Lundi 26 septembre. Il est bientôt 18h, la nuit tombe sur Bali et le son des percussions de l’orchestre Anklung, lequel ne ne se produit que lors de crémations, résonne encore dans la vallée. Les musiciens jouent sans désemparer depuis environ 35h, avec des interruptions il est vrai…
Finalement, ngaben, la crémation s’est déroulée dans ce lieu magique que j’ai nommé « mon petit sanctuaire préféré ».
Ce que j’ai vu - par intermittence et sans aucune connaissance des rites hindouistes - : la petite foule de proches du défunt, toujours vaillante, était toujours rassemblée dans la maison du défunt. Ce matin, un gigantesque poisson de plus de cinq mètres de long à tête de dragon en carton, vif orange, impressionnant et drôle aussi, avait été remorqué jusqu’à la maison.
Longues séquences musicales, comme hier, avec le grand orchestre et le petit groupe de percussions mené par un ancien aux longs favoris. Plus loin, sur un petit autel, après qu’un jeune prêtre aux grands yeux noirs, impressionnant de concentration, ait béni celui-ci, un officiant et une femme en habits très colorés munis d’un micro, ont chacun à leur tour récité – lui – et chanté –elle – des textes sacrés qu'ils tenaient dans leurs mains. C’est cette longue litanie que j’entendais la nuit dernière déjà. Autrement dit, le temps devenu cyclique, perd absolument la valeur que nous lui empruntons. Les heures ne semblent plus compter.
Le corps du défunt, que j’avais aperçu hier dans un linceul, reposait désormais dans un cercueil imposant, près de l’entrée, placé en hauteur. Devant, une couronne sur laquelle il est inscrit: "condoléances". Plusieurs jeunes filles souriantes ont multiplié les selfies et autres images prises avec des smartphones devant le cercueil de l'ancêtre.
Tout près de là, la plupart des femmes se tenaient assises, devisant à voix basse. Tout au fond de la maison, dans un autre espace, à même le sol, des hommes buvant parfois tandis qu’à la cuisine, une escouade d’aides servait à manger et à boire. Ce que l’un d’entre eux m’a proposé : « Minum dulu ! » « Buvez illico ! » J’ai décliné.
Plus tard, le cercueil prendra sa place dans le poisson géant, celui-ci m’expliqua un des convives, chef dans un restaurant d’Ubud, étant le signe bénéfique venant couronner la cérémonie. Il semblerait aussi que cette création soit le signe d’une certaine opulence.
Le cortège s’est acheminé vers la clairière. Ils étaient une bonne centaine, femmes maquillées portant des vêtements de couleurs vives, des corsages en dentelle, des sarong très ornés, certaines se distinguant par des ensembles où le noir dominait ; les hommes en costume traditionnel, élégants comme toujours, mais sans ostentation. Deux d’entre eux au moins portaient des effigies humaines qui ressemblent fort à des épouvantails. Elles sont bricolées avec du tissu blanc, la tête figurée par une grosse boule, blanche elle aussi, le tout étant accroché à deux bouts de bambou en croix. Toutes deux iront rejoindre le grand feu.
Selon mon interlocuteur, tous les présents sont plus ou moins parentés. Les défunt, natif du village de Batu Gunung, la Montagne des Rochers, l’un des trois villages de notre vallée, avait quatre-vingt dix ans.
Le groupe des quatre percussionnistes s’est installé sous le plus grand arbre. Une fois l’autel déplacé par une demi douzaine de costauds, le poisson est l’objet de multiples bénédictions.
Plusieurs femmes portant sur leur chef des offrandes sont venues les remettre aux prêtres. Parmi eux, un personnage fascinant, très mince, petites lunettes cerclées, cheveux poivre et sel tirés vers l’arrière avec chignon et queue de cheval, souriant et amusé que je le filme…de si près.
Puis une autre équipe est entrée en scène, très au fait des manœuvres à effectuer. Pour activer le feu, si des allumettes servent bien à amorcer la crémation, on utilise aussi de grands moyens, en l’occurrence une bouteille de gaz et un gros brûleur.
Spectacle impressionnant : les flammes, un bref instant, montent à plusieurs mètres, non loin du grand arbre. Le groupe se tient à bonne distance, certains assis, d’autres debout. Atmosphère le plus souvent attentive et détendue.
Le grand orchestre s’est placé au bord de la route, à une bonne cinquantaine de mètres de là. A l ‘évidence, les partitions exécutées correspondent très précisément aux différentes étapes de la crémation. Le regard du chef et de la plupart des musiciens est tourné vers le foyer et vers la fumée qui monte en spirales vers le ciel.
Comment refuser ce fameux alcool de palme ? On me tend un verre de ce liquide laiteux, un peu amer. Des jeunes gens aux yeux injectés – je devine que la nuit dernière et la matinée furent arrosées ! – plaisantent à mon propos, se moquent de moi gentiment.
Alors que je quitte la scène, un peu assommé par la raideur de cette boisson, j’aperçois un peu plus haut une poignée de jeunes franchement éméchés vautrés dans un fossé. Eux, tout comme les musiciens, respectent la tradition de libation accompagnant chaque crémation !
Multiples saluts et amabilités.
Ce soir, il m’a bien semblé que le quatrième appel à la prière du hazan de Sekar Gunung modulait plus que d’habitude. Probablement une vue de l’esprit.
Le son du gamelan me manque déjà
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Corps détruit par le feu ardent, âme délivrée...