JUSTE UNE IMAGE DE BALI (29) : UNE SIMPLE CRÉMATION

conduire un motor dès l’âge de neuf ou dix ans.

Vendredi 14 juillet 2021, 15h.

Descendant sur mon motor par le chemin oriental vers l’océan, je suis arrêté par un service d’ordre débonnaire au premier carrefour très en pente pour laisser passer un brancard de bambou sur lequel repose le corps d’un défunt recouvert d’un linceul blanc, suivi d’un cortège d’adultes et d’ados de Batu Gunung, l’autre village voisin.

Comme souvent, les porteurs, tous jeunes, tous portant la tenue de rigueur, comme ceux du service d’ordre, chemise noire et sarong à damiers noir et blanc, sont franchement rigolards, probablement déjà éméchés par quelques rasades de tuak, l’alcool de palme.

Plus tard, ces vaillants mercenaires se réuniront à l’écart de la cérémonie autour d’un jerricane de tuak. Toasts, éclats de rire, plaisanteries, le registre habituel. Direction à moins de cent mètres de là vers une aire dominée par un arbre géant destinée exclusivement aux crémations.

Crémation et lance-flamme un vendredi 14 juillet © Claude Hudelot Crémation et lance-flamme un vendredi 14 juillet © Claude Hudelot
Des hommes donc, des femmes. Tous portent un l’habit traditionnel le plus commun qui soit. Message : pas d’ostentation. Raison pour laquelle je suis exceptionnellement accepté en bermuda et T. Shirt.

La crémation commence avec le dépôt au sol du brancard. La simplicité du déroulement de cette crémation, lorsque l’on a assisté à d’autres cérémonies balinaises, saute aux yeux et rend chaque instant plus émouvant, ou du moins plus prenant.

Le linceul une fois soulevé, la famille et les proches saluent une dernière fois le défunt, en présence de deux prêtres pemangku qui officieront pendant tout le temps de cette petite cérémonie, soit un peu moins de deux heures, durant cet après-midi.

Puis le – comment le nommer ? – disons le « brûleur » enfermera le corps entre quatre plaques de tôle avant lancer la première longue flamme grâce à un lance-flamme impressionnant. Derrière lui, trois grosses bombonnes de gaz. Les trois seront consommées l’une après l’autre.

Etonnement, comme on le voit sur l’image, une partie des jeunes gens du service d’ordre se sont placés près du feu géant qui s’allume. Ils mettront un certain temps à déguerpir.

Cette phase dure près d’une plombe. La troisième consiste, pour la famille seulement entourée d’une petite foule de proches et d’une vieille dame qui, un livret à la main, psalmodie dans l’indifférence générale des incantations, à placer ces cendres sous un minuscule autel, un grand mouchoir blanc tenu par quatre bâtons à 1,20 m de hauteur. Les cendres une fois aspergées, deux des membres de la famille, homme et femme, vont concevoir une sorte de pantin à forme humaine au corps rebondi grâce à l’utilisation d’un herbe d’un vert intense et de fleurs. Le corps est orienté vers l’est, comme celui du défunt lors de la crémation. Puis chacun déposera des billets de banque, des petites coupures formant bientôt un tas.

Enfin, les deux prêtres pemangku entre en scène. Eux aussi sont assis face à l’orient, les croyants autour et derrière eux. Tous deux ont mis en place les indispensables offrandes. Des fleurs, de la nourriture, du riz parfumé, de l’encens…Ce qui immanquablement attire les chiens du voisinage, que l’on repousse mollement.

Les prières peuvent commencer au rythme de la clochette que tient le pemangku principal.

Pour finir, comme toujours, après la succession de prières mains jointes au-dessus de la tête, la dernière se concluant de superbe manière avec une fleur de frangipanier entre l’index et le majeur avant d’être fichée au sommet du crâne, c’est le jet de l’eau sacrale, autre moment émouvant. Personne n’est oublié, pas même les joyeux fêtards qui se sont enfin tus.

Vous aurez noté le jour : 14 juillet. Mais ici, c’est vendredi qui compte.

Figurez-vous qu’à moins de 200m de là, se situe l’un des trois hameaux musulmans de notre petite région avec sa mosquée, construite grâce à des fonds en provenance de Bahrein. Et de plus le vendredi qui précède de peu l’Aid El Kebir balinais, Idul Adha. Bref le pauvre défunt hindouiste et tous les siens eurent-ils droit à l’appel à la prière mais aussi aux litanies diffusées par le puissant haut-parleur qui inonde chaque jour notre vallée à cinq reprises.

Et bien, fait remarquable, personne dans l’assemblée ne se formalisa. Personne n’entendait, tout simplement parce qu’ils n’entendent plus ces sons, au même titre que le chant du coq.

L’après-midi tirait à sa fin. Nous nous sommes séparés. J’ai pris soin de remercier quelques connaissances, les parents du défunt et le vieil homme du service d’ordre au regard bleu qui m’avai autoriser d’emblée à photographier cette cérémonie modeste mais et d’autant plus intense à mes yeux que durant ces deux heures, j’ai eu le sentiment d’appartenir à cette petite communauté, autorisé à m’approcher au plus près, encouragé parfois. Quel peuple.

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