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Billet de blog 22 juin 2015

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"Un break à Mozart": hommes, hommes, hommes

Hommes de Néandertal, du XXIIème siècle, hommes la tête en bas, roulant sur le sol, bondissant dans l’air, hommes oiseaux, hommes toupies le crâne vissé au plancher tandis que résonnent dans la Chapelle Fromentin, les cordes somptueuses de l’Orchestre des Champs-Elysées, hommes mécaniques, hommes poissons, hommes centaures au poitrail démesuré, hommes venus d’ailleurs, hommes du sud et de l’orient, hommes.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Hommes de Néandertal, du XXIIème siècle, hommes la tête en bas, roulant sur le sol, bondissant dans l’air, hommes oiseaux, hommes toupies le crâne vissé au plancher tandis que résonnent dans la Chapelle Fromentin, les cordes somptueuses de l’Orchestre des Champs-Elysées, hommes mécaniques, hommes poissons, hommes centaures au poitrail démesuré, hommes venus d’ailleurs, hommes du sud et de l’orient, hommes.

Ils sont onze sur scène, souvent la barbe courte et drue. Ils portent des chemises et des pantalons kaki, bruns, bientôt trempés de sueur. Aucune femme.

Derrière eux, dix musiciennes et musiciens et leurs instruments à corde se fondant dans le décor sublime du lieu, rehaussés par deux colonnes doriques montant jusqu’au ciel. Ou presque. 

Rien de plus choquant, au sens premier du terme, de plus paradoxal, que cette alliance improbable entre Wolfang Amadeus Mozart – seront donnés successivement l’ouverture du Don Giovanni, l’andante du Quintette à cordes K.515 en u M, l’allegro ma non tropppo du Quatuor à cordes K 421 en ré m,  l’andante, entrée du Commandeur du Don Giovanni, le Requiem enfin, soit le plus souvent des mouvements a priori lents, voire très lents – et une compagnie excellant dans le hip hop contemporain, fût-il mâtiné de multiples emprunts, comme par exemple le taichi chuan.

Pourtant, la mayonnaise prend entre cette musique divine née du Siècle des Lumières et ces corps souvent désarticulés, projetés avec une violence feinte au sol, glissant sur plusieurs mètres ou bien, un court instant, tous rassemblés faisant le poirier semelles blanches tournées vers les…lumières !

D’ailleurs, le public, d’abord ébahi, « marche » au quart de tour. A la fin de chaque séquence, une salve d’applaudissements frénétique éclate à la seconde même où les dernières notes se perdent dans la rotonde. Quant à la standing ovation au moment des saluts, n’en parlons pas.

Un spectacle fascinant, coup de poing, qui emporte l’adhésion et devrait faire un tabac le 2 juillet prochain à Central Park lorsque compagnie Accrorap / CCN de La Rochelle et du Poitou Charentes dirigée par Kader Attou et l’Orchestre des Champs-Elysées en résidence en Poitou-Charentes –Directeur artistique : Philippe Herreweghe – se produiront pour célébrer une des escales de l’Hermione aux USA.

Disons encore l’excellence des deux formations, soulignée à juste titre par le nouveau président de la Région (1), successeur de Ségolène Royal,  l’homogénéité des uns et des autres et leur écoute mutuelle.

Le groupe de Kader Attou impressionne aussi car c’est un bloc, un roc.

Avec des personnalités qui surgissent au fil de quelques solos époustouflants, comme celui d’un noir qui semble immense, roulant comme une barrique agile ou cet homme sec, au jeu de jambes qu’un Michaël Jackson lui envierait.

Ce dernier n’a cessé de me faire penser à l’ami Farid Chopel, ce fou dansant (2).

Revenons à ce qui se veut le fondement de ce dialogue.

Celui-ci fonctionne à merveille lorsque Kader Attou et ses danseurs oublient les acrobaties et se laissent pénétrer par cette musique enchanteresse et souvent dramatique. Lorsqu’ils composent tel tableau où passe la solidarité de peuples en errance, tel autre marquant l’enfermement ou un troisième donnant l’illusion cruelle d’un radeau de la méduse ô combien actuel.

Cette thématique, habilement filée, fonctionne d’autant mieux que visages et corps nous disent leur altérité. Tout aussi bien que certains patronymes : Benhalima, Chiefare, Cissé, Nicham, Orlov, Ouachek, Ouelhadj. (Que les autres me pardonnent).

Le sommet ? Peut-être cet instant fugace, qui semble à peine chorégraphié – quel leurre !- durant lequel plusieurs hommes écartent doucement leurs bras au rythme d’un andante. Leur souffle devient notre souffle.

Et chacun prend la mesure du rythme, des rythmes, des pulsions qui fondent l'architecture de la musique mozartienne.

Autre moment de grâce : lorsque leurs mouvements ondoient d’un corps à l’autre, comme une transe portée par les basses.

Un spectacle parfait ? Presque.

Nul doute que les futures répétitions et représentations,  - la prochaine en France se donnera le 27 juillet à Niort, dans le cadre des Nuits Romanes 2015 – permettront aux musiciens de Philippe Herreweghe et aux danseurs de Kader Attou de trouver un meilleur équilibre. Car disons-le, la balance penche trop pour l’heure du côté de ces onze solides gaillards.

Reste un mystère : pour avoir vu à plusieurs reprises la compagnie Accrorap, notamment à La Coursive de La Rochelle, je sais qu’elle possède en son sein des interprètes féminines de très grand talent. Des filles qui « dégagent » elles aussi !

Je crois deviner le choix du chorégraphe : celui de ce roc évoqué plus haut.

Je regrette cependant d’autant plus l’absence de femmes dans ce Break à Mozart que leur présence auraient probablement donné à ce spectacle encore plus de profondeur, de tendresse, d’érotisme (3). Il aurait surtout peut-être accentué le lien, déjà fort il est vrai, avec la musique de Mozart et concouru à parfaire l’équilibre entre celle-ci et la danse.

J’aurais beaucoup, beaucoup aimé être présent au Summerstage Festival, à Central Park, la semaine prochaine pour prendre le pouls du public newyorkais…Bon vent, messieurs…dames !

(1)  Curieusement, celui-ci prenant la parole, sans être présenté, après Kader et le directeur administratif de l’Orchestre des Champs-Elysées, j’imagine qu’une bonne moitié de la salle n’a pas compris qui il était…Sauf à deviner que c’était un politique.

A ce propos, une évidence sautait aux yeux en voyant ce public fervent et connaisseur : « peuple de gauche » et culture ne font qu’un. Question : quand François Hollande comprendra-t-il cette équation ???

(2)  Voir mon texte « Farid Chopel : le fou dansant », publié sur Mediapart à la mort de celui-ci, en 2008 sous le pseudonyme de Victor Chanceaux, puis en 2012 sur mon blog La Cina è vicina (Mediapart et Le Monde.fr).

(3) Personnellement, j’ai  souri à plusieurs reprises car l’humour se glisse souvent entre les interstices de ce dialogue très tendu. Humour provoqué par telle figure, par telle connivence, telle esquisse…Pas certain que le public y ait été sensible. Et à New-York ?

PS. Ce spectacle gratuit vient d’être présenté hier dans le cadre de la Fête de la Musique 2015, - fête imaginée jadis par feu Maurice Fleuret, bras droit de Jack Lang (rendons à César...) -, au Centre Chorégraphique National Chapelle Fromentin, archicomble, à La Rochelle, le premier soir de l’été. Mémorable.

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