Le moine et les Aborigènes

Lorsque le moine bénédictin Salvado découvrit, le 1er mars 1846, le territoire que le gouvernement australien lui alloua pour «  christianiser et civiliser» les aborigènes des plaines de Victoria situées en plein bush, au nord de Perth, Il fit un rêve (1) : celui d’un lieu idyllique et précurseur où ces derniers deviendraient tout simplement des humains comme les autres et non des « sauvages » ou des « noirs » (2).

Avec son alter ego de toujours Joseph Serra, Rosendo Salvado passe d’abord trois ans à parcourir le bush, à prendre contact avec le groupe des Yued avant de commencer leur évangélisation.

1849. Perth, la capitale de l’état d’Australie occidentale, fêtait tout juste ses vingt ans.

Son développement commencerait douze mois plus tard, en 1850, avec la venue des premiers bagnards.

Perth qui reste à ce jour la métropole la plus isolée du monde.

De là, pour rejoindre New Norcia (3), la ville jadis rêvée par l’évêque Salvado et une poignée de moines bénédictins venus de la lointaine Espagne, les agglomérations se comptent encore aujourd’hui sur les doigts d’une main.

Un croisement entre deux routes secondaires, une station-service faisant office d’épicerie, de café, une ou deux maisons et le tour est joué.

Ajoutez-y une poste, une « deli bakery », une « liquor shop », un coiffeur, une « gallery », c’est une « town » !

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Au mitan du XIXème siècle, les aborigènes de la région se comptaient par centaines seulement. (4)

Le bon moine et son petit groupe d’évangélisateurs se mirent à la tâche en sollicitant les autochtones présents sur ces terres – les leurs au demeurant ! (5) – avec le projet de concevoir un lieu mi town mi station (que l’on pourrait traduire par ranch) érigé à la gloire de Dieu et de Jésus. Nous dirions une « colonie » ou un « établissement » - terme moins connoté -, structuré(e) à partir d’une église formant l’épicentre de New Norcia.

Une ligne tirée au cordeau relie toujours celle-ci à la belle façade d’inspiration baroque de la chapelle commandant le monastère au sud ; un second chemin tout aussi rectiligne menant à l’école  devant laquelle se dresse la statue du fondateur.

Aux yeux de ce dernier, un autre élément devait jouer un rôle déterminant : faire en sorte que ces aborigènes se consacrent à la vie pastorale et aux travaux agricoles.

Car notre évêque bénédictin avait compris que l’intégration de ceux-ci dans une société australienne alors en pleine mutation passait par la terre.

Ce qui impliquait une mutation radicale : ce peuple semi nomade deviendrait sédentaire.

Pas un instant Rosendo Salvado ne se posa la question du danger, ce faisant, de tuer la culture des Yued.

Dans un premier temps, la petite communauté s’attacha à rendre ces terres arables, exercice dans lequel les aborigènes excellaient, eux qui étaient passés maîtres, depuis des siècles, dans la pratique extensive du brulis, au fur et à mesure de leurs pérégrinations.

Puis les premiers bâtiments d’importance furent construits non loin de la rivière Moore. Un paysage tout en douceur et une belle harmonie voulue par les premiers bénédictins mise en forme par leurs successeurs durant un demi siècle. (1900 – 1950). Une harmonie trompeuse, toujours visible à ce jour, même si le visiteur ressent une oppression diffuse en séjournant là.

Aidé par un architecte espagnol, l’évêque trouva el buen sitio  - on dirait aujourd’hui le bon fengshui – et les bonnes distances entre les différents édifices. Entre l’église et la rivière, le couvent et sa chapelle. Plus tard viendraient des entrepôts, un pressoir à vin, une forge, un moulin à farine, un autre pour les olives.

En amont, l’école, la première d’entre elles étant logiquement destinée aux enfants aborigènes, filles et garçons, auxquels étaient enseignés arithmétique et écriture.

Le visiteur qui s’attardera dans le musée retraçant, avec force précisions, archives, objets, photos d’époque, l’histoire de New Norcia, découvrira que Rosendo Salvado n’eut de cesse d’initier ses paroissiens à la musique.

Non seulement pour qu’ils puissent entonner des chants religieux le dimanche et les jours fériés mais pour jouer de différents instruments, notamment de cuivres…importés de France. Une fanfare avait été formée. Tous les interprètes, du moins si l’on se fie aux images, étaient aborigènes.

Cet engouement pour la musique s’explique facilement : le jeune Rosendo, né dans une famille aristocratique espagnole, avait très tôt démontré des dons exceptionnels de pianiste, d’organiste. Plus tard, il deviendra compositeur. Certaines de ses œuvres furent dédiées à ses chers aborigènes.

Une anecdote en dit long sur la volonté de cet apôtre pour consolider, pérenniser son projet.

Ayant demandé à l’évêque de Perth un soutien financier qu’il lui est refusé, il entreprend de se rendre dans la capitale de l’Australie occidentale à pied, franchit les 132 kms avant de se présenter dans sa bure en lambeaux et de donner un concert de charité. La somme recueillie auprès des soixante dix spectateurs lui permettra de lancer enfin sur de bons rails sa congrégation.

L’un des aspects les plus originaux et les plus utopistes peut-être du projet de R. Salvado fut la construction de vingt pavillons d’habitation parfaitement alignés au cœur de New Norcia, chacun d’eux étant proposé, avec son jardinet, à une famille aborigène.

La position centrale de ces petites maisons simples et fonctionnelles prouve la volonté des bénédictins de se consacrer avant tout à leurs ouailles et de les placer symboliquement au sein de la petite cité. Comme si Dom Rosendo Salvado voulait appliquer à sa manière certains préceptes énoncés par les philosophes utopistes du XVIIIéme et XIXème siècle.

A voir dans le musée certaines images témoignant de cette organisation, le mot de « phalanstère » vient vite à l’esprit.

A ces choix, encore faut-il ajouter le fait que les moines bénédictins encouragèrent de jeunes adultes aborigènes à exploiter de petites fermes qu’ils devaient bâtir sur les terrains appartenant à la congrégation.

Bref, des choix volontaristes et sans équivoque.

Soit une démarche diamétralement opposée à celle qui allait prévaloir tout au long du XXème siècle, fondée sur la ségrégation et le choix imposé par les gouvernements aux « natives » de vivre dans des réserves, la peur des blancs étant de se voir « envahis » par des êtres qu’ils ont longtemps considérés comme une sous-humanité. Un comble.

L’humour veut que les défenseurs de cette thèse s’appuient sur l’expérience désastreuse des réserves d’Amérique du nord, un exemple positif selon eux.

Leur slogan, imparable : cette ségrégation serait mise en place « for their own good », pour leur bien, titre de l’ouvrage de Anna Haebich auquel ce texte doit beaucoup. C’est ainsi que toute la région devint, à partir des années 1920, la colonie autochtone de la rivière Moore, aussi connue comme Réserve de Moora instaurée sous les auspices du Protecteur en Chef des Aborigènes, A.O Neville, un fonctionnaire qui jouera dans la région un rôle crucial au double sens du terme.

Car parallèlement, celui-ci défendit et mise en place une thèse complémentaire du « For their own good » qui provoqua un vrai séisme au sein des populations aborigènes dans l’Australie occidentale et bien au-delà.

Le soi disant « Protecteur en Chef des Aborigènes » milita en faveur du rapt d’enfants aborigènes devenus de facto des « orphelins » voués à connaître contre le gré de leurs parents une éducation et un mode de vie censés les transformer en bons petits australiens « comme les autres », l’objectif final de cette manipulation diabolique, soutenue par le gouvernement australien, étant de provoquer la disparition à terme du peuple aborigène. 

Je cite N.O Neville: « Allons-nous avoir un million de Noirs dans le Commonwealth ou allons-nous les fusionner dans notre communauté blanche et oublier finalement qu'il y avait des Aborigènes en Australie? »

Celui-ci croyait dur comme fer que l'absorption biologique était la clé pour «élever la race autochtone».

Souvenons-nous que ces thèses prospéraient à l’exact moment de la montée du nazisme en Europe et perdurèrent après la disparition de ce dernier, jusque dans les années 1950.

A vrai dire, ces rapts visèrent essentiellement les enfants de métis. Au point que lorsque la mère était blanche elle se charbonnait le visage...

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Retournons au tournant du XXème siècle.

Dom Rosendo Salvado venu une fois encore à Rome défendre sa petite république s’éteint à Rome en 1900. Ses restes reposent dans la belle église abbatiale de New Norcia, sous une superbe pierre tombale en marbre de Carrare.

Las, le pieux bénédictin dut très vite se retourner dans sa tombe : son rêve tourna bien vite au cauchemar.

Alors qu’une petite société presque égalitaire était née, elle fut rapidement battue en brèche par le successeur de l’évêque, Fulgentius Torres, lequel mit un terme à la vocation pastorale de la petite cité monastique.

Il ordonna à ses frères de privilégier prière et recueillement, d’oublier une fois pour toutes la vocation productive et propice à la sociabilité de la colonie.

Et il ouvrit un collège destiné à de jeunes pensionnaires blancs, et ce, dans un bâtiment flambant neuf ressemblant comme deux gouttes d’eau aux grandes écoles anglaises, histoire de signifier clairement les nouvelles priorités de l’établissement.

A contrario, les enfants aborigènes, les filles surtout, furent astreints à toutes les tâches ménagères ainsi qu’à d’autres travaux, au détriment de leurs études. Une régression fatale.

Les aborigènes adultes en furent fort marris. De plus, New Norcia n’était plus ce lieu privilégié où les premiers bénédictins les avaient accueilli et éduqué.

Pire : on leur fit clairement comprendre qu’ils n’étaient plus les bienvenus. Les terres allouées du temps des fondateurs leur furent retirées.

La colère gronda.

Au point qu’en 1907 plusieurs aborigènes osèrent, ô sacrilège, « attaquer » l’orphelinat. Quelques pierres volèrent. Ils furent condamnés à trois mois de prison ferme.

Ainsi se termina une expérience unique, à la fois ambiguë et relativement positive lorsque l’on sait que ce peuple fut partout ailleurs exproprié, chassé de ses terres, maltraité, décimé par des nouveaux maîtres venus de toutes parts. Lesquels leur transmirent en outre des maladies dévastatrices. C ‘est ainsi que New Norcia perdit une grande partie de sa population dans les années 1860  après plusieurs épidémies de rougeole malgré tous les soins apportés aux Yued par les bénédictins et l’utilisation de l’homéopathie que Rosendo Salvado fut le premier à pratiquer dit-on en Australie.

Et nous ne parlerons pas ici des massacres perpétrés par les « blancs » contre les « noirs » sur tout le territoire australien, le sommet de l’horreur ayant été atteint en Tasmanie. Un passé que la plupart des « Aussies » refusent de connaître et encore moins d’étudier.

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Un autre drame allait frapper l’abbaye.

Des enquêtes menées non sans mal ces dernières années prouvent que la congrégation bénédictine de New Norcia, notamment dans les années 1950 - probablement faute de témoignages auparavant et pour cause de prescription - a été classée parmi les pires communautés concernant les abus sexuels que les prêtres firent subir aux enfants.

Selon les chiffres publiés en 2017 par la Commission royale sur les réponses institutionnelles aux abus sexuels sur enfants New Norcia possède un record terrifiant : selon la commission, le nombre de prêtres de l’Eglise catholique accusés de violences sexuelles sur des enfants s’élèvent à 21,5%. Ce pourcentage est ailleurs de 7%, chiffre déjà considérable.

Ainsi se termine ce qui apparut d’abord comme une épopée édifiante. D’une quasi sainteté (selon les critères chrétiens, pas les miens !) à la pire des dégénérescences, probablement accentuée par l’isolement total dans lequel se trouvait la communauté de New Norcia, out of nowhere.

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Aujourd’hui, New Norcia est réduite à une peau de chagrin. Dix moines bénédictins maintiennent vaille que vaille la tradition.

Leur supérieur, John Herbert, porte beau. Jeune, barbu, il mène la barque à coups de retraites proposées aux visiteurs avides de spiritualité et de conférences, l’une d’entre elles étant consacrée à …Oscar Wilde (Mars 2019. Avis aux amateurs).

L’école a depuis longtemps fermé ses portes.

Et la monumentale guest house à la façade digne d’un palais ibérique, construite en 1927 pour recevoir les parents des petites têtes blondes, avec ses douze colonnes majestueuses, sa terrasse dominant le vallon, propose aux rares visiteurs des chambres spartiates et une cuisine qui ne manque pas d’attrait. Délicieuses lasagnes !

Sur un des murs du restaurant, un tirage noir et blanc remarquable. Il représente deux sœurs bénédictines portant non sans fierté deux longs pains, l’une des deux spécialités, avec l’huile d’olive, de la petite cité catholique. Près d’elles, plusieurs gamins aborigènes tout aussi souriants s’appuient sur le tronc d’un arbre centenaire.

J’oubliais : si vous le souhaitez, vous pouvez assister à l’un des offices qui rythment la vie monacale. Les matines commencent à 5h30. Peut-être aurez-vous la chance d’entendre un chant grégorien.

Les bénédictins se disent en outre ravis d’échanger en tête à tête avec qui le souhaite.

L’un d’entre eux, rencontré tôt l’autre matin, portait avec beaucoup de grâce une bure immaculée, des sandales noires…et un panama crânement posé sur son chef.

Son « Good Morning !» sonore et joyeux prouve que la vocation bénédictine peut encore et toujours rendre heureux…

Encore deux curiosités : les hôtes sont aimablement sommés de laver la vaisselle après avoir déjeuné ou dîné. Et de faire leur lit avec des draps propres pour mieux accueillir les futurs pèlerins !

Au crépuscule, des cacatoès blancs et roses se rassemblent par centaines dans les arbres, au bord de la rivière Moore et entament un concert d’enfer. Comme au bon vieux temps.

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 (1) Pure supposition : l’auteur de ce modeste article navigue entre Histoire et projections aventureuses, prenant probablement ses propres rêves pour la réalité…

 (2) Les deux termes les plus communément employés à l’époque et tout au long du XXème siècle.

(3) Norcia : nom de la ville italienne où Saint Benoît , le fondateur du système monastique bénédictin , est en 480.

(4) Selon Dr Anna Haebich (a), dont l’ouvrage est LA référence en la matière on en compte tout juste un petit millier en 1901 dans tout l’état d’Australie occidentale. Anna Haebich ne le mentionne pas mais nombre d’aborigènes furent tués par des colons sans foi ni loi.

Cependant, le nombre d’autochtones préhistoriques et historiques apparaît alors comme d’autant plus faible que la dimension de ce pays continent est juste inimaginable selon nos critères et notre vision européocentriste. C’est le point le plus surprenant. J'avoue avoir encore un doute à ce propos. Certains amis australiens partagent ce doute.

(a) Je lui dois la plupart des informations livrées ici : For their own good, Aborigines and Government in the South West of Western Australia 1900-1940. University of Western Australia Press, firt published in 1988.

(5) Incroyable mais vrai : le premier Aborigène à recevoir la nationalité australienne fut le fameux artiste Albert Namatjira, qui donna ses lettres de noblesse à la peinture aborigène. CE FUT EN 1957. Fait exceptionnel, il acquit ainsi le droit d’acheter et de boire de l’alcool, à une époque où cela était interdit aux aborigènes. Un an après, en 1958, il est jeté en prison pour avoir revendu de l'alcool aux siens...

(6) Salvado R : The Salvado Memoirs. Historical Memoirs of Australia and particularly the Benedictine Mission of New Norcia and the Habits and Customs of the Australian Natives edited and translated by E.J Storman, Nedlands : University of Western Australia Press 1977.

 

 

 

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