La nuit peut venir ( 200ème)

Tu vois, à quoi bon te casser le cul à vouloir "décorer" ta maison quand les murs en vieux teck lardés jadis à coups d'herminette se suffisent à eux-mêmes et quand il te suffit de proposer à ton voisin, qu’il soit hindouiste ou musulman, d’acheter quelques unes de ses plantes en pot, allez, trois  bunga kertas  - « fleurs de papier », autrement dit « bougainvilliers », et un jepun kecil, un  frangipanier rose qui ressemble à s’y méprendre à un bonsaï ?

Il se trouve qu’ici, je te parle de Bali et plus précisément de la « Régence de Karangasem », et plus précisément du mont Lempuyang, ici, le frangipanier est littéralement vénéré, cultivé, soigné car ses fleurs s’avèrent les plus prisées pour concevoir des offrandes parfumées ou pour se poser délicatement sur l’oreille d’une femme ou d’un homme…

Ainsi, toi qui vis entouré de la haute forêt tropicale, entre cocotiers géants, girofliers parfumés et si précieux, bananiers croulant sous leurs fruits, te voilà par magie orchestrant le grand ballet des couleurs et des vibrations.

Futilité ? Sebaliknya ! « Tout au contraire ! »

Il te suffira d’observer le regard brillant de Mahil, le jardinier, son sourire éclatant et ses belles dents blanches, les applaudissements et le cri de joie de Wayan, alias Debby, ton aide de camp, pour saisir que l’entrée en fanfare de ces quelques pots sonnent le grand pas en avant que tu viens de franchir au coeur de la culture balinaise.

Au fil du temps, tu avais deviné, pelan pelan, « peu à peu » (mot clé de la langue indonésienne) à quel point la culture de Bali que l’on nomme et renomme, ad nauseam, « l’île des dieux » se situait aux antipodes de la nôtre.

Tiens, à propos de dieux : dimanche dernier au matin, te voici roulant à fond la caisse sur ton vieux scooter, tapant même le 80…

Ola, que pasa ? Tu doubles, tu croises des dizaines, puis des centaines d’autres scooters chevauchés le plus souvent par un couple ou deux potes. Bon. Tu as déjà donné.

Mais non, nigaud, car le fin observateur que tu es relève que tous les hommes, sans exception, la plupart ont à peine vingt ans, voire moins, tous portent, de la tête – avec une coiffure finement nouée au-dessus du front – aux pieds, une tenue immaculée. Veste ou chemise en haut, sarong impeccable en bas. Et des tong.

Tu roules, tu roules en éprouvant de plus en plus le sentiment de plonger dans un film de fiction ou dans un rêve cotonneux…

Au « col des macaques » comme tu le nomme car ceux-ci pullulent et prospèrent grâce aux croyants hindouistes et aux touristes, nombre de ces jeunes gens se sont arrêtés pour se prosterner devant l’un des deux autels, l’un à droite, l’autre à gauche de la route. Temps de recueillement. Te frappe la sincérité de leur croyance.

Et les voici repartis, dans les deux sens – mais bon sang où vont-ils ? – et toi, vieux bule ( prononcer boulé, « blanc ») noyé au sein de ce flux paisible, tu ne cesses de balancer des « Selamat Bagi » de tous côtés ou de féliciter l’unes des amazones pour sa beauté : Betapa cantik ! « Comme vous êtes belle ! » Rires assurés de la beauté et de son Jules itou.

A Candidasa, pimpante bourgade au bord de l’eau, malheureusement colonisée par les bule, des australiens surtout et des français, tu t’arrêtes comme d’hab devant l’immense étang couvert éternellement de lotus en fleurs ; tu longes tranquillement l’école primaire, - aujourd’hui aucune rumeur, aucun chant, normal - avant de pénétrer dans l’ashram Gandhi et de saluer, sous le grand hall, le portrait du grand guru, puis d’entrer dans la salle d’acupuncture où officie ton ami Nyoman Sadra, petit homme fluet au look intello – et pour cause – prince des aiguilles et puits de science. Second salut mains jointes.

A peine allongé, tu sens de minuscules piqures, dans les jambes,– à chaque fois, allez savoir pourquoi, l’aiguille, dans le bras droit, provoque une décharge électrique, question d’habitude – piqure sur le ventre, où Nyoman fera flamber, durant toute la séance le fameux moxa, suivant en cela point par point la tradition chinoise, moxa aux acres et douces senteurs, la dernière aiguille s’enfonçant tout en haut de ton crâne.

Avant de tomber dans une douce léthargie et de t’endormir, tu en profites pour lui poser « la » question : « Nyoman, explique-moi, pourquoi tous ces jeunes ont-ils revêtus la même tenue ? »

Lui-même, tiré à quatre épingles ( !), porte coiffe blanche comme neige ornée de deux jolis nœuds, une fine tunique crème, comble de l’élégance, et un sarong dans les mêmes tons. Ta question s’imposait !

« Comment tu ne sais pas, toi l’écrivaillon ? Nous fêtons aujourd’hui Saraswati, la Déesse de la Connaissance. Et sais-tu pourquoi elle nous semble si belle ? Parce que la Connaissance est belle ! »

Et Nyoman de te décrire par le menu, au moment où tu commences à sombrer dans un sommeil léger, signe de la réussite totale de la séance, les symboles, les rites entourant cette célébration …

Trois quarts d’heure plus tard.

Te voilà tout juste réveillé. Nyoman, la courtoisie même, alors qu'il va de patient en patient, piquant ici, plaçant là un instrument électrique zarbi et sûrement salvateur, t’explique que tous ces jeunes hommes en blanc sont pour la plupart des lycéens ou des étudiants. Et oui.

Plus tard, lorsque je demanderai à Debby de quoi Saraswati est-elle le nom, elle me dira, spontanément : « Mais c’est la déesse des livres ! »

Une dernière question à Nyoman le Sage te brûle les lèvres : « Bon, explique-moi alors pourquoi le premier article du Pancasila indonésien, les fameux « cinq principes » régissant jusqu’à ce jour le pays tout entier (a), pourquoi ce principe assène-t-il d’emblée qu’il n’existe qu’ « un Dieu unique » quand nous savons toi et moi que la religion hindouiste en compte des centaines ??? »

Là, ton copain Nyoman se marre. Ses petits yeux, derrière ses lunettes, pétillent.

Tu le relances : dans ma méthode Assimil (si, si), Dieu se nomme Tuhan. Correct Pak ? (« , Monsieur », aussi bien que « père », terme respectueux et affectueux).

Les autres patients se reposent.

Nyoman a posé ses aiguilles dans une petite boite métallique avant de réciter en Indonésien, même si la formule vient en droite ligne du sanskrit : Ketuhanan yang Maha Esa, litt. « Divinité qui très / le plus / tout-un ». Et donc, me dit Nyoman, « un Dieu unique ».

« Oui, me dit-il, la question semble épineuse ( !). Mais sache mon ami que nos dirigeants ont plus d’un tour dans leur sac, car le Pancasila ne précise nulle part quel Dieu, tout en prônant une religion monothéiste, quelle qu’elle soit. »

Il ajoute, avec un clin d’œil « le tour est joué . Nous autres hindouistes avons l’embarras du choix, entre Vishnu, Ganesh » - ici porté aux nues – « et quelques autres gros calibres ». (Je tente de traduire son english imagé).

Ainsi requinqué, tu as repris la route. Non sans avoir salué ton ami, et comme le veut l’usage à Bali, remis une donation à ta guise.

Pour en terminer avec ce 200ème article sur mon cher blog Mediapart – grâce en soit rendu aux animateurs du site que je considère un peu comme rumah saya, « ma maison », il faudrait tout un bouquin pour démontrer –et démonter – les mille et une différences, contradictions avec notre très lointaine culture, si terre à terre, si prosaïque.

Car ici, tu le sais, tout respire poésie, musique, douceur de vivre, même si la pauvreté parfois, surgit au premier tournant.

A l’heure où tu me parles, alors que le soleil se couche après avoir décrit son demi tour au zénith – et oui, nous vivons tout près de l’équateur, souviens t’en – tu entends, simultanément, un vieux couple d’ hindouistes récitant ou psalmodiant, d’une voix chevrotante, le Maharabata en sanskrit; très étrangement, la voix de celui-ci te fait penser à celle de Gianni Esposito chantant "Le clown" ( Le clown est mort) et la voix de la vieille dame à celles, venant des entrailles, entendues dans certains Mizoguchi ou Kurozawa, allez savoir pourquoi  ;  la prière du crépuscule, la quatrième, dite magrib, va bientôt fuser des hauts-parleurs des trois mosquées voisines, les trois muezzin allant une fois de plus commencer leurs joutes vocales ; tu entends ce « putaing » de coq  dont le premier chant tonitruant, cette nuit, a résonné dans la vallée à 3h30 ; et bien, le croiras-tu, cet enfoiré donne encore de la voix! C’est là ton seul désir de meurtre. Pour éviter ce bain de sang, le mieux serait que tu achètes à Dayat, ton voisin, cet maudit bipède!; tu entends le chant de plusieurs oiseaux célébrant magrib à leur manière…Parmi eux, celui d’un « rossignol » sifflant toujours six notes montantes et celui d’un drôle de coucou.

Et parfois, venant de Batu Gunung, l’autre village, la vibration de la clochette d’un pedanda en action. Ce soir, priorité aux upacara (les cérémonies hindouistes). Le gamelan écrase presque toutes les autres sonorités.

Tu l’as peut-être compris : ils ont, nous avons la tête à l’envers, ou bien est-ce le contraire ?

Le temps se joue de nous. Ici, pas de « quart d’heure charentais ». Ton pote viendra, c’est sûr. Mais avec une, deux, trois heures de retard. A se demander d’ailleurs si ce terme existe en balinais ! En indonésien, oui : terlambat.

Quant aux lois régissant par exemple la propriété aussi bien que les rapports quotidiens entre voisins, entre amis, les petites bisbilles, même si tu as derrière toi des dizaines d’années d’expériences asiatiques, même si tu crois savoir ce que signifie « la face », sache mon pote qu’il te faudra repartir à zéro, comme dans la chanson de Piaf.

Et ne me parle pas de la cérémonie à laquelle tu as été invité cet après-midi.

Près de la plage de Jasri, où tu vas nager chaque jour, s’avance une cohorte de femmes surtout, toutes vêtues d’un superbe chemisier pourpre ajouré, et quelques hommes parmi lesquels un personnage éléphantesque, aussi large que haut, se mouvant, se balançant en queue de cortège sous un grand parasol blanc.

Tout devant marche le pedanda, avec dans ses mains sa clochette.

Derrière lui, deux jeunes femmes tiennent dans leurs mains le portrait de deux ancêtres. Juste après, plusieurs demoiselles portent haut des effigies fort rustiques – soit deux bâtons en croix couverts d’une camisole blanche, surmontées d’une coiffe rudimentaire. Là, tu crois deviner, et tu n’as pas tort. Esprit, fantôme quand tu nous tiens…

Le petit groupe s’est assis à l’ombre, tout près du warong makan, de la buvette où tu es si souvent venu grignoter un, gado gado. Tu salues d’abord ibu, ta copine la patronne bien en chair.

Avant de lancer à toute l’assistance, maintenant assise face à la mer, un sonore. Selamat sore, (« bon après-midi »). Toutes de te répondre en choeur: « sore ! »

La glace est rompue. Non seulement elles acceptent mais elles appellent de leurs vœux des memotret, « portraits ».

Tu aimerais tant savoir pourquoi, à l’exception de l’ogre sous son ombrelle et de quelques autres croyants, quelques musiciens aussi, pourquoi les femmes représentent la grande majorité de cette communauté venue du village de Jasri. Ou tout simplement pourquoi ces couleurs.

Tu crois petit malin, que les deux jeunes femmes portent le portrait de leur ancêtre.

Bon sang mais c’est bien sûr te dis-tu.

Raté : à ta question, nenek moyang Anda ? l’une d’entre elles – au fait, pourquoi as-tu choisi la plus jolie ? – éclate de rire et te fait signe que non, non et non, ce n’est pas son ancêtre !?

Et : pourquoi cette société est-elle coupée en deux, les hommes, petits ou grands, d’un côté ; les gamines, les demoiselles et leurs aînées de l’autre; pourquoi tous ces gestes, ces rites, ces aspersions, ces jets d’offrandes dans la mer, pourquoi ces prières qui n’en finissent pas.

Le prêtre  vient de migrer sur le bale qui domine la mer, ce jour d’un bleu profond. Ses ouailles se sont rassemblées entre le petit édifice et les noirs rochers. 

Pourquoi le reste des offrandes est-il partagé ; qui préside à la répartition ou bien est-ce au petit bonheur la chance ?

Untung, « la chance », autre mot clé de l’indonésien, ce peuple si superstitieux. (Ils ont même « adopté » notre vendredi 13, c’est te dire !)

Maintenant, tu dis bien maintenant, le délire sonore atteint des sommets (que n’as-tu un Nagra !) : sur ta gauche, gamelan, tambour et flûtes dans une belle fusion, sans relâche depuis hier matin, ondes musicales très rythmées, admirablement interprétées, le chef, lui-même aux percussions, dirigeant avec son seul regard ; virtuosité et abnégation du groupe (le groupe, la communauté : maîtres mots absolus de Bali, d’où le sentiment que cette culture devrait encore perdurer longtemps)  ; en contrebas, derrière un des flancs du mont Seraya, le premier des muezzin attaque son appel à la prière de magrib tandis que les deux vieux, du côté de Sekar Gunung, enchaînent sans sourciller le Maharabata.

La nuit peut venir.

 PS. La nuit dernière justement, Debby et toute sa famille hindouiste ont improvisé une fête pour la naissance d’une petite nièce.

Le téléphone balinais aidant, - ici chacun possède au moins un portable, Debby en a deux – des dizaines de parents et d’amis, à peine prévenus, se sont rassemblés dans leur village, portant te dit-elle des offrandes, des cadeaux – kado ! - pour célébrer l’événement.

Là encore, les femmes d’un côté, papotaient à qui mieux mieux. Les hommes levaient le coude pour mieux s’enivrer à grands coups d’arak, cet alcool de palme couleur blanchâtre qui te fait vite tourner la tête…

La fête s’est terminée à plus d’une heure du mat. Et tout ce petit monde, s’est levé comme un seul homme sur le coup des cinq ou six heures. (Première prière musulmane dite subuh, « aube », vers 4h 15).

PPS. 18H. Magrib, le crépuscule résiste encore. Une de tes petites voisines musulmanes, Mita, haute comme trois pommes, t’appelle : « Hello, hello how are you ? » tandis que le premier gecko pousse son premier cri, si rauque, si inquiétant, que les enfants et ces dames exècrent. (Gecko, alter ego des chouettes et des hiboux de ton enfance villageoise.)

Si tu comptes sept cris, la chance sera avec toi, juré.

Un tout dernier conseil : laisse-toi aller.

                          ***

 (a)

1.« Un Dieu unique » ;

2. « Une Humanité juste et courtoise » ;

3. « L’unité de l’Indonésie » ;

4.« Une démocratie dirigée par la sagesse dans la consultation et la représentation » ;

5. « Une justesse sociale pour tout le peuple indonésien ».

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.