La journée se présentait sous les meilleurs auspices. La preuve : nombre de clans, de familles, avaient sonné le ban, le plus souvent pour conclure un long cycle de crémations. Ce que l’on nomme ici, de « grandes cérémonies », avec un ton où se mêlent fierté et disons-le, un certain accablement, n’est-ce pas Mahindra ?
Sur la plage de Buitan, où se trouve, vous le savez maintenant, le sympathique « homestay » des mes amis Tania et Lempot, « Lumbung Damuh » et ses cinq greniers à riz, j’aperçois au loin, sur le coup de 13h, de hautes tours brillant au soleil et plusieurs traînées de fumée blanche.
Plus près de moi, un jukung, pirogue à double balancier, surfe sur la vague avant de se poser sur le sable gris. En descendent une dizaine d’hommes et de femmes habillés de blanc et de jaune, la première, rieuse, portant sur son chef plusieurs urnes d’étain. Ils reviennent d’une dispersion des cendres, comme le veut la belle tradition hindouiste. Plus tard, Made, l’un des employés du Lumbung Damuh m’expliquera que cette cérémonie grandiose marquait effectivement la fin de plusieurs crémations de la caste des brahmanes.
Je m’approche des tours, posées sur le sable à quelques mètres de la mer. Un peu plus haut sur la plage, plusieurs jukung sont remontés là pour les protéger de la marée haute, tout près de plusieurs grandes huttes au toit de chaume où les pêcheurs rangent leurs grands filets.
Ils sont une poignée à officier autour des tours, composées de bois léger et de papier blanc et or, les allumant l’une après l’autre.
Un homme d’une haute taille au costume impeccable, portant lunettes et petite coiffe traditionnelle, supervise la cérémonie. Si j’en juge par les « cadavres » d’autres tours déjà consumées, ainsi que par tous les débris visibles sur plus d’une centaine de mètres, celle-ci a dû commencer beaucoup plus tôt. Ce serait donc « le bouquet final ». Parmi le petit groupe actif, une seule femme, probablement musulmane.
Lorsque les tours se mettent à flamber, le feu rougeoie très fort et très haut. Si la base ressemble à un temple, le sommet figure une pagode de neuf étages dont la pointe semble viser – et probablement vise-t-elle – le Dieu Agung, aujourd’hui parfaitement visible.
Malheureusement, des flammèches volent vers la plus petite des huttes. Le feu prend instantanément. Quelques pêcheurs se précipitent pour éloigner les jukung et leurs filets. Plusieurs brahmanes tentent d’éteindre l’incendie avec des bassines d’eau de mer. Las, feu et vent combinés ont vite faite de détruire la première hutte, puis la seconde, beaucoup plus grande.
Dès lors, une seule solution, au risque sinon de voir le feu se propager plus loin et de toucher la palmeraie toute proche et les premières maisons : pêcheurs et brahmanes décident d’abattre les piliers de la hutte et d’éteindre les flammes. D’un seul mouvement, le chef ordonne que l’on abatte les tours encore debout. Sage décision, quoique bien tardive.
A cet instant, entre les tours couchées, celles qui finissent de se consumer, la fumée, le cri des hommes que l’on sent épuisés par l’effort, règne une atmosphère très « doppo la guerra »…D’autant que d’autres éléments de décoration, où dominent l’or et le blanc, jonchent le sable au bord de l'eau.
Espérons que des équipes de nettoyage viendront rendre à la plage de Buitan un semblant de virginité avant dimanche prochain. Ce jour-là, comme chaque semaine, grâce à l’initiative de Tania et de Lempot, une tradition se perpétue depuis plus de dix ans: des dizaines d’amis volontaires munis d’une longue pince tentent de redorer le blason de cette jolie anse. Parmi ceux-ci, l’autre dimanche, il fallait le voir pour le croire : tout un club de motards, venus sur leurs « gros cubes », des « Kawa » sagement rangées à l’ombre, ramassant méthodiquement les déchets venus le plus souvent de l’océan. Mais pas seulement.
En m’éloignant de la plage, j’entends le son lancinant du camion de pompiers venu d’Amlapura, la petite capitale de la province de Karangasem, beaucoup trop lointaine.
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Il est 18h11, heure locale. J’écoute avec ravissement le chanteur Bertrand Belin sur France-Culture, c’est l’heure de « la grande table » -, le regard tourné vers le détroit de Nusa Penida et de Nusa Lembongan, scintillant comme jamais. Dans la vallée, autour d’Amlapura, des colonnes de fumées par dizaines montent vers le ciel. Au crépuscule, les paysans, en cette saison mi sèche mi humide, brûlent des feuilles au creux des fossés, histoire aussi parfois d’éloigner les moustiques. La même vie depuis des siècles.