France-Culture: La Chine dans l'ombre de Mao

Vient de commencer ce matin, une série d’émissions produite et présentée par Alain Lewkowicz, réalisée par Anne Franchini, comme seule France-Culture est capable de mener à bien.

Vient de commencer ce matin, une série d’émissions produite et présentée par Alain Lewkowicz, réalisée par Anne Franchini, comme seule France-Culture est capable de mener à bien.

Son titre: “La Chine dans l’ombre de Mao”, thème qui a tout son sens au moment où celle-ci s’apprête à fêter en grandes pompes le 120ème anniversaire de la naissance du Grand Timonier, alors que se déroule le procès du “néo-maoïste” qu’est Bo Xilai.

Bo Xilai, fils de Bo Yibo, l’un des “huit immortels” du maoïsme triomphant. Bref, une série qui tombe à pic.

Alain Lewkowicz a choisi de construire chaque matinée en trois temps: celui des archives d’abord, puis celui d’un documentaire et enfin un débat.  

“Mao est mort, vive Mao!”: les archives d’abord.

Que dire de celles-ci? Leur plus grand mérite est certainement de témoigner de l’aveuglement ou du moins de la méconnaissance des spécialistes de l’époque et surtout de leur soumission, implicite ou explicite, à la formidable propagande du régime maoïste.

A ce propos, il faut se souvenir – nous sommes donc en septembre 1976 – que les “Mao”, “maoïstes” et autres “ml” français ont longuement tenu le haut du pavé dans l’extrême-gauche, y compris dans des journaux comme Libération – normal et quasi tautologique me direz-vous – mais aussi comme Le Monde, où sévissaient des De Beer (Patrice) et autre Bouc (Alain).

En ce sens, le trop court extrait d’interview de Christian Jambet, philsophe mao, dissertant à l’époque avec une docte compoction sur la philosophie de Mao Zedong, qu’il compare à Kant, est un vrai régal.

Autre morceau de bravoure: André Malraux  sur “l’abandon de la Présidence de la République”, sur le fait que Mao souhaitait “prendre ses distances”, lors même qu’il était tout simplement écarté du pouvoir par ses pairs – nous sommes en 1959, le “Grand Bond en avant” provoque déjà des désastres sans nom.

Et que dire du témoignage d’Etienne Manach, , dont les propos hagiographiques frisent l’obscénité?  Notre ancien ambassadeur de France en Chine, retraité dans sa Bretagne natale, se livre à une surenchère de superlatifs laudateurs et justifie à deux reprises le culte de Mao!

Avant d’inventer un nouveau profil à celui-ci en affirmant qu’il “avait travaillé de ses mains”...

Si Pompidou ne dit rien de très original, sinon qu’ils ont “parlé poésie” - on se souvient que notre président avait jadis publié une anthologie de la poésie française, le Grand Educateur ayant quant à lui inondé son peuple de ses odes -, le pompon revient indubitablement à Valery Giscard d’Estaing, Président de la République française en exercice, assénant du haut de son Autorité que “Le Président Mao avait été le Phare de la Pensée mondiale”…

D’autres propos font frémir, notamment ceux de la redoutable Han Suyin qualifiant la Révolution Culturelle de “chaos fertile” et jugeant ces luttes comme “indispensables”.

Notre grande zélatrice va plus loin: il était, dit-elle “l’homme le plus démocratique du monde”.

Quelques années plus tard, le Centre G.Pompidou m’a demandé d’animer des débats sur la Chine contemporaine. L’incontournable Han Suyin était présente, en majesté. J’ai osé la mettre face à ses contradictions et à ses inepties. Foudroyé je fus, ou presque!

Un seul intervenant, Claude Cadart, interviewé par Jean-Pierre Elkabbach, avait tenu des propos à la fois cohérents et justes.

Il évoquait “les tendances anarchisantes” et “les tendances autocratisantes” du personnage. L’historiographie atteste effectivement de son attirance, un bref moment, lors du Mouvement du 4 mai 1919, pour les idées anarchistes. Deux ans plus tard, il devenait l’un des fondateurs du Parti Communiste Chinois.

Intéréssant aussi la réponse de Cadart à la question de Elkabbach: “Qui pleurait?” (lors des obsèques). “Ceux qui avaient besoin de lui, les membres de sa clique”.

Et C.C d’évoquer Madame Mao, Wang Hongwen, Hua Guofeng…Peu d’analystes, hormis un Simon Leys, étaient à même de tenir un tel langage. Avant d’ajouter, en 1976, que “Deng Xiaoping était voulu par la majorité des Chinois”. La suite a prouvé qu’il avait raison.

Des archives à suivre dès demain, à 9h10.

J’attendais la seconde partie, le documentaire intitulé Mao Business”, avec gourmandise.

L’interview de Gao Qian, l’un des frères Gao, dans leur atelier – interview difficile à suivre car passant du chinois à l’anglais puis au français, aurait pu, aurait dû lancer cette seconde partie, documentaire, sur le rails. Raté.

Est-ce cette faiblesse de traduction – et le fait que tout n’était pas traduit- ? (A ce propos, il est étonnant que mon ami Gao Qian s’exprime avec un “Je”, lors même que tout le travail de deux frangins est signé au pluriel, passons).

Sont-ce les questions, pour le moins flottantes, les descriptions des oeuvres? Toujours est-il que rien, ou presque, ne ressort de cet entretien malheureusement confus.

Si: la sculpture “L’Exécution du Christ” ( cf. le texte “Paris accueille L’exécution du Christ”, La Cina è vicina, 19.05.2013) devait originellement mettre en scène non Jésus mais Lin Zhao, autre martyr.

A la fin de cet entretien, les auditeurs de France-Culture ne sauront même pas que l’un des motifs de la haine des Gao envers Mao tient d’abord au meurtre de leur père, “suicidé”, comme tant d’autres, au début de la “Révolution Culturelle”.

Le sculpteur Sui Jianguo, devenu célèbre grâce à ses vestes Mao – que l’on appelle en Chine les vestes Sun Yatsen, “Songshan” – a lui aussi été mis à contribution.

Son explication sur la maomania actuelle  à propos des deux sortes de consommateurs d’objets mao est simple et pleine de bon sens: les premiers parce que les Chinois, qui ont de plus en plus de moyens, achètent tout et n’importe quoi ( ce qui est avéré, zhende!); les seconds étant nostalgiques de cette époque pour des raisons archiconnues que Sui a raison de rappeler: si les riches sont de plus en plus riches, les pauvres, les laissés pour compte restent encore l’écrasante majorité de la Chine post Deng. Ils rêvent d’une Chine moins inégalitaire - peine perdue – et idéalisent le passé.

Autre réflexion de Sui se référant à une de ses oeuvres, “Sleeping Mao”: “ce dernier n’était après tout qu’un être humain” et “le fait de le représenter en train de dormir renvoie chacun d’entre nous à ses propres responsabilités”.

Et Sui de dévoiler en lui-même des sentiments très conflictuels.

Pendant plus de vingt ans, il a aimé sincèrement le président.

Aujourd’hui, il est bien entendu conscient de son obsession pour le Pouvoir – un trait plus qu’important pour comprendre la personnalité et le parcours de celui-ci – et son autre obsession: son désir d’être vénéré par tous.

Sui, pour conclure, évoque un “sentiment obscur” car dit-il “je sais que je dois le critiquer”, mais…

Un autre intervenant, Cai Zhongguo (?), philosophe vivant à HK, semblait à même de développer un point de vue critique constructif.

Las, son français était quasi incomprehensible. C’est d’autant plus dommage qu’il abordait l’une des grandes questions de la Chine actuelle, celle de la mémoire collective.

Passaient quelques phrases telles que “Il ne reste plus que Lu Xun”. Ou bien, à propos de Mao philosophe, “ce n’était pas écrit par lui” (vrai). Ou bien à propos du poète: “ses poèmes sont pas mal”.

Et le philosophe de souligner à juste titre que la création avait été, durant l’ère maoïste, totalement annihilée.

Trois balades agrémentent ce documentaire. Premier son: celui d’un taxi bien allumé à propos du Mao suspendu à son rétroviseur. Il faut savoir que cette coutume proviendrait d’un miracle: un autobus cantonais aurait réchappé à un terrible carambolage grâce à la présence de cette image pieuse. Une histoire que j’aie entendue vingt fois ici ou là.

Le chauffeur de taxi évoque “l’étoile parmi mille autres dans le ciel”, “protégée par deux autres étoiles, Sun Yatsen et Chiang Kaichek” (!), “Mao empereur”, j’en passe et des meilleures.

La seconde balade effectuée par Alain Lewkowicz se déroule au marché aux puces de Pan Jia Yuan, à Pékin, en compagnie de Xin Dongcheng, “plus grand galeriste chinois” et “ambassadeur de l’art contemporain”, pas moins.

Lequel nous apprend que Mao “est traité comme un bouddha contemporain”…

Troisième balade – pardon, mais tout cela n’est-il pas un peu convenu? – dans un de ces nombreux restos “mao” qui fleurissent en Chine (depuis que Madame Tang Ruiren en lança la mode au début de l’ère Deng Xiaoping en son village de Shaoshan.)

Nous sommes à Changsha, capitale du Hunan, province natale du grand homme.

La patronne nous dit que “le Pt Mao manque aux Chinois”, que la cuisine qu’on sert dans son restaurant fait partie de la “culture rouge”, par exemple “l’estomac de porc gras”. Une culture qui va de pair avec une “cuisine délicieuse”.

Et encore ce leitmotiv: “l’économie fait partie de la culture rouge”. Et donc, oui, “on peut faire de l’argent”, “le Pt Mao l’aurait voulu”.

J’oubliais tout un chapître entre “art” (contemporain) et “artisanat”.

Le premier est incarné par de vrais artistes, ceux qui ont véritablement crée l’art pop chinois. Numéro 1 selon un interlocuteur non identifié: Wang Guangyi.

Je crains que le mot “artisanat” ne soit mal choisi et induise le fidèle auditeur de France-Culture en erreur.

Ce terme impropre recouvre tout simplement la notion de faux grossier.

Des faux qui se répandent par milliers dans tous les coins de Chine, souvent produits à Jingdezhen, capitale mondiale de la porcelaine, ou dans les ateliers de peinture de Shenzhen. Là, des centaines, voire des milliers de copistes travaillent d’arrache-pied, imitant qui Wang Guangyi, qui Fang Lijun, qui Andy Warhol, et surtout, surtout, Yue Mingjun.

Vint le débat.

Si vous souhaitez podcaster un élément de cette matinée, c’est celui-là qu’il vous faut!

Sujet: les Gardes rouges. Intervenants: Jean-Philippe Béja et Michel Bonnin, tous deux chercheurs, et certainement parmi les meilleurs experts de cette période.

Et deux intellectuels chinois: Xu Youyu, ancien Garde Rouge, signataire de la Charte 08, Yin Yongbiao qui ignorant la langue de bois (il serait utile d’avoir leur nom et leur bio sur le site de F.C).

Un débat riche, bien structuré, éclairant.

Celui-ci s’est ouvert par un “chapeau” d’Alain Lewkowicsz sur les affrontements sanglants entre factions rivales à Chongqing pendant la Révolution Culturelle et l’existence d’un cimetière où sont enterrés plus de 600 Gardes rouges.

Suit le témoignage de Xu, qui faute de posséder une “bonne origine” se verra dans un premier temps écarté du mouvement, avant de rejoindre les “rebelles”, “happé par le tourbillon ravageur de la Révolution culturelle” selon ses propres termes.

Yin raconte non sans humour un moment crucial. 

Nous sommes le 3 juin 1966, peu après le lancement de la R.C (16.05.1966).

Il est en cours. D’autres étudiants sèchent déjà les cours et manifestent dans la cour, hurlent des slogans incompréhensibles, frappent aux carreaux en tentant d’entrainer leurs camarades.

Le professeur ne cesse de regarder sa montre et d’égréner le temps. La sonnerie résonne. L’école est finie…pour longtemps.

Dixit Yin: “Nous ne sommes plus jamais revenus en cours”.

Entre ces témoignages et les éclairages sur la genèse de la R.C apporté par Bonnin et Béja, l’émission prend enfin son envol.

Tous deux répondent précisément à toutes les questions.

Comme celles sur les “cinq categories noires”, sur le phénomène de “catégorisation de classe” commencé plus tôt, dès 1962. Mao, cette année-là: “N’oublions pas la lutte des classes”.

Les quatre intervenants montrent bien les grandes phases et ce faisant, soulignent sans le dire, le rôle primordial du vieux stratège, deus ex machina qui joue là sa dernière partie d’échecs. Avec quelle habileté, avec quelle rouerie!

Xu et Yin, d’une seule voix, reconnaissent qu’ils n’y comprenaient pas grand chose, naïvement persuadés que Pékin était le bras armé de la Révolution mondiale!

Pour Xu, l’appel de Mao apparaissait comme “grandiose” (weida).

L’un d’entre eux citera la fameuse phrase de l’écrivain Ba Jin (auxquel est dédié le seul musée de la révolution culturelle, construit par le milliardaire Li Ka shing dans une colline non loin de sa ville natale, Shantou): “Les jeunes sont devenus des loups en une nuit”.

Tous quatre évoqueront à plusieurs reprises les violences.

Celles de l’été 1966, dévastatrices, contre “les quatre vieilleries”; celles contre les intellectuels, bientôt dénommés “les puants de la 9ème catégorie”.

Béjà rappelle ce que subira Wang Guangmei - dite “la belle Wang” -, épouse du Président de la République, Liu Shaoqi, à l’initiative de Jiang Qing, la femme de Mao.

Celle-ci transmet ses ordres à un jeune “va-t’en-guerre”, Kuai Tafu, l’un des “petits généraux” de la révolution culturelle…

Les explications qu’ils donnent des violences de 1967, de certains massacres, des séances d’humiliation provoquant nombre de suicides, du “cannibalisme de haine” selon l’expression juste de Michel Bonnin, - “au Guangxi, on mangeait les coeurs, les foies, les parties génitales pour se donner de la force et du courage” - , bref de la barbarie, ces explications touchent juste.

Michel Bonnin évoque aussi l’histoire terrifiante de victimes condammées par des “ultras”, pendues à titre d’exemple aux réverbères de la ville de Canton.

Il souligne l’énorme responsabilité de Mao, qui certes n’a jamais écrit qu’il fallait en passer par ces tueries, mais qui les a encouragées en faisant la part entre “les bons” et les “catégories noires”. Libre aux Gardes rouges et autres rebelles de torturer, tuer, pendre.

Yu renchérit: “si l’on ne détruit pas l’ennemi, c’est lui qui vous détruit”.

Et aussi: “Liquider son prochain était justifié”.

Yin constate quant à lui que la politique ne jouait plus aucun rôle dans ces affrontements sanglants. Il s’agissait, purement et simplement, de rêglements de compte sans fin entre factions rivales. Il parle par exemple de la violence gratuite de “la chorale des vieux Gardes rouges”.

Michel Bonnin: “On brandissait le Drapeau rouge pour lutter contre le Drapeau rouge”. “Ces luttes provoquaient”, au fur et à mesure, “des pulsions de mort dans toute la société”.

Puis Mao en vient à l’ultime recours, celui de l’armée. Autres violences, amplifiées par l’utilisation des armes, des canons parfois.

Les derniers constats de Yu et de Yin sont amers: “Mao nous a utilisé”. Il nous a fait croire que nous étions les “petits généraux” (de la R.C). Et Jiang Qing, “les petits soleils”!

“Nous étions les partisans les plus fervents de Mao, avant de nous opposer à la Révolution culturelle”.

L’envoi massif de ces jeunes dans les campagnes leur ouvrent les yeux sur la pauvreté, voire la misère qui y sévit. Alors, à quoi bon la révolution?

L’affaire Lin Biao, en 1971, vient ternir encore un peu plus leur idéal révolutionnaire.

Plus tard, après avoir accumulé les lectures d’ouvrages occidentaux, après avoir mené leurs propres enquêtes, certains vont commencer à comprendre que les ideologies sont “une vaste supercherie”. Ils doutent de la légitimité du Parti Communiste chinois.

Jean-Philippe Béja, pour conclure, évoque le vers d’un poète contemporain, “Je ne crois pas”, celle d’une génération “Je ne crois pas”, qui cherche à comprendre les racines profondes du mal et rêve de transformer la Chine en démocratie.

Demain, seconde émission…

 PS. En attaché, la photo de Madame Tang Ruiren, à gauche avec son enfant dans les bras, avec sa famille et le Pt Mao, prise par Hou Bo le 25 juin 1959, à droite la même dans l'un des ses vingt restaurants, celui de Shaoshan, signée Guy Gallice. Il est assez déplorable que les quelques images apparaissant sur le site de F.Culture ne mentionne pas leurs auteurs...quand ils sont connus. (Doube page du MAO, éditions du Rouergue).

Seconde double page: Mao, photo d'Edgar Snow prise en 1936, colorisée plus tard par Madame Meng Songren. A droite, peinture de Li Shan, artiste shanghaien. 

Troisième image: le marché aux puces de Pan Jia Yuan, à Pékin. 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.