Villla Kujoyama: les oubliés de l'Histoire

Ce texte fait suite à l'article de Marie Godfrain paru dans M. Le Monde ce 19 octobre. Cet texte ignore le rôle capital joué à trois reprises - 1926, 1936, 1986 - par de fervents francophiles.Il traduit en miroir la somme d'ingratitude de la France, son Ministère des Affaires Etrangères, à l'encontre de nos amis.

Cette modeste mise au point est dédiée à nos amis kyotoites, si généreux, à la formidable Tae Hashimoto, qui contribua, dans son fabuleux site de Hakusasonso, à mettre en lumière certains résidents et à Michel Wasserman. 

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Ancien directeur  de l’Institut Franco-Japonais du Kansaï et de la Villa Kujoyama (1994-1998) (1), j’ai beaucoup apprécié ce numéro de M Le Monde et notamment l’article de Marie Godfrain consacré à la Villa Kujoyama. Que  "des designers s'arrachent cette résidence" est plus que réjouissant! 

Quelques remarques :  sincèrement, l’idée de « navire de béton » (sous le titre), reprise avec emphase dans le corps du texte – « un immense navire de béton déstructuré » - ressemble à s’y méprendre…à une contre-vérité.

L’immeuble, comme le montre bien certaines images, frappe par son étroitesse et ses niveaux quasi vertigineux. La comparaison avec une tour aurait été plus adéquate. Une "tour de Babel" par exemple. 

Un regret : si l'acte de feu l’architecte Kunio Kato fut crucial, il est  dommage que Marie Godfrain ne fasse pas allusion au fait que ce sont nos amis japonais francophiles du Kansaï qui ont financé entièrement le projet - j'y reviens -, et qu’elle ne mentionne pas celui qui fut le chef d’orchestre de cette opération compliquée, mon prédécesseur, japonologue et professeur d’université Michel Wasserman. Il fut en outre le premier directeur de programme de la V.K.

Revenons sur le rôle de plusieurs générations de généreux donateurs amoureux de la France.  

"En 1984"  explique l'actuelle directrice de la Villa Kujoyama, Charlotte Fouchet-Ishii, "François Mitterrand, en visite officielle dans le pays, évoque l'institut franco-japonais fondé par Paul Claudel, alors ambassadeur, dans les années 1920. L'idée émerge d'un programme de résidences d'artistes, sur le modèle de la Villa Médicis".

Une assertion d'autant  plus plausible que notre président était un fin lettré, sensible à la poésie claudelienne,  mais qui fait fi d'un historique plus complexe et plein d'enseignements à propos d'un groupe de riches kyotoites francophiles, lequel va jouer un rôle d'une constance remarquable et à ma connaissance unique: son action couvrira plus d'un demi-siècle: 1926, 1936, 1986. 

Suivez-moi. En 1984, le président français faisait référence (sans trop le savoir?) à « l’Institut franco-japonais du Kansaï », créé en 1926 grâce à la "Société de rapprochement intellectuel franco-japonais".   ( « L’Institut franco-japonais » - de Tokyo – ne verra le jour qu’en 1952. Le fait que l'institut de l'ancienne capitale impériale précède celui de la nouvelle  de plus d'un quart de siècle a peut-être valeur de symbole, qui sait. )

A l’époque (dans les années 1920), Paul Claudel sympathise avec Katsutaro Inabata, francophile et francophone ayant fait ses études sur le même banc que les frères Lumière au lycée La Martinière de Lyon. Il sera d’ailleurs l’introducteur du cinéma Lumière au Japon dès 1898.

En 1926, sous l’impulsion des deux hommes est donc créé le premier Institut Franco-Japonais du Kansaï sur un terrain appartenant à l'industriel nippon, terrain situé sur le mont Kujoyama. (Un premier point que l'on a oublié). 

La mayonnaise ne prend pas : la pente est raide, le lieu est loin de la ville et de l’université. 

En 1936, rebelote. Un directeur entreprenant, M. Marchand réussir à convaincre Katsutaro Inabata et d’autres francophiles indéfectibles de transférer l’institut auprès de l’Université. Ce qui fut fait. Un second bâtiment, bientôt surnommé "la Maison Blanche", est construit par l'architecte français. Mestrallet.  

Les années passant, le bâtiment abandonné sur le Kujoyama se détériora. Dans les années 1980, suite à des plaintes des voisins, il est rasé, puis mis en vente. 

Cependant, en 1986, et la société de rapprochement et notre ministère des affaires étrangères décident in extremis de fonder un « Centre franco-japonais pour les échanges et la création ».  

Kazuo Inabata, petit-fils du co-fondateur de l'institut prend le relais de son grand-père. Pour la troisième fois, la société de rapprochement intellectuel franco-japonais, la bien nommée, finance toute l'opération de la construction, opération d'autant plus onéreuse que le terrain s'avère très accidenté, l'Etat français s'engageant à en assurer ensuite le fonctionnement.

Si je me permets d’insister autant sur cet historique – qui ne pouvait, j'en conviens, figurer in extenso dans l’article de Marie Godfrain – c’est parce que l’engagement de mécènes francophiles du Kansaï fut déterminante. Et aujourd'hui oubliée. Sans eux, pas de Villa Kujoyama. Connaissant nos amis et leur infinie politesse, je doute qu’ils osent s’insurger contre l’ignorance de leur action,  pourtant capitale, dans un article qui fera date (2).

Ils ont d’ailleurs l’habitude : la France n’a-t-elle pas, récemment, investi indûment- d'autres diraient squatté   - au grand dam de nos amis kyotoites,  choqués - "l’Institut construit en 1936, propriété de la société de rapprochement intellectuel franco-japonais pour y installer, pour des raisons d’économies, le Consulat Général situé jusqu’alors à Osaka et le nouvel "l'Institut français du Japon Kansaï-Kyoto"?

Consolons-nous, le buste de Katsutaro Inabata se dresserait toujours dans le jardin de l’Institut (3) où ce personnage visionnaire ne cesse dit-on de méditer à propos de l'ingratitude de la France.  

Claude Hudelot 

(1) Les deux fonctions étaient alors jumelées.

(2) Il serait à ce propos intéressant de voir si cet oubli apparait aussi à la Fondation Yvon Lambert où la Villa Kujoyama est à l'honneur (expo Viva Villa), fondation dirigée par notre ami Alain Lombard. J'espère que non.

(3) Effets collatéraux: L'institut "Franco-Japonais", - titre hautement symbolique - au sein duquel des générations de jeunes kyotoites s'étaient frottés à notre  culture, tombe ipso facto dans les poubelles de l'Histoire, tout comme la défunte Société de rapprochement intellectuel franco-japonais. CQFD. Qui, chez nous, s'en soucie? 

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