Iles Tiwi: "Nous, les seuls humains"

Les petits-enfants de Patrick au centre communautaire des Tiwi © Claude Hudelot Les petits-enfants de Patrick au centre communautaire des Tiwi © Claude Hudelot
Ici, je veux dire dans le nord de l’Australie, dans le Territory, un terme prononcé avec le respect qui lui est dû, ici rien n’est simple.

Sans le permis vous autorisant à pénétrer sur un territoire appartenant aux propriétaires traditionnels – lesquels ont obtenu de haute lutte les droits fonciers de leurs terres ancestrales, un combat mené depuis le début des années 60 en premier lieu par la tribu des Yolgnu qui vit au nord est de la Terre d’Arnhem, un combat sans fin, d’autres tribus tentant encore aujourd’hui d’obtenir ces mêmes droits– sans permis, impossible de pénétrer durablement sur ces terres. Il en est de même pour les îles Tiwi. Les étrangers peuvent soit déposer une demande plusieurs semaines en avance, soit passer une journée là-bas, à 80 kms au nord de Darwin, après avoir pris un speedy ferry aux puissants moteurs.

Fuyant les « tour operators », j’y suis allé seul avec un vélo de location, et bien m’en appris.

Ce que j’ai vu d’abord : un grand « centre d’art » logé sous une structure en tôle. Là, j’ai aperçu au loin des touristes béats participant à la cérémonie de fumigation que quelques anciens fatigués, vêtus seulement d’un bout de tissu orange autour de la taille, deux d’entre eux tapant lentement sur leurs boomerang, exécutent en signe de bienvenue. Tristes tropiques me suis-je dit.

Puis je suis parti vers l’église. Blanche, surélevée, comme toutes les maisons ici pour se protéger de la saison des pluies, que l’on dit redoutable, sans parler des cyclones, une église de rêve où j’aurais aimé prier, son abside décorée de peintures vives -, un rien naïves, avec des animaux mythiques ou pas, comme l’inévitable croco, des oiseaux de mer, et tout au fond, une peinture suspendue comme un immense kakemono rouille, un homme, un géant presque nu brandissant vers le ciel le petit Jésus. Joseph ?

Plus tard, une femme aborigène m’a assuré que non, ce n’était pas Joseph, mais Dieu lui-même. Pourquoi pas ? Tous deux, le géant barbu, la chevelure crépue embroussaillée et l’enfant, étaient encadrés par deux grandes sagaies.

J’ai aimé les persiennes de l’église et plusieurs totems montrant l’évidence : si 95% de la population est catholique, elle continue de perpétuer des rites animistes venus de la nuit des temps.

« Tiwi » ;, pour les touristes, c’est « l’île du sourire », et il y est vrai que ce peuple s’avère des plus accueillant. J’y reviendrai.

Mais non, Tiwi signifie « Nous, les seuls humains ». Longtemps, très longtemps, ce peuple entre terre et mer, loin de tout, crut être unique. Plus tard, des hommes partiraient sur des pirogues « voler » des femmes dans d’autres îles. Puis vinrent les Makassan, venus de Sulawesi ( les anciennes Célèbes) pour pêcher les holothuries, ces « concombres de mer » ou « bèches de mer » si prisées par les Indonésiens et les Chinois…Ces mêmes Makassan qui s’implanteront durablement en territoire yolngu, faisant parfois souche. Des Tiwi, on dit aussi qu’ils auraient frayé avec certains peuples polynésiens…

Après l’église, le cimetière, sous la chaleur de cette fin de matinée.

Solitude et compagnie de tous ces êtres enterrés là. Des croix de bois, des tumulus, quelques pierres tombales pour les plus riches. Les derniers étant protégés des charognards par une grande bâche bleu clair.

Sur la croix, souvent, le maillot de « football », comprenez ce jeu de balle ovale proche du rugby dont les hommes de Tiwi sont des champions réputés ; en tête de tombe, un ou deux totems mortuaires décorés que les Tiwis nomment pukamani. Les plus grands atteignent deux, voire trois mètres.

La tombe la plus respectable, où repose un chairman du council qui fit beaucoup pour l’archipel, est encadrée par pas moins de six pukamani où apparaissent poissons et oiseaux mythiques.

J’ai repris mon vélo pour sillonner le village de Wurrumiyanga entre les maisons, toutes perchées sur des blocs de ciment, les plus anciennes et les plus belles en bois, la plupart en tôle avec souvent des carcasses de voiture abandonnées là depuis des lustres. Et aussi parfois couvrant la façade de la véranda, de la varengue, un grillage pour atténuer un peu les effets des cyclones, deux fauteuils en rotin, des matelas de mousse qui sèchent au soleil, un certain état d’abandon…

Rares sont les humains qui marchent sous le cagnard. Pour me protéger, j’ai mis mon T-shirt sur mon chef, jouant les bédouins du désert….

« Hello ! ». Certains m’interpellent ; je m’arrête. Et nous causons. La faim commence à me tenailler. Ils m’indiquent la prochaine étape. Ce sera l’unique « centre commercial », en tôle, cela va de soi.

Improbable bâtiment. Au centre le supermarché bien achalandé, avec des murs entiers de produits réfrigérés. Pas d’alcool en vue. Aux deux bouts, un resto avec une vingtaine de grandes tables communautaires et à l’opposé un vaste café. Tout est à la fois protégé par l’immense toiture, grillagé – l’obsession bien naturelle du cyclone annuel - et ouvert à tous vents. Un écran de télé extra large diffuse des jeux stupides et rigolos. Des blancs of course. Incongru. Surréaliste. Deux gamins regardent un temps, avant de repartir avec leur ballon ovale.

A deux pas, sous de grands arbres, je découvre des dizaines de femmes de tous âges, des enfants, quelques hommes aussi.

Toutes jouent aux cartes. « Where are you from ? » « France ». « Long way », dit la première, une vieille édentée à la chevelure blanche, souriante. Et les autres de reprendre : « long way, long way »…

Leur jeu, me disent-elles, c’est comme au casino.

Et oui, elles aiment le casino, comme celui, rutilant, xxlarge, que d’autres aborigènes fréquentent, maintenant qu’ils y sont admis, à Darwin. Du pain, superbe buffet pour le troisièmee âge ! - des jeux et lieu de rencontre pour tous : blancs, asiatiques – Chinois surtout, Philippins et donc aborigènes du Territory. Certains d’entre eux y passent la journée ou la nuit. Ils jouent ou se prélassent dans les fauteuils moelleux de ce temple du lucre, tout comme les blancs. Pas de mélange.

Back to Tiwi : Assis au sol, sur une toile cirée, les hommes jouent sous un autre arbre vénérable. L’un d’entre eux fait la banque. Chacun se présente.

L’un d’entre eus, probablement le plus âgé, semble être leur leader. Il a un look d’enfer avec son marcel jaune vif, ses lunettes panoramiques comme deux grands miroirs orange.

« Paris ? Long way ! I am Francisco. Claude, how old ? »

« Guess Francisco ! » Rires. Ses potes se rapprochent de nous. Alors commence le petit jeu de la devinette. « Tu as quoi, 6à ans ? » Non, non Francisco, plus.65 ? 70 ? Plus Francisco !

J’ai gagné. Lui est né en 1951. Marié deux fois. Dix enfants et combien de petits-enfants ? Il s’y perd.

Les autres viennent me saluer, faire un brin de causette. On échange les noms : Brian est cuistot à Darwin et fier de l’être. Ken s’avance. Ils sont jeunes tous deux, beaux gosses avenants…Les plus anciens portent souvent des barbes très fournies. Certains sont de vraies armoires à glace. Tous débonnaires. Un régal.

Plus tard, j’apprendrai que deux d’entre eux jouèrent jadis, en l’an 2000, dans un film de fiction mythique nommé Yolngu Boy, cette tribu située pourtant loin des Tiwi, à 1000 kms au nord-est de l’Australie.

Le jeu de cartes ? C’est chaque matin. Mais alors, de quoi vivez-vous ? « Welfare » me dit l’un. D’autres m’assurent travailler au Tiwi Art center. Et les enfants ? Ils vont dans l’une des trois écoles catholiques du village, Celles et ceux que j’apercevrai ici ou dans les cours d’école m’ont l’air heureux, joyeux, joueurs.

Me frappe aussi le fait que ces femmes et ces hommes ne semblent pas pris d’alcool, un fléau dévastateur dans beaucoup de tribus et surtout en ville, dans les rues du centre de Darwin. Dur, dur. A contrario, un seul signe: à deux reprises, des hommes m'ouvrent le chemin dans le labyrinthe de la maison communautaire. Et à deux reprises, ils me demanderont, sans insister, que je leur offre un coup. 

Un peuple que le colonialisme blanc a littéralement explosé. Hier, mon ami Batuman, un leader de la tribu Yolngu m’a juste dit, me regardant droit dans les yeux, évoquant les « bolanda » (les « hollandais » et par extension les blancs) : « INVADERS ». Tout était dit. Batuman est un « ceremony man ». Nous dirions un chamane.

J’ai été manger sandwich au jambon et bananes au bord de l’eau, avec vue imprenable sur l’autre rive, celle de l’île Melville, la plus grande. Eau turquoise et vive. Poissons et crcodiles invisibles mais bien là. Ici, c'est Bathurst island.

Au fait, si les Tiwis semblent quelque peu familiers avec notre pays, cela tient peut-être au fait que l’un des premiers visiteurs se nommait Nicolas Baudin, natif de St Martin de Ré ( !), lequel aborda les deux îles principales en 1802 ou 1803, « l'expédition s'étant révélée être l'un des plus grands voyages scientifiques de tous les temps » dixit Wikipédia.  Baudin releva la plupart des côtes de ce pays continent.

Retour au centre commercial après avoir découvert la sculpture en bronze d’un guerrier tiwi, brandissant un tomahawk en direction de Darwin.

Son histoire, je l’entendrai de la bouche de son neveu, Patrick Connell, un des trois élus du conseil des îles, petit-fils d’un des chairmen, tandis que nous prenons un café. Bientôt il sera entouré de certains de ses enfants et petits-enfants, qu’il appelle à travers la grille du resto pour me les présenter. Entre nous, le courant passe. Les gosses : adorables. Les deux petits derniers viennent s’asseoir sur la table, s’approchent tout près de moi. Rires et grimaces. Très doués pour tirer la langue !

Pendant la dernière guerre, me raconte Patrick, les Japonais effectuèrent 64 raids sur la région et détruisirent une bonne part de Darwin.

Un avion nippon de l’escadre dite « Zéro », touché, réussit à atterrir tant bien que mal. En jaillit un kamikaze miraculeusement sain et sauf. L’oncle de Patrick accourt, le tomahawk à la main. Il vise l’étui de revolver de l’aviateur. Bingo. L’autre lève les bras. Ainsi fut fait prisonnier le seul et unique ennemi des Tiwis. Et ainsi naquit un héros et une légende digne d’un grand western ! !

Patrick me bombarde de questions, sur ma famille, pourquoi je vis à Bali, ce que j’ai fait ici et là. Lui aussi à baguenaudé, il connaît la vie et la grande île.

« J’aurais tant aimé rester plus longtemps ». Lui : « Tu reviens, tu me préviens, je m’occupe de l’autorisation et tu dors à la maison. Reviens en mars, au moment du grand tournoi de football ». Au fait, notre football, nommé ici soccer, ils connaissent et apprécient nos propres champions.

Puis Patrick m’accompagne jusqu’à mon vélo, entouré de sa descendance. Les gamins sont à la fête. L’une de ses petites-filles, une dizaine d’années, chignon dressé sur sa tête, a des yeux immenses qui ne cessent de rire. Elle est belle, très belle.

Regret de repartir ainsi, comme un voleur.

Sur le ferry, je converse avec un couple de blancs de Sydney, stupéfaits que j’aie causé avec autant d’autochtones. Leur seul contact avec ces derniers, ce fut cette séance foireuse de fumigation.

Je me rends compte à quel point ils sont ignorants de tout. Du nom des tribus du territoire. Du fait que les Tiwis se considéraient encore indépendants dans les années 1930. Du peuple Jawoyn qui possède sur ses terres les fabuleuses peintures pariétales de Nitmiluk. Des grands artistes Yolngu et notamment du groupe de musique mythique des Yothu Yindi, ou du combat décisif d’ Eddie Koiki Mabo lequel obtint la reconnaissance des droits fonciers dans une autre petite île du détroit de Torrès en 1992. Cette reconnaissance capitale pour toutes les tribus aborigènes australiennes, Koki Mabo l’obtiendra post mortem. Toutes sont conscientes du tribut qu’elle doivent à cet homme exceptionnel. Oh Lord, qu’enseigne-t-on aux enfants blancs dans les écoles ???

Pour paraphraser Marguerite Duras, Eiji Okada et Emmanuelle Riva, - Hiroshima mon amour -, je n’ai rien vu aux Tiwi. Ou si peu. Je reviendrai Patrick Connell.

 

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