Bipolaires mes soeurs, bipolaires mes frères, unissons-nous!

Oui, bipolaires mes sœurs, bipolaires mes frères, bipolaires de France et de Navarre, bipolaires du Rouergue à la Cévenne, unissons-nous pour sauver d’un oubli déjà menaçant l’un des écrits les plus exceptionnels de l’année 2017, j’ai nommé Encore vivant, premier livre d’un bipolaire hors-normes, d’un bipolaire génial, que les éditions du Rouergue ont eu l’excellente idée d’éditer.

Vous vouliez du mystère, en veux-tu en voilà. Sur la couverture, un homme lévite, il tient dans la main droite un pinceau, dans la gauche un pot de peinture noire qui dégouline au sol. Il vient de tracer – comment, je vous le demande – une ligne verticale noire, tel un maître chinois de la calligraphie…Un nom sur fond rouge : Pierre Souchon et en-dessous, dans le même rouge, Encore vivant, puis en tout petit en bas à droite, « la brune du rouergue »…

Félicitons les Editions du Rouergue, et honte aux grandes maisons parisiennes pour n’avoir pas su entendre ce cri, compris la valeur « hénaurme » - et oui, il y a de l’Ubu chez Souchon – de ces envolées rageuses, perçu cet humour dévastateur, qui vous fera rire comme un dément…De folie, il est question, à toutes les pages, à toutes les lignes. Vous ne saviez pas ce qu’est un être « bipolaire » ? Vous n’aviez pas, ces derniers temps, découvert une plume volant haut, très haut, au-dessus d’un nid de coucou, une plume trempée d’humeurs viscérales ? Alors ouvrez, ouvrez vite Encore vivant.

L’ énergumène bipolaire puissance 10 se nomme donc Pierre Souchon.

Ah, si Bernard Pivot sévissait encore…Il nous aurait rejoué la célèbre séquence du chantage, que dis-je, de son suicide annoncé si Balzac et la petite tailleuse chinoise de Dai Sijie ne décollait pas des ventes !!! Il aurait brandi le bouquin, tel un bipolaire en pleine crise, en nous menaçant tous…

Je l’entends d’ici, comparant ce premier opus au « Voyage » du grand Céline, d’autant que ce bouquin improbable, indécent, nous plonge nolens volens dans les entrailles glauques, noirâtres, d’un être vivant les affres d’une maladie encore mystérieuse nommée bipolarité. Sauf que.

Sauf que le bon docteur Destouches, qui soignait les corps, appliquait, avec toute la verve et le génie que l’on lui connaît, avec aussi, mine de rien, une certaine distance, sa méthode de praticien pour mieux ausculter la condition humaine.

Chez Souchon, Pierre, alias Chichi, alias Pierrot, foin de distance : la condition humaine, c’est la sienne ; la tragédie, c’est lui. Il s’expose, se met à nu, lui dirait « à poil ».

Les psys, les médecins, les infirmiers et autres gardes-chiourme, ils sont, ou il les voit, les sent, les vomit de l’autre côté de la barrière. Une immense barrière. Infranchissable. « La barrière des fous ». A l’exception de « madame Ducis », une jeune interne pour laquelle il en pince qui lui tient la main pour qu’il s’endorme et le tient à distance aussi.

Disons-le: lorsque notre hyper bipolaire se met à déconner, les chaises, les tables et tout le tintouin valsent au sein de son « HP » (Hôpital Psychiatrique, quelque part entre Montpellier et ses chères Cévennes, en pays ardéchois).

Pierre Souchon, je l'ai lu après avoir été attiré par une critique fort élogieuse dans Le Monde sous la plume de Macha Séry. Bipolaire moi-même – light mais bipolaire tout de même – j’avais commandé le bouquin illico. Et là, le choc. A quoi bon continuer ? Je veux dire: la critique, je peux bien aussi la faire. Elle serait dithyrambique, vous l’avez compris. Et d’autant plus empathique qu’elle serait confraternelle !

Alors voilà. Pierre Souchon a vidé son sac. Qu’adviendra-t-il de lui, de son talent, de sa fulgurance, de ces envolées flamboyantes ? Un météore vient de strier notre ciel. Nous avons bien failli l’ignorer. Et maintenant ? C’est pas joué car les « thymorégulateurs » pourraient bien lui couper sa créativité échevelée, ce volcan. Wait and see.

Dithyrambique, je signe.

A ce propos, attention : ceci n’est en aucun cas un témoignage. Tout le contraire. C’est ce qui nous fascine : il nous balance du vécu, le sien, avec une sincérité, une indécence – j’insiste – à nulle autre pareille. Qu’il ait osé, sans trembler, nous sidère. Osé aussi ne pas se donner le beau rôle, doux euphémisme.

Ah, Pierrot et ses potes du HP perdus dans une « longue nuit mentale ». Les aliénés, les alcooliques, les dévastés, les schizophrènes, les déficitaires, les anorexiques, les suicidaires, les scarifiés, les asphyxiés de neuroleptiques, les paranos carabinés comme son coloc Lucas, « l’immense armée des allumés ». « Je venais d’entrer dans le cortège effrayant des grands dérèglements ».

Ah, Pierrot, « les filles » comme il dit et son hypersexualité, qui interroge un grand psychiatre « international reconnu », « le manitou de mes deux », « le prince illustre des neuroleptiques », « l’Everest du Rivotril », «  le doyen des pharmacies », « le Danube de la piqûre »….

Son portrait à charge de la famille du Claudel – Polclo ( !) – dont son ex-épouse, Garance, l’amour de sa vie, est l’une des arrière-petites filles, ce portrait est un morceau de bravoure d’autant plus délectable, époustouflant, que Pierrot Souchon en est le protagoniste déviant, forcément déviant. Les passages consacrés à Camille Claudel, autre recluse, sont à pleurer.

Au lieu de frimer en « critiquant », il m’a semblé cent fois plus juste, plus éloquent, de citer plusieurs passages de Encore vivant. Les transcrire me transporte déjà ! Pas facile de choisir. En voici trois. (J’espère que Le Rouergue ami ne m’en voudra pas. Vous le savez bien vous autres, impossible de couper !)

Le premier extrait pourrait s’intituler : « La famille Claudel, Camille et moi ». (pp 202-205).

« Ma justice est entre les murs.

Entre les murs.

Une seule fois, Victor, le père de Garance, avait évoqué avec mois sa grand-tante Camille – chargé de menaces : « Ne compte pas sur moi pour la défendre ! »

-Parce que on pouvait l’attaquer ?

-Peut-être parce qu’elle aimait Rodin ? Parce qu’elle avait avorté ? Parce qu’elle avait passé trente ans enfermée ? Parce qu’elle était morte de faim ?

Son frangin ambassadeur de France, elle crève de faim dans un asile, balancée à la fosse commune.

  • « Ne compte pas sur moi pour la défendre ! »

Les asiles, çà les connaissait, dans la famille. (…)

« Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».

J’avais retenu ce mot de Camille, un jour.

Eux, l’absence ne les tourmentait pas. (…)

Voilà. Quelque chose d’absent te tourmente. ..Oh. Oh mon gars. C’est vrai qu’elle a quand même une fameuse gueule, ton histoire. La famille Claudel, de nouveau, vide un de ses membres à l’asile. Comme ce catholique clan confit de bourgeoisie avait condamné les fulgurances et les transgressives amours d’une artiste, la laissant agoniser de faim au bout de la longue nuit de l’internement, le voici un siècle plus tard dressé tout entier pour détruire jusqu’à la trace d’un aliéné qui avait espéré, le temps d’une noce, s’incorporer dans leur sainte trinité – vanité des vanités ! Et que crève la différence, au fond d’une piaule dénudée ou au bout d’une corde, pourvu que l’honneur de la tribu soit préservé. Et maintenant, mon camarade.

Maintenant que t’as dit ça. Maintenant que tu le tiens bien, que tu le cuisines, que tu le fais chauffer – tu sais les préparer, les mythes, les assaisonner, y entrer ce qu’il faut de pathos et de poésie, de souffrance et d’étoiles, tu sais tracer les échos, mettre les couleurs en musique, appeler la terre et les Dieux, parce que parfois il en existe. Fais-la marcher, une fois encore. Fais-la marcher, tu sais bien, tu la connais, ta tête épique, elle engendrera encore, bonne fille, tes cycles légendaires. Dans les ruines, tout est prêt. Voilà sous ta main une salle commune et grise où les cris des fous, tes cris, se répondent sans fin, entrechoquant les blouses de médecins vengeurs… »

Second passage, pp 51, 52, 53. Pierre Souchon vient de se faire choper, attacher, sangler après avoir été tabassé. Sa main gauche plâtrée…Un cauchemar. Tout cela pour avoir, au départ, réclamé un verre d’eau.

« (…) On peut m’expliquer ce que je fous là putain pour un verre d’eau ? Ils reviennent ! Une dizaine ! C’est une médecin, elle, S. Cancet, elle me pique dans le cul ! Fort ! Ils me laissent !

-« Debout, les damnés de la terre… »

Je chante, çà va me tenir éveillé.

-« Debout, les forçats de la faim

La raison… »

Je suis pas allé tellement loin dans les couplets.

Je me suis réveillé attaché pareil, transféré dans un hôpital psychiatrique ardéchois pendant mon sommeil de plus de trente heures. Ils m’avaient hospitalisé à la demande d’un tiers, mes parents avaient signé. J’ai fait un cinéma extraordinaire, dans cet hosto. Emprisonné embastillé pour un verre d’eau çà allait chier, j’ai retourné le service de la tête aux pieds. Le problème c’est que le docteur Lerolin m’attachait, je l’adorais, ce psychiatre patelin, bonhomme, qui rigolait à toutes mes envolées. Mais lorsque j’étais trop pénible il me menaçait. « Les ficelles, Pierre, attention, les ficelles » - et çà me tombait sur la gueule, la chambre de sécurité entièrement camisolé. J’en avais rien à cirer : je prenais pas mes cachets. On ne me la faisait pas, à moi l’ancien interné. On allait pas me légumiser. Du coup personne ne comprenait pourquoi je ne me calmais pas avec les doses que j’ingurgitais. Maman a découvert un jour dans mes poches quatre-vingts comprimés. Par la suite, çà n’a plus plaisanté. Au moment de la distribution des « bonbons », on disait, trois infirmières scrutaient le fond de ma gorge avec une lampe pour vérifier si j’avais effectivement avalé. J’étais bien obligé, maintenant, et le coup de bambou a été exorbitant. J’ai passé deux ressourçantes semaines à me tenir aux murs pour marcher, chancelant j’y voyais plus que dalle, avec ma mâchoire que je n’arrivais plus à fermer et un filet de bave interrompu sur mon tee-shirt, je l’essorais en fin de journée. Elle a fini par porter ses fruits, la thérapie, et j’ai discuté longtemps avec le docteur Lerolin.

Il n’était pas avare de son temps, ce fin praticien, service public en bandoulière. Chez lui, il y avait quelque chose comme un peu de terre, de l’humus, une odeur de paysan qui me plaisait énormément. Je l’appelais « monsieur Dumoulin », « Lamolinette », « Etienne Mougeotte », « Papi Mougeot », il se tordait de rire et m’entretenait de bipolarité. C’était flagrant, il diagnostiquait, ce que je me tapais. Sans chichi psychanalytique, il dressait un tableau clinique. Çà devenait extraordinaire. Mes dernières années de vie s’éclairaient, ces alternatives de pahses dépressives profondes et de « phases libres », où je me trouvais dans « thymie normale ». Ce même « dérèglement de sérotonine » pouvait parfois entraîner des phases « maniaques » - les trois derniers mois de surexcitation grandissante, lorsqu’à la fin je ne mangeais plus ni ne dormais, sans sentir la faim ou la fatigue. Il me fallait des « thymorégulateurs » contre ces variations d’humeur, et des neuroleptiques en complément pour me « sédater très légèrement ». J’aurais à vie un traitement. Avec çà, je serais peinard, et c’était franchement pas la peine de m’emmerder avec des psys à la merde qui racontent des histoires, bon, monsieur Souchon, je dis pas sans intérêt, mais en ce qui vous concerne il y a une vraie symptomatologie, donc les psys ils sont bien gentils mais ici il faut être sérieux, on est dans une pathologie.

Plongeant subitement sous son bureau, je lui retirais ses chaussures pendant nos conversations… »

Commenter ? Ah non. Juste : lucidité extrême, vertigineuse ; humour corrosif…

Mon passage préféré. Le père de Pierre, alias Cada, alias Manoust, ex garde-chasse, ex directeur départemental de l’Office national de la chasse et de faune sauvage en Ardèche lui rend visite au HP. (pp 38, 39).

« - çà va Chichi ?

-Ah putain c’est toi Manoust ?

- Ouais je suis en retard, j’étais avec ta médecin. Qu’est-ce que tu veux faire ?

-Ben l’autre connasse m’a dit qu’avec toi j’étais autorisé à aller dans le parc.

-Ah oui, ils me l’ont dit aussi. Tu veux que je t’ emmène ?

-Oui, çà me faire du bien…Mais il faut que tu me donnes le bras, je tiens à peine debout.

On se met en marche.

-Putain de Dieu on dirait que t’es soûl comme un cochon ! rigole papa. Non mais tu va pas te faire azimuter par deux cachets ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

-Ah oui putain, tiens, tu vois, toi, là…Ils te filent le quart de ce qu’ils m’ont mis dans le nez, tu dors pendant une semaine.

-C’est rien tout, ça. Faut pas se laisser impressionner.

Il se bidonne. On arrive dans le parc. Il est dans la brume, en tous dans la mienne, perce que malgré le soleil d’hiver, je distingue seulement de grandes formes d’arbres en vapeur.

Quand on s’approche, avec papa, je les reconnais. Je te reconnais, mon chêne vert, compagnon austère de toutes les saisons – on n’a jamais été proches, toi et moi. Je te reconnais, mon chêne blanc, mon pubescent, tes feuilles qui tombent au premier printemps, ton écorce filée, rayée, rainurée, qui a laissé des traces sur mes genoux tous mes été d’enfance. Vous voici, mes pins, ceux des houillères, mes maritimes étayeurs de puits de mine, chiendents de mes montagnes, et vous, les parasols de Méditerranée, je ne vous ai jamais trop intégrés, sauf vos aiguilles, leur goût citronné, votre résine, son goût rude et grave. Je te débusque, même sans feuilles, toi le figuier, toit le lilas, toi le laracio, seul parmi tes frères à pousser droit, pin de meuble, bois de choix. Tu es l’olivier, et sur ton tronc, je distingue les chats que se font les grilles. Et toi, Tu…

-Putain de Dieu Chichi tu aurais vu…

-Dis, Manoust…

-T’aurais vu comment ils m’ont fouillé à l’entrée ! Incroyable ! Tu fais chier, avec tes histoires ! Non mais quand je me suis pointé tout à l’heure on aurait cru que c’était Carlos qui arrivait ! A quatre autour de moi, ils étaient, ils m’ont fait mettre les mains en l’air ! Nom de Dieu, il me traitent comme un terroriste !

Je rigole comme un âne ».

Souvent, relisant encore et encore Pierre Souchon, j’éclate de rire. Parfois, je pleurerais bien un coup.

Je voudrais encore évoque sa relation avec Cada, Manoust, son papa. Lorsqu’ils sont à marcher dans le parc…Ou vous dire que ce bouquin est diablement politique.

Ou bien encore qu’il possède une structure d’autant plus remarquable qu’elle est souterraine : ce dialogue entre le mal qui le ronge et son enfance, sa famille, « mamet », « papet », l’oncle Claude – Oh, le passage assassin sur Depardon : « tu me l’envoies ton Depardon ! » - et le fait avéré, perçu par la belle madame Ducis « aux yeux verts incroyables », que Pierrot n’avait jamais fait le deuil de ses grands-parents paternels…Ceci expliquerait-il cela ? Allez savoir.

Et le style !? Quel souffle. Une vraie tramontane parfois.

J’ai évoqué Louis-Ferdinand Céline. Même famille certainement. Même inventivité. Ainsi, Pierre Souchon excelle-t-il dans les néologismes verbaux : récalcitrer, légumiser, sédater... J’en passe et des meilleurs. Pour le reste, les deux écrivains se placent aux deux bouts extrêmes de l’échiquier politique : Céline et son épouvantable racisme, ses monstrueux anathèmes ; Souchon et son anarcho-gauchisme. Son bouquin aurait pu tout aussi bien s’appeler « Le camisard camisolé ». (Un autre de ses néologismes).

Un mot, un seul, résume presque tout : révolte.

Parfait, Encore vivant ? Mais non. Quelques flottements vers la fin. Comme si le journaliste Pierre Souchon – il écrit pour l’Humanité et pour le Monde diplomatique – reprenait le dessus. Et cette bonne vieille raison itou. Comme un retour subreptice à la normale.

Là, j’arrête.

Ah si, un dernier mystère. La dédicace : « A ma mère qui a renversé toutes les montagnes ». Comme le légendaire Yukong. Lui les déplaçait.

Elle n’apparaît que fugacement, aux moments les plus critiques : « Maman ! j’ai hurlé. Maman faut que j’aille ches les fous ! Elle m’a emmené ».

Mais chacun pourra deviner son omniprésence silencieuse. Sinon, sans elle et sans « Manoust » –et sans madame Ducis, sans le docteur Lerolin – tout porte à croire que Pierrot se serait déchiré en lambeaux. Mais non.

PS. J’ai voulu voir à quoi ressemblait le bonhomme. Jeune, beau gosse, clean, s’exprimant avec aisance, avec humour et quelques trébuchements. L’émotion sourd à chaque mot. Pas vraiment la Bête du Gevaudan.

 

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