Vous souriez ? J’exagère ? A peine. Cet hors-série atteint des sommets. La symbiose image / texte d’abord, avec, dès l’ouverture cette photo pleine page : « Collège d’Hanoi, 1918. Henri Donnadieu, directeur et son épouse Marie, enseignante, au centre. Sur la balustrade : Pierre, Marguerite et Paul. »
Cette image me touche pour plusieurs raisons. Comme souvent en Asie à l’époque, elle est entourée par une frise, le léger recadrage accentuant ici l’effet de panorama (1).
Sa construction tient compte non seulement des personnages, au lointain, mais du bâtiment de l’école, majestueux, pompeux, néo-classique et cependant terriblement colonial.
Le regard s’arrête sur les trois rangs de personnages, une quarantaine, des Vietnamiens pour la plupart en costume traditionnel, debout, tandis que trônent la direction et le corps enseignant, assis dans des fauteuils d’osier. Deux d’entre eux, des Européens, portent des casques coloniaux et sont habillés de blanc. Le sol est jonché de feuilles de bambou.
Au centre, le père de Marguerite affirme nonchalamment son autorité.
Cette image est l’une des dernières de lui prises en Indochine. Il mourra trois ans plus tard à Pardaillan, « petit village proche de la commune de Duras ». Marie se tient droite, les deux mains presque jointes.
Si la photo décolle, elle le doit à cette béance derrière, cette grande bouche envahie par la pénombre d’où se détachent les silhouettes de trois enfants assis sur la balustrade. A gauche Pierre, le grand, Marguerite au centre, habillée de clair et chaussée de bottines, Paul à droite, tous trois serrés l’un contre l’autre. Aucun sourire. La puissance de cette image est indicible.
Celle du père de Marguerite traversant une rue de Saïgon, vêtu d’un costume de lin blanc, coiffé d’un casque colonial, tenant à la main un papier blanc, le visage très sombre tourné vers l’objectif, ressemble à une énigme. Ses chaussures luisent.
Personne. La seule présence d’une brouette abandonnée le long du trottoir. L’heure écrasante de la sieste. Des maisons basses, un air de village. Le comble de l’exotisme.
Tout le long du hors-série, des citations données dans une graphie très proche de l’écriture de M.D : « Je n’ai pas eu de père (…)Enfin, le l’ai eu très peu…suffisamment longtemps ». Ou bien : « Il y a des lieux, dans ma mémoire, qui déchaînent des passions fortes ». Ou encore - plus durassien, tu meurs - "On n'est personne dans la vie vécue, on n'est quelqu'un dans les livres". Plus suprenant: "Chaque soir, tans que durait Roland-Garros, on se téléphonait, Serge Daney et moi. C'était lui qui appelait. Il ne m'a jamais donné son numéro de téléphone..."
Et cette phrase, si juste: "Ecrire c'est tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait", laquelle me rappelle une citation de Mao Zedong que j'avais placée en exergue de mon premier livre, La Longue Marche (2): "Etudier dans les livres, c'est une façon d'apprendre ; appliquer ce qu'on a appris, c'en une autre, plus importante encore. Notre méthode, c'est d'apprendre à faire la guerre en la faisant." (Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire).
Ainsi ai-je appris que Henri Donnadieu, dit Emile, mesurait 1,62 m. Que Marguerite Duras tenait ce nom, « Donnadieu », en horreur. Détails?
Chacune des contributions mérite lecture et souvent relecture. Chacune nous éclaire. Particulièrement les textes rédigés par Nathalie Crom, cousu main. L’entretien avec Gilles Philippe aussi, « Entre Duras du début et celle de la fin, il y un gouffre ». On lui doit l’édition de La Pléiade (3).
Et que dire de « India songes » de Dominique Sigaud, illustré par des images d’Elisabeth Lennard ? Je note cet aveu de M.D à propos d’India Song, le film : « Calcutta, c’est ici (…), le panoramique au-dessus des îles du delta du Gange, il a été tourné au bois de Boulogne ».
Viennent aussi les encarts, avec certains des proches de celle-ci : Michael Lonsdale – « Nous riions comme des enfants » - ; Edgar Morin – « C’était la fête permanente » ; Peter Brook – « Elle s’investissait dans les plus petits détails de l’existence » ; Enrique Vila-Matas – « Elle disait tout ce qu’elle avait sur le cœur » ; Yann Andréa –« Morte d’avoir regardé le monde, trop bu, trop aimé, trop écrit… », texte admirable extrait de Cet amour-là, éd. Pauvert, 1999 qu’il faudrait citer in extenso.
Sur la couverture, un portrait des années 1940. Charme rétro, joli modelé du visage, maquillage. Le regard s’en va vers le côté, elle semble songeuse. C’est un photomaton.
Une autre image m’attire plus - p 50 - : elle se tient face à l’objectif, porte une chemisette blanche, son grand front dégagé, un peu garçonne, séduisante, combattante.
(1) Ici le lien avec « Panorama : la collection C.H », exposition qui sera présentée cette année aux Rencontres d’Arles :
(2) Collection Archives, Gallimard / Jullliard, 1971.
(3) Les tomes 3 et 4 sortiront en mai.