JUSTE UNE IMAGE DE BALI (31): "AU SUD DE LA FRONTIÈRE"

20 juillet 2021, 20h. Mes amis villageois sont venus me souhaiter bon anniversaire. Iluh, 25 ans, belle comme le jour et la nuit, s’amuse avec son aînée, Putu, et Made, la fille de Devi, tout en tenant sa Made à elle dans ses bras, à suivre sur l’écran de son portable une de ces petites histoires que l’on racontait jadis aux enfants. Autres temps, autres mœurs.

Ai-je tort d’y voir comme une lointaine réminiscence d’une peinture de Georges de La Tour ? Ai-je raison d’y percevoir un séisme à venir ?

C’est un royaume de parfums entêtants et pervers comme un cocktail, un royaume hors du temps.

Je vous décris chaque jour un monde tellement loin de vous. Chaque jour je vous envoie une image, persuadé qu’elle lèvera un peu le voile. Rien n’est moins sûr.

« Mutsamoto-san :« Tu sais, Hajime, les photos, çà ne veut rien dire, ce n’est qu’une sorte d’ombre sans aucune profondeur ». Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil 10/18, p154.

Ici, mes amis, nous sommes bien au-delà de la frontière, à l’ouest, au nord, au sud, à l’est du soleil. Je n’invente rien.

Il m’aura fallu des années pour mesurer un tant soit peu cette altérité inouïe, sidérante et en partie voilée à nos yeux de bule.

Je vous décris un peuple qui respire, inspire, bruisse et chante son incomparable chanson.

C’est un royaume délicat comme une fleur de frangipanier. Je parle ici de cette terre rude et hospitalière où l’Etranger ne s’aventure guère, de la forêt équatoriale et des premières rizières, des villageois que j’observe et côtoie chaque jour, de ces hameaux accrochés à la montagne, hindouistes surtout et aussi musulmans, à l’extrême-orient de l’île, à cent lieues d’un autre territoire dénaturé, étouffé, intoxiqué par un poison nommé « mondialisation ».

Au risque de me répéter encore et encore, cet anedocte récurrente : Je viens à peine de dire où j’habite : « Saya tinggal di bawa Pura Lempuyang ». J’habite sous le temple Lempuyang. Un mot jaillit : « Jauh ». Loin. (Tu habites loin). Nous sommes parfois à moins de 20 kilomètres. Et « Jauh sekali », très loin lorsque ma virée atteint les limites de notre province, Karangasem, à 30 kilomètres.

Les gens d’ici ne se déplacent guère. Les orientaux ne vont jamais au nord, au sud ou à l’ouest. Ils ne connaissent pas l’île de Nusa Penida, la petite Bali aux dimensions étrangement semblables à celles de Ré, Nusa Penida que je vois là, de notre terrasse et semble à porter de ma main.

Leur frontière, c’est celle de cet ancien royaume grand comme une sous-préfecture française.

Tout au plus iront-ils un jour auspicieux de l’année wuku prier au temple mère de Besakih ou visiter un cousin malade à Bedugul. Car tout se tient ici, les mille prières et les rites et l’horloge du Temps. Dès lors, à quoi bon courir le monde et se perdent sur les routes ? Sortis de leur coquille, ils sont désorientés, paumés, sans repères.

Ce rythme infiniment lent des choses de la vie, une vie de société où les divinités s’invitent à heure fixe, à chaque instant, ce rythme coulait, coule encore entre la fête de Nyepi, ce temps de silence absolu qui ouvre l’année de 210 jours du calendrier pawukan ou wuku, celle de Galungan qui célèbre la création de l’univers et la fête de Saraswasti, déesse de la connaissance qui clot le grand cycle.

Tout commence et recommence alors, avec quel faste, avec quel éclat, avec quelle énergie. Ainsi va la vie du peuple balinais, d’un pic à l’autre, avec à chaque fois son lot de préparation, de dépenses somptuaires. Mais jamais au grand jamais de fébrilité. La paix coule dans leurs veines.

Ici, pas de mois, mais des wuku de sept jours. Croyez-moi, ce cycle ordonne toujours et encore, le quotidien de mes amis hindouistes. Il vient même troubler le rythme de vie des balinais musulmans, c’est dire sa puissance.

Jusqu’à quand me direz-vous ?

Lorsque je pose la question, et je la pose souvent, la réponse tombe, désarmante, toujours la même : « Pour toujours ».

J’ai envie de leur crier : « C’est faux, c’est archifaux ». Car tout semble prouver le contraire, comme en témoigne à sa façon cette image innocente d’Iluh et des trois filles assises sur les marches de ma maison.

Ou bien ont-ils raison ?

Bali sera-il un des ces îlôts mystérieusement, miraculeusement préservés de notre fureur comme l’archipel des Trobriand que j’aimerais tant visiter ?

A l’autre bout du monde, Nat King Cole chantait South of the Border, De l’autre côté de la frontière. Sa voix me fait toujours chavirer comme elle fait chavirer Haruki Murakami, ce mélomane. C’était au temps jadis, à l’ouest du soleil.

Nat King Cole chantait aussi ce pur joyau, repris avec une justesse troublante dans In the mood for love : Quisas, quisas,
Iluh,¨Putu, Made et la petite Made à mon anniversaire. © C Iluh,¨Putu, Made et la petite Made à mon anniversaire. © C
. Peut-être, peut-être, peut-être.

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