Cette exclamation, prononcée par son éphémère et jeune amant, le pianiste et compositeur Erland Jansson, résume ce chef-d’œuvre absolu, Gertrud, dernier film de Carl Theodor Dreyer (1964). Avec Nina Pens Rode, Bendt Rothe, Ebbe Rode, Baard Owe, Axel Strobye, rediffusé hier soir sur Ciné+ Classic.
Jean-Luc Godard : « Gertrud est égal, en folie et en beauté, aux dernières œuvres de Beethoven ».
Gertrud, cantatrice en retrait, - une voix sombre, presque sourde, proche de celle de Kathleen Ferrier - chante l’amour, le pardon, un pardon qui s’adresse à ses trois amants. Avant de s’évanouir et de tomber au sol.
« Il le fallait ». « Parlerons-nous jamais le même langage ? ». Des mots comme des couteaux. La langue danoise, si proche et si lointaine, comme un écho à l’apparence froide et "nordique" des personnages.
« L’aventure est terminée ».
Ces personnages qui se parlent sans se regarder, sans nous regarder, souvent figés ou se déplaçant avec une belle lenteur. Longs plans séquences, légers recadrages à peine visibles et ce noir et blanc si tranché qu’affectionnait tant Dreyer. Celui-ci tient le film au bord de l' abstraction lyrique.
Ombres et lumières sculptées disent tout des sentiments et des émotions. Et d’abord le visage de Gertrud, admirablement modelé. Chacune des expressions se voit juste suggérée. Basta.
« La vie est un rêve, une longue suite de rêves » dit-elle -. « Je rêve d’une femme… » lance l’un des hommes.
Sublime Gertrud –et admirable Nina Pens Rode -, plongée dans ses rêves.
Ou dans ses cauchemars : Gertrud se voit nue poursuivie par une meute de chiens...
Un miroir offert jadis par son premier amant reflète sa beauté. Et le passé.
Elle éclatante dans sa robe blanche, dans sa « robe de mariée » comme dit celui-ci, le poète Gabriel Lidman, éploré et tout aussi hypocrite que son mari ou son jeune amant.
Elle vêtue de noir le visage ravagé par la douleur de l’amour. « Je ne sais pas ».
« Je me noyais dans les plaisir de la chair ». Les phases claquent. « C’est ton travail qui nous a séparés ». Un jugement qui s'adresse à l'un comme à l'autre de ses hommes.
Le temps remonte. Un appartement nimbé de lumière blanche, surexposé.
Gertrud porte une robe claire à grandes fleurs. Elle virevolte en chantonnant, ivre de bonheur.
Le malheur vient vite. « L’amour de la femme et le travail de l’homme sont ennemis » dit une note assassine de son amant.
Plus tard elle lui dira « Il faut choisir ». Et aussi : « l’homme ne comprend rien à l’amour, il le dédaigne ». Les hommes n’existent pas. Ou si peu.
Seule Gertrud vit car elle a, encore et toujours, besoin d’amour passionné. Pourtant, « il n’existe pas de bonheur en amour ».
Un soir, elle rencontre dans un parc en catimini le jeune homme qui parfois l’accompagne au piano. Elle l’aime à la folie. Chez lui, il joue pour elle une de ses compositions. Gertrud s’esquive vers la chambre. Sa silhouette en ombre chinoise. Furtif déshabillage dont nous ne verrons rien. Elle se donne à lui. Miracle de l’ellipse.
Tous ces silences.
« En vain », dit le poète « en vain est la définition de ma vie ». Elle lui touche la main et éteint les deux chandeliers qui encadrent le miroir. « O Gertrud ».
Elle est descendue dans les communs. Elle téléphone. Elle ira à Paris. Le mari abandonné et l’ancien amant se quittent. Un ange passe. Au revoir Gertrud, au revoir Gabriel. « Le nouvel amant ne veut pas de moi, je pars seule ».
Le temps a passé.
Axel, le quatrième homme, désormais chenu, amoureux d’elle depuis si longtemps, lui rend visite. Il admire sa peau blanche et lisse. Tous deux sont assis sur un banc rustique dans un lieu monacal.
A une question d’Axel, Gertrud répond : « J’ai écrit un poème, un seul » lui dit-elle.
"Regarde-moi, suis-je jolie ?
Non, mais j'ai aimé.
Regarde-moi, suis-je jeune ?
Non, mais j'ai aimé.
Regarde-moi, suis-je en vie ?
Non, mais j'ai aimé."
Ils sont face à face, deux beaux profils. Entre eux, le feu de la cheminée où brûlent les lettres de son ami éconduit.
« L’amour est tout. Amor omnia. »
Et puis : « J’ai beaucoup souffert, je me suis trompée mais j’ai aimé ». Tant de force, tant de cruauté, tant de vérité.
La porte et le rêve se referment. Un glas sonne au loin. Dernier fondu au noir.