La première apparaît d’abord seule, un soir, tout en haut d’une petite montagne dominant le bourg de Ping’an. Elle coud, assis sur un banc de bois, près d’une table. Elle porte cette coiffure yao qui rassemble sur le crâne non seulement son immense chevelure, qui touche presque terre lorsqu’elle est défaite, mais aussi des postiches naturelles, comme je le découvrirai à trois reprises. Elle sourit.
Ceci est le début d'un récit que j'entreprends ici à partir du journal écrit chaque soir, en novembre dernier, lors d'un voyage de deux semaines dans les provinces du Guangxi d'abord, puis du Guizhou. Je m'y suis rendu pour plusieurs raisons: depuis la parution, en 1971, de mon premier livre, La Longue Marche ( Coll. Archives, Julliard / Gallimard), qui commençait par cette phrase: "Tout commence à Zunyi" (*), je rêvais de visiter l'un des cinq lieux saints du maoïsme, la ville de Zunyi, au nord du Guizhou, la province la plus sauvage de la Chine du sud-ouest. Là, en janvier 1935, l'Armée Rouge, qui a entamé sa "Longue Marche" trois mois plus tôt, pose son sac pour la première fois sans connaître le harcèlement des "blancs" ( le Guomindang de Tchang Kaï-shek et de ses alliés locaux).
La seconde raison tient à mon attirance pour ces populations que le pouvoir appelle en Chine "les minorités nationales", dont les moeurs, le caractère, le mode de vie sont souvent fort éloignés de ceux du peuple han, majoritaire. ( Il y a en Chine dit-on 56 "minorités nationales" situées le plus souvent dans des régions montagneuses, désertiques, difficilement accesssibles, repoussées qu'elles furent depuis des siècles par les han. Ces minorités représentent environ 10% de la population chinoise, soit environ de 120 à 140 millions de personnes. ) Des populations qui tentent de préserver leurs traditions ancestrales et qui vivent pauvrement.
Troisième raison: le désir de découvrir à mon rythme, seul, ces paysages souvent splendides, ces villages perdus, quitte à me déplacer à pied, en vélo ou dans des vieux autocars brinquebalants avant de trouver un gîte dans des petits hôtels. Rien de très aventureux: un sac à dos, un téléphone portable chinois, une caméra, un stylo, un calepin.
Paris-Shanghaï d'abord, puis toujours en avion Shanghaï Guilin, la belle Guilin entourée de ces somptueuses montagnes karstiques. Un paysage de rêve. Je ne retournerai pas cette fois à Yangshuo et sur la rivière Li pour assister à la pêche aux cormorans.
Un premier autocar, puis un second, puis un troisième attrapé à un carrefour - les deux chauffeurs échangent quelques mots, "tiens, je te confie un étranger!" - et me voici plongé, déjà, au coeur d'une région où les han se font de plus en plus rares. A côté de moi, une toute petite dame portant costume à dominante noire, une jolie coiffe bleu et blanc sur la tête, souriante, curieuse. Ne parle pas un mot de "putonghua", le chinois de pékin, le mandarin. Sa fille, si, un peu. Le petit-fils, trois ans, d'abord effrayé, est tout sourire. Mes notes indiquent qu'il s'appelle Pan. Madame Yao a 70 ans. Nationalité: Zhuang. Je lui fait dire qu'elle est mon aînée de peu. Elle rit et montre ses petites dents, bien blanches.
Nous entamons une montée vertigineuse, sur la route 321, en direction de Ping'an, où j'ai réservé une chambre. Nous nous disons "Zai jian, zai jian", au revoir, - souvent, en chinois, les mots sont doublés -, devant le grand portail traditionnel qui marque l'entrée du bourg. Péage obligatoire pour les touristes, des chinois surtout, bruyants. Ping'an est contruit sur les flancs de monts orientés au sud-ouest, entouré par des centaines de terrasses cultivées sculptant le paysage.
Pour rejoindre l'hôtel, il faut monter, monter et encore monter. Je me maudis de ne pas avoir mis mon sac dans le grand panier d'une porteuse. Le chemin, interdit aux véhicules à quatre roues, est jalonné d'échoppes pour touristes, des tissus, des bois sculptés, des bibelots, des bijoux, beaucoup de bijoux, des parures, parfois extravagantes. Plusieurs ethnies se mêlent: des miao, des zhuang, des yao. Peut-être aussi quelques dong.
C'est à leurs costumes que j'apprends à les reconnaitre...et en leur demandant. Le plus souvent, seules les femmes portent l'habit traditionnel. Les hommes, eux, sont vêtus comme les han. Mais leur physionomie, leur teint cuivré, les différencie. L'hôtel, enfin. Accueil chaleureux, empressé: un thé de bienvenue, une chambre de bois clair avec une jolie vue sur le village et la vallée. Il fait un temps magnifique. Une douche et vite, je reprends le sentier pour monter encore et profiter de la lumière au soleil couchant.
Tout en haut du mamelon qui domine Ping'an, une petite gargote ouverte à tous vents. On y sert un breuvage légèrement alcoolisé au gingembre. Ma foi, plutôt deux fois qu'une. De là, je filme, en contrebas, une jeune femme portant jupe ample et clair chemisier, qui coupe avec une serpette les hautes herbes à l'entour. Je continue ma visite du nid d'aigle, jouissant d'une vue impressionnante sur une succession de monts bleutés, de vallées, de terrasses. C'est là, à ce moment précis, que commence mon récit: "La première apparaît, seule..."
Très vite, trois autres femmes, vêtues comme la première de jupes noires froncées, de gilets brodés, de chaussettes rayées à l’horizontale et de sandales de tissu, rejoignent la première. La conversation s’engage. Elles parlent « putonghua », plus ou moins bien. Elles sont sœurs. Il y a Pan Damei, mot-à-mot, la Grande Belle, l’aînée ; puis Demei, la Belle vertueuse ; puis vient la Belle Petite, Xiaomei et enfin, Simei, la Belle Quatrième. Elles sont toutes dans la quarantaine, toutes mariées. (Mais je ne verrai jamais leurs maris, qui me disent-elles travaillent aux champs, à l’extérieur. En fait, il s’avère que la société yao est à dominante matriarcale.) Premier éclat de rire: lorsqu'elles déclinent à tour de rôle leur identité avec leurs voix chantantes, un rien moqueuses: Simei se fend d'une remarque hilarante que je traduirai ainsi: "et ben moi, je m'appelle la Belle Quatrième, et oui, c'est moi la quatrième roue du carosse!"
La plus dégourdie, quelque peu roublarde aussi, c’est Demei, la cadette. Si j’obtiens quelques réponses à mes questions, elles-mêmes sont à la fois curieuses et ne cessent de me faire comprendre que l’exercice est payant. D’ailleurs, elles me proposent une séance de coiffure qu’elles pratiquent probablement plusieurs fois par jour pour les touristes. Exercice en tous points remarquable, qu’elles effectuent dans la lumière du soir…Ainsi commence mon histoire avec les quatre sœurs Pan.
(*) J'y reviendrai: La Longue Marche ne commence pas à Zunyi. Elle avait débuté en octobre 1934. "Tout" signifie, entre autre, la prise du pouvoir définitive de Mao Zedong au sein de l'appareil du Parti Communiste Chinois.