, aussi cruel que déroutant : Charléty. Le stade est comble. (Magnifique photo signée Bruno Barbey, de l’agence Magnum dans le numéro du Monde consacré à Mai 68). Chacun espère encore un revirement, un nouveau rapport de force, grâce à l’engagement d’un grand leader, pour provoquer la chute du Vieux. Tous nous en appelons à Pierre Mendès-France, y compris nombre de gauchistes patentés. Mais celui-ci ne prendra pas la parole. Pour quelle raison ? Je l’ignore encore, ou bien ai-je volontairement oublié ce raté historique, auquel participa aussi Michel Rocard.

Seul ce roué de Mitterrand tentera de tirer son épingle du jeu. Il se dit prêt « à y aller ».En vain. Quant à Mendès France, il propose de former un « gouvernement de gestion » le 29. Trop tard.

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 Mai 68 (3)

Et le sang des gars de Nanterre
A fait l'amour avec la terre
Et fait fleurir les oripeaux
Le sang est couleur du drapeau
Au royaume de France

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Les élections législatives : laminoire.

L’extrême-gauche écrasée – mais la plupart des groupuscules s’étaient tenus à l’écart de la mascarade -, la gauche parlementaire étouffée, la droite triomphante. Un vent de revanche souffle sur notre doulce France.

68, c’est fini. Bien fini. Mal fini.

Le jeune père que je suis rentre au bercail.

Bientôt les vacances sur la côte, chez nos parents, où les quatre frangins Hudelot se retrouvent : François, l’ex communiste démobilisé comme je le fus après mon séjour en Inde, qui vient d’effectuer son service civil au Comores ; Jean, devenu au fil du temps, apatride malgré lui, séjournant avec les siens de l’Inde à Tahiti, de Tahiti à l’Australie, puis au Québec, au Canada anglais, au Venezuela, avant de poser leur sac, in fine en Louisiane où les Hudelot ont fait souche. Et nous, les deux petits derniers qui en avons encore plein les mirettes et rêvons encore de lendemain qui chantent.

Alors, quelles empoignades, fraternelles certes, mais musclées !

Papa tente bien de jouer les arbitres – il connaît ! – mais rien n’y fait. Et maman, malgré une chaleur étouffante – et oui, l’été fut chaud, chaud, chaud – ferme discrètement les volets et les fenêtres de l’appartement car l’audimètre atteint des sommets. Comment pouvions-nous être d‘accord ?

Cette histoire drôle et tellement signifiante, toute la France ou presque l’a vécue. Idem chez mes beaux-parents, avec la jeune génération prête à en découdre encore, les aînés plus circonspects, les anciens à la masse.

La belle chanson de Jacques Dutronc et de Jacques Lanzmann avait disparu des ondes. Paris ne s’éveillait plus, sinon avec la gueule de bois. Et tout le pays aussi.

Finis les débats spontanés au coin de rues, finies les grandes tablées joyeuses de la Butte aux Cailles, finies nos belles voix entonnant à l’unisson Le temps des cerises et L’internationale. Finis les frissons. Resteront quelques chansons et les ombres de Léo Ferré « Les anarchistes », « « Quartier latin », de Colette Magny, François Béranger, « Tranches de vie ».

A propos du grand Léo, cette anecdote : nous sommes en 1972, il est trois heure du mat sur une autoroute italienne. A une station-service, trône une SM Maserati flambant neuve, la vitre ouverte. Et là, debout, la crinière au vent, Léo Ferré, que je vais saluer. Il me donne rendez-vous à la « mutu », où nous irons.

12 juin, dissolution de tous les groupes d’extrême-gauche. La liste est longue, mais édifiante : la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), Voix ouvrière, les groupes « Révoltes », la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER), le Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (CLER), l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCml), le Parti communiste internationaliste (PCI), le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF), la Fédération de la jeunesse révolutionnaire, l’Organisation communiste internationaliste (OCI), le Mouvement du 22 mars.

*** 

Mai 68 (4)

Et plus on viole la Sorbonne
Plus Sochaux ressemble à Charonne
Plus Beaujon ressemble à Dachau
Et moins nous courberons le dos
Au royaume de France

***

Les maos, recherchés, commençaient leur partie de cache-cache avec la police de Marcelin.

A Antony, un de nos potes, normalien et membre du Parti Communiste Marxiste Léniniste Français incarnant l’idéologie la plus pure, la plus dure, groupuscule créé avant 68 par une poignée d’intellos ayant eu l’honneur insigne de se rendre en Chine et de s’être fait mené en bateau de a à z ; ce pote parano – ne l’étaient-ils pas tous ? – avait débarqué un beau matin au G 217 pour y déposer des documents compromettants…et un porte-voix. Merci pour les cadeaux camarade ! Plus tard, il fera une brillante carrière universitaire comme médiéviste.

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 Mai 68 (5)

Perché sur une barricade
L'oiseau chantait sous les grenades
Son chant de folie était beau
Et fous les enfants de Rimbaud
Au royaume de France

Fin de la chanson de Jean-Michel Caradec, peut-être le plus bel hymne à Mai 68, incarné par Maxime Le Forestier, qui fut – ce n’est pas un hasard – l’un de nos tous premiers invités, lors des après-midi de France Culture que nous animions avec le regretté Jean-François Damian, grand musicologue devant l’Eternel, Jean-François et sa délicatesse, sa barbe rousse et sa voix suave.

 ***

Viendraient les luttes fratricides entre trotskystes et trotskystes, - les lambertistes, tellement dogmatiques et la JCR, bientôt LCR – Ligue Communiste Révolutionnaire – plus près des réalités, plus habile ; lutte entre maos et maos, avec il est vrai un bon point pour les « maos spontex » où militaient, surtout au sein des Beaux-Arts, quelques figures comme celle de Roland Castro, lesquelles refaisaient le monde au café de la Palette. Il n’est jamais trop tard, ni trop tôt.

Viendrait la clandestinité de la Gauche prolétarienne, provoquée par son bannissement gouvernemental – Marcelin, ministre de la l’intérieur toujours dans ses œuvres, la volonté des maos durs d’infiltrer la classe ouvrière, de la retourner, de l’éloigner du Kapital et des « stals » de la CGT. Il fallait, coûte que coûte, s’établir, militer en sous-main avec humilité tout en bossant sur une chaîne, qui à Billancourt, qui à Sochaux, loin des sunlights. Courageuse initiative et volontarisme voué à l’échec. Il faut lire à ce propos L‘établi de Robert Linhart (Editions de Minuit).

Ces intellectuels et ces artistes aveuglés par la propagande maoïste, Tel Quel en tête, finiront par comprendre leur méprise, à l’exception notoire de penseurs comme Alain Badiou, lequel continue de nier, en 2018, la mystification sans nom du « Président Mao » et de sa clique.

 ***

Toujours revenir à Léo Ferré : Comme une fille (1) :

 Comme une fille
La rue s'déshabille
Les pavés s'entassent
Et les flics qui passent
Les prennent sur la gueule
Paris, Marseille
Les rues sont pareilles
Quand le sang y coule
La mort y roucoule
Une rose dans la gueule

 ***

1971 : à l’instigation de René Viénet, qui dirige la Bibliothèque Asiatique aux jeunes éditions Champ Libre, menées tambour battant par Guégan et Raphaël Sorin, Simon Leys – pseudonyme choisi en hommage à Victor Segalen, dont l’unique roman se nomme René Leys – publie Les habits neufs du Président Mao, une bombe.

Leys, alias Pierre Ryckmans, un des plus grands sinologues de ce temps, démonte, textes à l’appui provenant le plus souvent du saint des saints maoïste, l’une des plus grandes mystifications de l’histoire mondiale, cette soi-disant « révolution culturelle » qui vise à remettre en selle le vieux baroudeur, vieux conspirateur, responsable de la mort de près de quarante millions de ses compatriotes lors du délirant « Grand Bond en Avant » (1959-1961).

Opération machiavélique portée par ses plus proches compagnons d’armes, le maréchal Lin Biao en tête, qui mourra en 1971 après avoir trahi semble-t-il son chef bien aimé. Ainsi du moins nous dit l’histoire officielle et le plus souvent mensongère. Mao aidé aussi par la très redoutable Jiang Qing, ainsi que par son esclave de toujours le Premier Ministre Zhou Enlaï. Et opération réussie.

Que des intellectuels de haut vol se soient faits ainsi piégés par des procédés mystificateurs aussi grossiers en dit long sur leur aveuglement.

Deux anecdotes encore : en 1971, se déroule à Vincennes le Salon de Mai d’art contemporain ouvert notamment à la jeune génération.

Parcourant avec jubilation les différents stands, je tombe en arrêt devant une très longue table où sont disposés, avec une méticulosité sidérante, une vingtaine de pavés dont le titre prétentieux me saute aux yeux : De la Chine, signé par Maria-Antonietta Macchiochi, qui se fera ridiculiser par Simon Leys lors d’un Apostrophes d’anthologie. Un grand moment de télévision, toujours visible sur Youtube !

Madame Macciochi, crypto communiste italienne et ignorante de la réalité de l’Empire du Milieu, venait de passer quelques semaines dans « les campagnes chinoises », et fort éblouie par les racontars que des esprits malins lui avaient seriné tout au long de ce voyage « de rêve », s’était fendue d’un récit hagiographique des plus risibles, confondant de bêtise et d’inculture.

Mais que diable faisaient tous ces De la Chine en ce salon ?

La réponse, je l’ai tout de suite obtenue d’un vieux camarade, le niçois Louis Cane, peintre et sculpteur de talent, alias pour les intimes Loulou, qui fricotait à l’époque avec Tel Quel.

Et notre bon ami de s’enflammer : pas question, cette année-là, d’exposer une de ses œuvres car comment se mesurer à l’Histoire, à cette immense Révolution culturelle …

Sa mission, tout comme celle du groupe Tel Quel : diffuser la bonne parole de cette bonne dame patronnesse.

Tous ces fêlés auraient tout aussi bien pu vanter la prose d’une autre ardente défenseuse du régime maoïste, responsable de dizaines de millions de morts à partir du début de l’avènement de la République Populaire de Chine, non seulement lors du le Grand Bond en Avant, mais aussi des grandes campagnes « anti » commencées dès le début des années 50, et de la « Révolution culturelle ».

Elle se nomme Michèle Loi. Cette professeure émérite d’université enseignant la poésie chinoise, ne pouvait quant à elle ignorer le désastre.

J’eus beau, ce jours là, assurer Louis Cane qu’ils avaient tout faux, fort de mes études historiques et de la parution de mon premier livre, La Longue Marche (Collection Archives, Julliard / Gallimard, directeurs de la collection Pierre Nora et Jacques Revel, éditeur : Christian Bourgois) et surtout de la lecture des textes situs et de Simon Leys, rien n’y fit. Le grand gaillard me renvoyant dans les cordes avant de me tourner le dos, non mais.

 ***

Comme une fille (2)

Comme une fille
Qu'a les yeux qui brillent
Et met ses grenades
Sur la barricade
La rue a ses charmes
Et les flics en armes
Les prennent dans la tronche
Paris ou Nantes
Les rues sont patientes
Jusqu'à la nuit blême
Des pavés qu'on sème
Quand le sang y gerce
Et que la mort y berce
Le passant qui bronche

 ***

Last but not least justement à propos de La Longue Marche, dans laquelle je mettais l’accent sur le comportement maffieux du Grand Timonier, sur certaines purges et sur le culte de la personnalité qui prit forme dès les années 1930. Et aussi, ce fait prouvé en opposant certains textes de Mao Zedong diffusés à plusieurs époques différentes, à savoir la capacité de ce fourbe et disons-le génial mystificateur de réécrire l’Histoire comme bon lui semblait.

J’appris beaucoup plus tard que la direction du PCMLF et de la Gauche Prolétarienne en avaient strictement interdit la lecture à tous leurs membres, ainsi bien entendu que celle des Habits neufs…

Nulle intention ici de comparer les deux ouvrages. Simplement, ils furent publiés la même année, en pleine révolution culturelle, l’historiographie faisant la part entre deux périodes bien distinctes, la première commençant en mai 1966 et se terminant avec la chute de Lin Biao, en 71, la seconde s’achevant en 1976 avec la mort de Zhou Enlaï, celui-ci apparaissant comme un héros aimé du peuple chinois, puis avec celle de Mao Zedong le 9 septembre, puis avec la chute de la redoutable « Bande des Quatre » quelques semaines plus tard.

1971 encore.

 Pour tenter de désamorcer la grogne toujours omniprésente sur tout le territoire et en région parisienne surtout, les facs étant restées le fer de lance de la contestation, le pouvoir pompidolien décide de lâcher du lest et d’approuver l’ouverture d’une université alternative, révolutionnaire à plus d’un titre, le premier étant que l’on pouvait y entrer sans avoir le bac, ouverture souhaitée par un mouvement d’universitaires inconnus ou mondialement reconnus. Hélène Cixous en est la prêtresse. De très grands noms adhèrent au projet.

Un premier lieu est identifié : la Cité U d’Antony. Il faut faire vite : les premiers travaux de fondation sont entamés. Mais voilà : faute d’avoir été consultés par le ministère de l’éducation nationale, mais aussi parce que certains gauchistes voient le danger de perdre l’influence qu’ils ont encore au sein de la cité et au-delà, un mouvement de refus se met en place pour s’opposer au « grand trou » qui déjà grignote une bonne part de « nos » pelouses.

Un instant, l’Etat hésite. Passer en force, au risque d’un soulèvement incontrôlable ou construire ailleurs cette université hors normes et hors tout ? Finalement, un no man’s land est trouvé dans le bois de Vincennes. Là, pas de contestataires !

L’université est vite bâtie et les équipes pédagogiques aussitôt formées.

Comment ai-je été recruté en tant que Chargé de cours ? Indéniablement grâce à la publication de La Longue Marche.

Nous sommes en 1972-73. Alain Roux, jeune maître de conférences d’obédience communiste est chargé de diriger l’unité pédagogique Histoire de la Chine contemporaine. Je me vois attribué deux U.V. La première porte sur la période 1911-1949. Normal : non seulement La Longue Marche fait un point très fouillé sur la constitution du parti communiste chinois, avant de décrire par le menu les affrontements entre « rouges » et « blancs », les cinq campagnes d’encerclement lancées par Chiang Kaishek, mais j’avais rédigé, en 1968-69, un mémoire de maîtrise intitulé Chen Duxiu et le mouvement du 4 mai 1919 sur ce qui fut la seule et vraie révolution culturelle chinoise au XXème siècle, Chen Duxiu étant devenu dès la création du PCC son premier Secrétaire Général.

La seconde UV portait sur « La Chine et la IIIème Internationale ». Pointu !

Me voici face à des étudiants de tous âges, les uns connaissant fort bien les épisodes que j’explore avec eux, les autres franchement largués. Certains ont l’air de gamins et d’autres de grands-parents. Pas d’amphis et pas de classe magistrale. Un dialogue s’instaure entre nous.

Mais voilà : d’une part, je ne me mobilise pas assez pour m’intégrer au groupe d’enseignants, lesquels se sont le plus souvent cooptés, se connaissent, se renvoient la balle, s’épaulent. Le chargé de cours que j’étais aurait dû tenter, sinon de s’imposer, du moins de s’incruster. Raté.

Surtout, il apparaît que nous ne sommes pas d’accord avec Alain Roux sur la lecture que nous faisons tous deux de l’histoire de la Chine contemporaine. Personnellement, je me range avec vigueur dans le camp de Simon Leys et des intellectuels assez lucides pour dénoncer Mao et le maoïsme. Alain Roux veut ménager chèvre et chou, une vieille pratique du pc. Nous avançons l’un et l’autre sur un terrain miné.

Après deux semestres d’enseignement et le sentiment de perdre pied, ayant appris que l’ORTF recrute des assistants de production et de réalisation, je me présente au concours. Et suis admis. Adieu l’université de Vincennes, vive la radio !

 ***

Comme une fille (3)

Comme une fille
Qu'a les yeux qui brillent
Et met ses grenades
Sur la barricade

Fin de « Comme une fille ». Quelle chute !

 ***

1971, c’est enfin l’année de la naissance de Libération.

Quel quotidien incarna comme lui l’esprit de mai ? A sa tête, un ex mao, Serge July et auprès de cette personnalité hors du commun – Libé sans July allait peu à peu se perdre – une poignée de talents, de plumes – où sont-elle aujourd’hui ? –, de passionnés de politique, mais aussi de nouvelles cultures et de cette société encore en effervescence.

1970-71 : avec Bernard Béraud – encore lui – avec le très regretté Remy Kolpa-Kolpoul, alias RKK, alors ouvrier dans une imprimerie de Montreuil, chez Darbois, - j’entends encore la voix de Remy avec son accent de titi parisien - et quelques autres camarades, nous nous battons comme des lions pour vendre des carnets de soutien au futur Libé. Et ça marche !

De temps en temps, je vais déposer l’argent recueilli et les souches rue de Bretagne, au premier siège du journal. Je croise la petite équipe, voit de loin des réunions enfumées, mais n’ose tenter ma chance. Autre rendez-vous manqué.

 ***

 Ici, il m’a paru indispensable de citer in extenso la chanson de Dominique Grange, emblématique du climat soixante-huitard et de l’idéologie « maoïste » de l’époque. Il est question de guerre, de guerre, et encore de guerre. D’aucuns diraient : « Ils s’y croyaient ! » et ils auraient raison. Cette vision apocalyptique faire froid dans le dos.

Cependant, Dominique Grange, avec un talent certain, assène des vérités que les réactionnaires de l’époque eurent du mal à digérer. « Les nouveaux partisans »,  qui rappelle explicitement le magnifique « Chant des partisans », était bien entendu interdit d’antenne sur les radios publiques.

Tout y passe, tout y est. Et la misère des uns, et la colère des autres. Et le rythme, et le style. Et les images crues de mai. Tout. Certaines formules font mouche : « Vos permanents larbins nous conseillent la belote”.

 De plus, la mélodie, sous forme d’une rengaine martiale, avec le entêtante de son auteur, la facilité avec laquelle chaque mao peut apprendre la chanson, feront de celle-ci le grand hymne de la Gauche prolétarienne, de la Cause du Peuple. Force est de constater que cette mélodie me revient encore ! Mais ici, pas de nostalgie.

Quoique.


Les Nouveaux Partisans (1)

Paroles & musique : Dominique Grange

Écoutez-les nos voix qui montent des usines
Nos voix de prolétaires qui disent y en a marre
Marre de se lever tous les jours à cinq heures
Pour prendre un car, un train, parqués comme du bétail
Marre de la machine qui nous saoule la tête
Marre du chefaillon, du chrono qui nous crève
Marre de la vie d’esclave, de la vie de misère
Écoutez-les nos voix, elles annoncent la guerre

 ***

Longtemps j’ai été fidèle à Libé. C’était même le premier acte de la journée : aller l’acheter au kiosque, le lire, l’éplucher. Et aussi, je l’avoue, piquer parfois des idées pour proposer un thème d’émission aux Après-Midi de France Culture où je suis devenu producteur en 1974.

Aujourd’hui, Libé, mon vieux Libé me tombe des mains. Autant la lecture du Monde, grâce à internet, m’est devenue consubstantielle, autant celle de Libération s’avère impossible. Le premier se bonifie d’année en année, de mois en mois.

Quelques exemples : la Chine d’abord, domaine où Libé dama longtemps le pion à son concurrent de l’après-mai avec les Patrick Sabatier, Philippe Grangereau, pour des raisons idéologiques d’abord. Souvenons-nous d’Alain Bouc et de son alter ego Patrice de Beer, tous deux persuadés que le maoïsme, malgré ses faiblesses, allait dans le bon sens, celui de l’Histoire.

*** 

Les nouveaux partisans (2)

Refrain 

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp du peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

 ***

Aujourd’hui, grâce lui en soit rendue, Brice Pedroletti couvre pour Le Monde le pays de Xi dada – l’oncle Xi Jingping – avec une maestria époustouflante. Merci Brice. « La » plume du Monde, Francis Marmande, tient toujours le haut du pavé. Philippe Pons n’a pas renoncé.

Un quarteron de « filles » a pris le pouvoir : Raphaëlle Bacqué , Ariane Chemin et plusieurs autres brillantes journalistes. D’autres plumes plus jeunes et tout aussi talentueuses émergent. Enfin, qui n’attend avec impatience le M, même si son côté people et bobo ne nous aura pas échappé ?

Le comble enfin : Libé avait véritablement révolutionné à plusieurs reprises ses maquettes, avait su introduire le meilleur de la photographie de reportage sous la houlette de Christian Caujolle, avait convoqué souvent de grandes signatures. Remember Raymond Depardon à NY, certaines Unes historiques, des numéros spéciaux que nous gardions précieusement comme autant de témoignages cruciaux sur une époque, un pays. Ce Libé là est bien mort.

 ***

Les nouveaux partisans (3)

Regardez l’exploité quand il rentre le soir
Et regardez les femmes qui triment toute leur vie
Vous qui bavez sur nous, qui dites qu’on s’embourgeoise
Descendez dans la mine à 600 mètres de fond
C’est pas sur vos tapis qu’on meurt de silicose
Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés
Regardez nous vieillir au rythme des cadences
Patrons regardez-nous, c’est la guerre qui commence (…)

 ***

Un autre journal – ou bien était-ce un « fanzine » ? - nous avait d’autant plus séduit qu’il mêlait, avec quelle allégresse et quelle indiscipline, quelle impertinence, tous les genres et les styles dans une joyeuse cacophonie.

C’était Actuel, avec la volonté de son patron, le grand Jean-François Bizot, de mettre en orbite la contre-culture, ce qu’il poursuivra après la disparition de sa chère progéniture avec Radio Nova…où officiait entre autre un ancien de Libé, Remy Kolpa-Kolpoul.

De la disparition d’Actuel justement, parlons-en.

1975 : il se murmure que Actuel va se faire hara-kiri. Je propose alors aux Après-midi de France Culture « Deux heures pour comprendre » consacré à la mort d’Actuel en direct, avec comme il se doit tous les leaders du Journal, dans les locaux de celui-ci, magnifique immeuble art déco de la rue Lebouis, dans le XIVème. Quel déménagement ! Ils sont tous là, ou presque : Bizot, Burnier, Rambaud, Lentin et Claudine Maugendre.

 ***

Les nouveaux partisans (4)

Et vous les gardes-chiourmes de la classe ouvrière
Vous sucrer sur not’e dos, ça ne vous gêne pas
Vos permanents larbins nous conseillent la belote
Et parlent en notre nom au bureau du patron
Votez, manipulez, recommencez Grenelle
Vous ne nous tromperez pas, maintenant ça marche plus
Il n’y a que deux camps, vous n’êtes plus du nôtre
À tous les collabos, nous on fera la guerre (…)

***

Conclure ? Impossible.

Sinon pour avancer un lieu commun : ce moment là, vécu à un âge que l’on nomme adulte – j’avais 26 ans et la charge de deux enfants – d’où le sentiment rétrospectif d’être parfois à côté – Pierre, lui, en avait 23 - fut et reste malgré tout celui où tout a basculé en moi. Où tout s’est rassemblé aussi.

Pourtant, je n’ai pas rejoint la LCR.

Mais l’homme de radio que je deviendrai fera son possible pour donner la parole à « la mouvance de mai 68 », ce peuple créatif, ouvert, prêt à changer le monde.

C’est ainsi que j’ai « couvert » pour les Après-midi de France-Culture, la formidable défense des paysans du Larzac, mené une grande enquête européenne sur les squats, à Londres, Bruxelles, Paris, Lille, sur certains mouvements avant-gardistes, certains artistes qui défrisaient et défrisent encore parfois le monde, par exemple le compositeur Nicolas Frize, ex mao, glissant à mon micro avec perfidie et humour qu’il résolvait la plupart des questions qu’il se posait en ouvrant le Petit Livre rouge !

 ***

Les nouveaux partisans (5)

Baladez-vous un peu dans les foyers putrides
Où on dort par roulement quand on fait les trois-huit
La révolte qui gronde au foyer noir d’Ivry
Annonce la vengeance des morts d’Aubervilliers
C’est la révolte aussi au cœur des bidonvilles
Où la misère s’entasse avec la maladie
Mais tous les travailleurs immigrés sont nos frères
Tous unis avec eux on vous déclare la guerre (…)

 ***

L’esprit de 68 soufflait sur la danse contemporaine comme nulle part ailleurs peut-être.

« Esprit de 68 », si l’on entend par là une libération des corps et des âmes, la prise de pouvoir partielle des créatrices, la volonté innocente et consciente de transgresser, de bousculer un art de plus en plus sclérosé.

Maurice Béjart, Merce Cunningham, auquel je consacrerai un « Bon Plaisir » et où son compagnon, le compositeur John Cage, aura toute sa place, Alwin Nikolaïs, mentor de Susan Buirge et de Carolyn Carlson, dont les rôles seront déterminants en France, ouvriront la voie, non sans fracas.

Souvenons-nous de la bronca subie par « Merce » et sa compagnie dans la cour d’honneur d’Avignon en juillet 1975 lors d’un de ces events qu’affectionnait le grand chorégraphe américain. Est-ce à dire que le clivage pro et anti 68 se glissait jusque sur les sièges de la Cour d’honneur du Palais des Papes ? Bien malin qui saurait le dire.

Il m’a semblé logique d’aller à la rencontre de ces chorégraphes, ces danseurs tous issus du formidable mouvement que notre pays connut alors et de leur donner la parole.

Le directeur de France Culture de l’époque, Yves Jaigu, a cru d’abord à une galéjade lorsque je luis proposai une série de quinze entretiens menés avec Lise Brunel, notre meilleure critique de danse à l’époque et Daniel Dobbels, intellectuel et artiste, qui écrirait plus tard dans Libération, serait la cheville ouvrière d’une revue tout aussi éphémère que singulière, Empreintes, avant de devenir lui-même chorégraphe.

Yves Jaigu, qui aimait les aventures – c’est à lui que je dois d’avoir pu parcourir la Chine en 1979 avec une équipe de Radio-France – me donna son feu vert après un formidable éclat de rire.

Quinze entretiens donc avec celles et ceux qui étaient en train de construire l’histoire de la danse contemporaine française. Puis vint, dans la foulée, « Deux heures pour comprendre la danse contemporaine ».

Des noms, des visages, des voix et des corps me reviennent d’autant plus en mémoire que le petit monde de la danse contemporaine connaissait une belle fraternité semblable à celle de 68, et aussi une vraie tendresse liée aussi bien à cette pratique sensuelle qu’à l’isolement d’un art premier.

Des noms qui me sont chers: Susan Buirge, Daniel Dobbels, Christine Gérard, Dominique Bagouet, Elsa Wolliaston, Hideyuki Yano, Andy DeGroat, Anne-Marie Reynaud, Odile Azagury, Jean-Claude Gallotta, Odile Duboc, Karine Saporta, Mark Tompkins, Régine Chopinot, Jean-Christophe Paré…

Et aussi des musiciens comme Bernard Lubat, Marc Perrone, magicien du diatonique, que j’inviterai à Pékin pour la Fête de la Musique en compagnie de Marcel Azzola et de Jo Privat, puis à Tokyo pour illustrer Tire-au-flanc de Jean Renoir ; le Cuarteto Cedron, Luis Llach, Catherine Ribeiro et tant d’autres.

Auraient-ils créé comme ils l’on fait, si bien fait sans mai 68, mai français mais aussi bien américain, allemand, italien, japonais…Je ne le crois pas une seconde.

 ***

Les nouveaux partisans (6)

La violence est partout, vous nous l’avez apprise
Patrons qui exploitez et flics qui matraquez
Mais à votre oppression nous crions résistance
Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse
Car on n’expulse pas la révolte du peuple
Peuple qui se prépare à reprendre les armes
Que des traîtres lui ont volées en 45
Oui bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre

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Parallèlement, nous avions choisi avec Sylvie, mon épouse, d’inscrire nos deux filles à l’école Vitruve (Paris XXème), école publique qualifiée d’alternative menée par une équipe pédagogique soutenue bec et ongles par un inspecteur primaire hors norme, M. Gloton. Vitruve explora des sentiers novateurs et parfois « limite », je pense notamment à ce « cirque d’enfants » (de Vitruve) parti à l’aventure dans les vallées pyrénéennes et venant se « produire » dans les villages les plus reculés, parfois acceptés, parfois chassés par des paysans abasourdis.

Vitruve et ses débats, ses remises en cause, ses a.g interminables, ses séminaires à la campagne où se retrouvent, comme dans un chaudron chaud brûlant enfants, bien heureux de pouvoir s’amuser entre eux, enseignants et parents ; Vitruve et ses innovations pédagogiques, ses instits aux vues différentes, voire contradictoires – là encore se dessine fort bien l’opposition entre les anarcho-libertaires et les proches du parti - , ses parents gauchistes, ayant fait le choix d’inscrire leurs chers petits là, dans ce haut lieu de l’invention, et tout aussi secoués par des idéologies plus ou moins radicales, lors même que les parents du quartier, ceux du vrai peuple parigo et des immigrés logeant dans des hlm du XXème arrondissement ou dans des bâtiments condamnés, se voient complètement largués.

Et les enfants dans tout çà ? Certains s’y trouvent comme des poissons dans l’eau claire, d’autres perdent pied. Le rôle des instituts est capital. Celui des parents ne l’est pas moins. Plus tard, notre fille Nadia, interrogée sur le thème « les enfants de 68 » ne se privera pas de dire tout le mal qu’elle pense de l’école.

Sans 1968 et son extraordinaire souffle libertaire, jamais nous aurions organisé en 1975 avec un autre parent d’élève, Claude Krespin, une Fête de Vitruve sur la Place de la Réunion restée dans les mémoires rassemblant non seulement tous les enfants de l’école, tous les parents mais de nombreux habitants du quartier pour participer à une tombola, à des jeux de foire, pour assister à des spectacles de mime, à une représentation mémorable du Théatracid, pour voir monter vers les étoiles les immenses structures gonflables de « Rita Kalfoul » alias Xavier Juilliot, que j’inviterai en 1997 en baie de Tokyo, lors de l’ouverture de l’Année de la France au Japon organisée par Valérie Terranova et lancée par le Président Jacques Chirac.

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Les nouveaux partisans (7)

 Refrain 

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp du peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Fin de la chanson « Les nouveaux partisans » de Dominique Grange, chanteuse hors catégorie, qui fut une des étoiles filantes de mai et des années mao.

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Au fait, aurais-je connu le monde, ou du moins l’Asie sans 68 ?

Certainement, atavisme oblige : mes parents n’avaient-ils pas sillonné l’Algérie, visité l’URSS et la Scandinavie, parcouru en 1961, en deux 2 CV, avec Jean et Pierre, un Cannes Bombay d’anthologie, avant de refaire la même route en minibus siglé « Citoyens du monde », de grimper à deux reprises vers la vallée de Hunza, via le Cashemire, avant de se poser à Hong-Kong et de se rendre en Chine, avant de faire un tour du monde par les îles ?

Mai 1968. La tentation d’en faire des tonnes, de dire que rien ne serait plus comme avant, que rien ne fut plus comme avant. Que « l’esprit soixante-huitard » souffle encore en nous, histoire de ne pas perdre complètement la face, de ne pas se déjuger face à une réalité souvent insaisissable, mouvante, contradictoire où après chaque pas avancé, je reculais, évitais l’obstacle ou prenais la tangente ?

Non, vraiment, ni forfanterie, ni gloriole. Seulement le plaisir d’aller fouiller dans mes souvenirs et de vouloir témoigner. D’ailleurs, ai-je vraiment été un « soixante-huitard » comme mon frère Pierre et tant d’autres ? Rien n’est moins sûr, d’où, malgré tout, la pertinence de cette comparaison avec Fabrice à Waterloo.

Mai 68 ou le surgissement d’un monde que personne, personne ne pouvait imaginer. Et tant pis pour les grincheux et dubitatifs de toujours.

Cinquante ans. Déjà, d’autres ont tiré les leçons de ce cinquantenaire. Hâte de lire certains ouvrages. Espérons simplement que notre petit Napoléon ne nous réserve pas un tour à sa manière, qu’il ne remette pas le couvert comme pour la mort de notre Johny national.

Que ferai-je ce jour-là ?

Irai-je à la plage de Pasir Putih ? Irai-je revisiter une fois encore le temple de Besakih Pasar Gunung après avoir traversé sa forêt de fougères arborescentes ?

 Non, le 3 mai, j’aimerais commencer la journée en plantant, face à l’océan indien, un arbre du voyageur.

Puis j’irai par les rizières, j’irai par les terrasses, sur un chemin où personne jamais ne s’aventure, sinon les paysans du village de Sehat se rendant dans leurs rizières.

J’irai retrouver ce vieil homme, mi prêtre pemanku, mi paysan, pour l’entendre chantonner un sutra dans cette langue gutturale que l’on nomme sanskrit.

A la fraîche, je filerai sous la canopée du Lempuyang, hochant la tête pour saluer ici l'un, klaxonnant un coup pour cet autre là, m’arrêtant un instant pour bavarder avec Made Pasek, qui ne quitte jamais son sarong traditionnel et oublie de coiffer sa barbe blanche.

J’attendrai l’obscurité tout en entendant le chant des grillons, le croassement des grenouilles, les cris du gecko. J’écouterai les cymbales du gamelan de Batu Gunung. Ngaben (crémation), odalan (anniversaire d’un temple) ou perkawinan (mariage)? Avant de me laisser bercer par Ysia, l’appel à la prière musulmane de la nuit.

Et je me coucherai sur un lit d’herbe tendre pour admirer la voute céleste, qui d’ici semble à l’envers. Une voute qui crépite d’étoiles.

Mai 68, ce moment de grâce, de rêve éveillé, ne fut-ce pas avant tout cela justement, un monde à l’envers, un monde qui nous fit tourner la tête à jamais ?

Bali, ce 22 mars 2018, avec relecture le 23 avril.

 

 

 

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