CLAUDE HUDELOT
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Billet de blog 25 mai 2014

Shanghai : le Dragon terrassé par le Poulet

CLAUDE HUDELOT
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un combat de titans au bord du fleuve Huangpu ! Ici, à Puxi (1), le « Long Museum West Bund », masse de béton brut en partie masquée par une gigantesque résille, un geste d’autant plus spectaculaire qu’il fait suite à l’ouverture d’un premier Musée du Dragon ( Long) situé à Pudong, déjà financé par la belle Wang Wei et Liu Yiqian, couple de collectionneurs compulsifs.

A une portée de canon de là, sur la même rive, un immense hangar à avions reconverti lui aussi en musée par la volonté d’un autre tycoon mi-chinois, mi-indonésien,  Budi Tek, Roi du Poulet (2), alias Yu Deyao.

Voici le YUZ Museum, une fondation dont les portes se sont ouvertes le 17 mai 2014 en présence notamment du Ministre français des Affaires Etrangères, Laurent Fabius, de notre Ambassadeur, Sylvie Bermann et d’une cohorte impressionnante d’artistes chinois et étrangers. (cf le billet « Liu Xiaodong : mes amis d’enfance ont grossi !)

A plusieurs reprises, chers amis lecteurs de La Cina è vicina, j’ai rendu compte des étapes ayant précédé ces ouvertures (3). Même si, à propos du Long Museum Pudong j’avais émis des réserves concernant notamment sa localisation (4), le passionné d’histoire et d’art contemporain que je suis avait été bluffé par la qualité des œuvres présentées.

Ayant eu le privilège d’assister l’année dernière aux « 2013 Bali Conversations » rituellement organisées par Budi Tek, en présence de plusieurs « pointures » parmi lesquelles l’artiste commissaire d’expo Qiu Zhijie, le conservateur Pi Li, le très grand collectionneur qu’est Uli Sigg et le « curator » de la YUZ collection, Karen Smith, Directrice du Musée d’art contemporain de Xi’an, le Professeur Wu Hung, ainsi que Margo Renisio, architecte DPLG, scénographe et muséographe à laquelle était dévolue la lourde charge de mettre en musique cette collection dans l’espace muséal de la fondation, j’avais compris que l’ami Budi s’apprêtait à frapper un grand coup.

Cette fois-ci, nous y voilà : ces deux espaces privés géants sont ouverts. Chacun peut donc juger sur pièces.

Première remarque : des émanations continuent de circuler au Long Museum, assez fortes pour gêner les visiteurs et l’autre soir les convives invités au défilé Dior qui s’y déroula et dont la presse internationale a largement parlé.

Au Yuz Museum, les cartels défaillants, voire absents, sans parler de ceux qui hier s’étaient décollés et gisaient au sol, font tout aussi désordre. Ceux du Long, collés sur un le fond gris du béton brut, sont quant à eux à peine visibles…

Dans les deux cas, on devine beaucoup de précipitation, un certain désordre et osons-le dire, un manque de professionnalisme d’autant plus regrettables que l’on a mégotté ni sur l’emploi de matériaux nobles, ni sur les éclairages – du moins au YUZ – ni sur des inaugurations à faire pâlir nos grandes institutions muséales.

Rappel : le Long Museum Pudong, très vaste parallélépipède – 30.000  m2 – n’a rien de très innovant. Il a le grand mérite de montrer correctement les œuvres.

Au Long Museum West Bund, dès l’entrée, le visiteur se sent écrasé par l’  « hénaurme » volume - oui il y a de l’Ubu dans ce lieu improbable – et l’absence d’harmonie avec la plupart des pièces présentées.

Mais surtout, une fausse bonne idée tue définitivement le geste voulu j’imagine par les commanditaires et l’architecte.

Ce dernier a imaginé une déclinaison à sa façon d’un style que l’on peut qualifier de « à la Ando », en imposant à l’intérieur de tout l’édifice, à l’exception du sous-sol, des murs en béton brut qui sont la marque de fabrique du grand architecte nippon.

Erreur fatale : les peintures accrochées à même ce mur perdent quasiment toute leur matière et leur substance. Elles se voient d’autant plus laminées que l’éclairage est incertain.

Ratée aussi, au sous-sol, la couleur bleue des cimaises sur lesquelles sont accrochées des œuvres classiques de grands artistes chinois.

Autre souci majeur : la plupart des peintures d’art contemporain chinois présentées ne « tiennent pas la route ». Il ne suffit pas d’aligner les noms des stars du réalisme cynique pour faire décoller le vaisseau. Encore faut-il que chaque pièce ait sa force propre.

Pire : plusieurs sections, notamment celles abordant la période la plus contemporaine, montrent ce qu’il faut bien appeler des « croûtes ». Comment tout cela est-il possible lorsque l’on voit le nom des experts appelés à prodiguer leurs conseils au couple Wang Wei Liu Yiqian ? Mystère.

Poursuivons notre pélerinage vers l’ouest, tel le singe Sun Wukong.

Premier constat: si le Long Museum West Bund est pour l’heure totalement isolé, le YUZ Museum appartient déjà à un quartier.

Second bon point : sa forme – une grande serre transparente, suivie par un très long et très haut bâtiment rouge – est accueillante.

Les grandes sculptures de Wang Jin posées sur la pelouse, l’olivier de Maurizio Cattelan que l’on aperçoit au cœur de la serre conçue par l’architecte Sou Fujimoto, tout comme les bambous géants, créent une belle continuité avec les rangées d’arbres situées le long du fleuve.

Un couloir aux dimensions modestes – serait-ce pour mieux surprendre le visiteur, qui découvre ébahi un immense volume immaculé ? – mène au « Great Hall » aux dimensions pharaoniques : celui-ci mesure plus de 80 mètres de long.

C’est tout simplement époustouflant.

Parfaite adéquation entre cet ancien hangar à avions et les installations, parfois posées au sol, comme l’immense main de Bouddha de Zhang Huan ( voir image en attaché) qui semble vous souhaiter la bienvenue et vous montrer le tao ou  les 660.000 cigarettes du Tobacco project de Xu Bing, parfois accrochées à la superstructure, comme « Telle mère tel fils », cet enchevêtrement inouï d’Adel Abdessemed, trois avions amoureusement enlacés mesurant 27 mètres, par 4 m, par 5 m, travail magistral et polysémique qui fit l’admiration du public lors de l’inauguration.

« Adel », chouchou de Budi. Et quel clin d’œil : l’artiste aurait pu tout aussi bien intitulé son invention « retour au bercail » !

Ma seconde pièce préférée : « Custos Cavum », du Coréen Choe U-Ram. Dans un grand cube noir tendu de voile un cloporte géant en métal, négligemment allongé au sol voit ses multiples ailes articulées osciller avec une grâce infinie. (Personnellement, j’y avais vu d’abord la représentation d’un éléphant de mer sur un morceau de banquise…)

La troisième : une « sculpture » sans titre très minimaliste de Fred Sandback (1943-2003), que l’artiste décrit comme une « construction triangulaire sous la forme d’une étude sculpturale composée de sept parties à angle droit », parties suggérées par un fil acrylique noir se détachant sur le fond parfaitement blanc des murs et du sol de la galerie N°2, située dans l’axe du grand hall. Budi Tek / Yu Deyao en est, à juste titre, très fier.

Pour une fois lyrique, il évoque son excitation lorsqu’il en fit l’acquisition et la relation qu’il y voit avec la philosophie chinoise, notamment les concepts de vide ou de wu wei, ce non agir si cher au taoistes.

Vous l’aurez compris, ce vaste musée privé est ouvert à l’art contemporain étranger.

Ce qui est présenté dans cette première exposition par Wu Hung est cependant essentiellement chinois. Celui-ci a voulu joué sur deux thèmes, celui du mythe – encore que la traduction chinoise tian ren, nous renvoie plus précisément au paradis, aux dieux de l’Olympe – et celui de l’Histoire.

Sur ce terrain aussi, le YUZ se situe très au-dessus de son concurrent, avec plusieurs pièces historiques chinoises utiles pour comprendre la maturation des années 1980 / 90.

Je pense à un étonnant tableau de Ma Desheng, co-fondateur du groupe des Etoiles, datant de 1982, aux formes très géométriques, un portail entr’ouvert, bleu, une maison cubique, grise (5) ; ou bien à ces deux petites huiles de Ye Yongqing, « Gui Shan Landscape », inspirées de Cézanne, trente ans avant que Ye ne peigne ses « big birds » ; ou encore à ces deux huiles de Gu Dexin où perce déjà – nous sommes en 1983, il n’a pas encore rencontré Jean-Hubert Martin, lequel aura l’intuition de l’inviter aux « Magiciens de la terre » -  cet érotisme surréaliste et échevelé qui feront de lui l’un des artistes chinois les plus originaux de ce temps…Avec trois autres toiles datant de 1994 Gu Dexin est, comme Xu Bing, l’artiste le plus représenté dans cette exposition inaugurale. Qui s’en plaindrait ?

Voyez aussi les premières peintures de celui qui allait devenir le grand maestro de l’art vidéo, Zhang Peili, une toile historique de Zhang Xiaogang, mêlant peinture à l’huile et collage photos de la révolution culturelle. Ajoutez un bébé jaune et nu,  un livre ouvert et une main rouge fluo à l’index tendu : vous avez le signe précurseur d’un peintre surfant au-dessus de la mêlée. Le tableau, intitulé « Chapter of the New Century N°2 » date de 1992.

D’autres repères seront appréciés : ces Wang Guangyi archi connus, ces Yu Youhan, toujours aussi énigmatiques, ces trois « autoportraits en crâne » de Yan Pei-ming malheureusement trop écartés, ces « three transsexuals » de Liu Xiaodong ou ce « Venus et Cupidon » de Zhou Tiehai pour le moins déroutant.

Un mot sur la photographie avant d’arrêter cette liste : elle m’a semblé bien pauvre. Seules les images de Zhang Huan – mais sommes-nous dans la photo ? Non, pas vraiment, j’évoque ici ces multiples autoportraits intitulés « Skin » (1997) – et l’époustouflant panorama de Shi Guori – « Himalayas Everest Mount 8844,43 m – m’ont semblées convaincantes.

Je ne dirai rien d’autres œuvres, qui comme au Long Museum, ne sont pas dignes de figurer dans une collection qui se veut aussi prestigieuse.

Reste un élément capital de la réussite globale de la YUZ Foundation : le travail architectural, de muséographie et de scénographie effectué par Margo Renisio et toute l’équipe de Ideaa3, un éclairage qui de nuit comme de jour fait « décoller » ( !) les travaux présentés.

En conclusion, y’a pas photo : le Poulet a bien terrassé le Dragon. Un knock-out.

Encore faudra-t-il voir si ces nouveaux lieux, payants et loin du centre-ville, seront ou non assidûment fréquentés. Lors de mes deux visites un jour ordinaire au Long et au YUZ, nous étions tout au plus une dizaine de personnes à sillonner les immenses salles. Beaucoup moins que l’armada de gardes, gardiens, contrôleurs, poinçonneurs, balayeurs, ouvriers de maintenance qui s’affairaient ici et là…

(1)  Puxi signifie à l’ouest du fleuve Huangpu ; Pudong, à l’est du fleuve. Ou comment prouver sa toute puissance en installant deux espaces muséaux considérables, d’abord du côté de ce Shanghai de la finance voulu par Deng Xiaoping, puis du côté du Shanghai historique.

(2)  Voir « Budi Tek, Roi du Poulet et collectionneur hors-pair », La Cina è vicina, 13.08.13

(3) Voir « Et le gagnant est…Shanghai ! » ( 18.05.12).

(4) Voir « Le Long Museum de Shanghai : puissant dragon ou vaisseau fantôme ? »

(5) Ma Desheng, auquel la Kwai Fung Hin Art Gallery, G/F, 20 Ice House Street, Central, HK, consacre une exposition absolument remarquable, mêlant des travaux historiques et des pièces récentes montrant que celui-ci a gardé toute son énergie et sa puissance en dépit de son invalidité. Une exposition qui le place parmi les plus grands, ce qu'il est. 

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