Mort de Hou Bo, "La photographe de Mao"

Une grande dame disparait.

J’apprends avec la plus grande tristesse la mort de mon amie Hou Bo, surnommée à juste titre « la phographe de Mao ». Elle avait 83 ans. Une dépêche sur le net chinois datée du 27 novembre annonce sobrement sa disparition. 

Née dans une famille très pauvre de la province du Shaanxi, elle rejoint pieds nus, devenue orpheline, la petite capitale communiste de Yan’an en 1938, avant de devenir infirmière, institutrice et finalement photographe, métier qu’elle apprend auprès de son futur mari, le cinéaste photographe Xu Xiaobing, qui filmera « le Président Mao » et prendra certains des plus fameux clichés de celui-ci haranguant les foules, les militants, les soldats de l’Armée rouge pendant la guerre sino-japonaise, puis lors de celle opposant les « Rouges » et les « Blancs » de Chiang Kaichek.

Xu Xiaobing présente Hou Bo à Mao Zedong aux Xiang Shan - les montagnes parfumées - au printemps 1949. Le 1er octobre, lors de l’avènement place Tian An Men de la République Populaire de Chine, elle réussit « la » photo de cette scène historique et mythique, où l’on voit Mao, entouré de tous les chefs communistes, lancer son fameux discours commençant par « La Chine s’ est levée… »

Résultat : Hou Bo se voit nommée « photographe du Pt Mao et des hauts dirigeants du Parti Communiste Chinois ».

Mieux : elle sera, durant 13 ans, la seule et unique photographe officielle du président. A ma question, au cours de notre première rencontre, « Combien y avait-il de photographes du Président ? », elle me répondit, avec un sourire malicieux en faisant le geste de lever un seul doigt : «  yige ren », une seule personne, elle-même.

Comme Mao et les autres leaders, le couple vient alors habiter dans « le saint des saints », Zhong Nan Hai, derrière les hautes murailles de la Cité Interdite. Leur maison voisine celle du Premier Ministre Zhou Enlai et de son épouse, Deng Yingzhao, avec lesquels ils se lieront d’amitié, comme avec Song Qinling, la veuve de Sun Yatsen , le couple mythique Liu Shaoqi Wang Guangmei, et bien d’autres hauts dignitaires.

Hou Bo va alors commencer, en toute inconscience, à exercer, avec beaucoup de talent, le métier de photographe de propagande. Ses clichés les plus puissants paraissent pleine page à la une des plus grands journaux. Ainsi de la photo devenue culte, prise en 1954, du Pt Mao en longue veste sombre, au bord de la mer, sur la plage de Beidaihe.

Dans le film « Hou Bo, Xu Xiaobing photographes de Mao » (52’, F2, F5, La Citrouille) que nous leur avions consacré avec Jean-Michel Vecchiet, elle se souvient que le président lui avait ordonné, pressé comme toujours, de ne prendre qu’une seule photo. Elle nous avait aussi confié qu’à chaque séance, lui venait un cheveu blanc…

Certaines de ces images de propagande, bientôt colorisées par une armada de petites mains, feront le tour du monde, la redoutable vague maoïste commençant à déferler sur toute la planète. Par exemple celle des deux écoliers entourant Mao dans son village natal, Shaoshan, lesquels deviendront plus tard des hauts cadres du Parti. Tous deux figurent dans notre film.

Certaines images resteront aussi dans l’Histoire. Celles du « Premier » Zhou Enlai, du maréchal Zhu De ou du Président (de la République) Lui Shaoqi et de son épouse, la belle Wang Guangmei, dont Hou Bo fut très proche, qui sera torturée pendant la « révolution culturelle » tandis que son mari mourra dans les pires conditions.

La petite paysanne au grand sourire voyagera aux côtés du Président et de sa clique jusqu’à Moscou et dans les provinces de Chine. Chacun se souvient de celui-ci, coiffé d’un grand chapeau de paille, hilare, assis parmi les blés aux grands épis de la province du Henan, en 1959. Signé Hou Bo.

L’infatigable « photographe du Pt Mao » prendra des photos plus intimes où l’on voit ce dernier bon papa, en chaussettes, ou allongé et alangui au tombeaux des Ming,  ou entouré de ses deux filles, Li Min et Lin Na, les mollets à l’air, horreur !  Ces images seront interdites à la publication par le service de la propagande. On peut supposer d’ailleurs que certaines sont toujours gardées sous le boisseau…

Plusieurs photos de groupe témoignent à l’évidence de la proximité du Président, grand amateur de femmes, avec sa photographe. Sur l’une ces images, ils posent tous deux face à l’objectif, épaule contre épaule, lui paisible, elle avec son sourire radieux. Réalité ou illusion ? Mais à quoi bon supputer ? 

Quoiqu’il en soit, il n’en fallait pas plus pour qu’elle soit écartée, en 1962, par sa « rivale », Jiang Qing, épouse du Président et bientôt « impératrice rouge » à la faveur de la révolution culturelle. En 1968, alors que Hou Bo végète au sein de l’agence de presse Xinhua, elle part, toujours sur ordre de Jiang Qing, dans un redoutable camp de travail où elle perd presque la vue. Libérée plusieurs années après, elle devient…balayeuse de l’agence.

Lorsque le Premier Ministre Zhou Enlai meurt en avril 1976, défilant comme des milliers d’autres chinois devant la dépouille de celui-ci, Hou Bo est chassée manu militari du cortège par celle qui désormais fait la pluie et le beau temps au sein de la tristement célèbre "Bande des Quatre"…avant de chuter quelques semaines après la disparition de son illustre mari, le 9 septembre 1976.

Comme elle nous l’a raconté entre rires et larmes lors des entretiens que nous avons eu avec elle en 2002, elle-même et sa famille, comme tout le peuple de Chine se réjouissent de la condamnation de Jiang Qing et des trois autres tristes sires.

Hou Bo reprend alors son travail au sein de l’agence Xinhua, munie de son inséparable Rolleiflex, avant de prendre sa retraite.

Bien entendu, nous avons voulu la questionner sur le fait qu’elle avait joué un rôle important, sinon capital, au sein de l’appareil de propagande maoïste. Non seulement durant son époque glorieuse – même si aucun de ses clichés n’était signé, l’individu étant alors ignoré au profit d’un collectif sanctifié – mais aussi, paradoxalement, durant la « Révolution culturelle » (1966-1976).

Dès le début des années 1960, pour de multiples raisons, d’ordre stratégiques et tactique, et surtout pour contrecarrer la montée en puissance du « Président » (de la République) Liu Shaoqi, le culte du Pt Mao prend des proportions considérables. Il est aidé en cela par son épouse, par le maréchal Lin Biao, qui lance le Petit Livre rouge et par leur clan. Car Mao veut à tout prix reconquérir le pouvoir perdu après le désastre du Grand Bond en Avant (probablement 40 millions de morts).

Or cette propagande, de plus en plus titanesque, est dévoreuse d’icônes. C’est ainsi que les images de Hou Bo connaissent une nouvelle vie. Elles iront s’incruster sur les supports les plus divers, porcelaines (théières, plats, médaillons), sur des plaques de métal, des rouleaux, des tapis, des ouvrages, timbres, thermos, drapeaux…Par milliards !

Quelles sont les images les plus reproduites ? Celles de Hou Bo.

Ensemble, nous en avons plaisanté, imaginant la fortune qui aurait été la leur si notre amie avait touché des droits d’auteur. Non seulement elle ne touchera rien – pas un yuan - mais elle sera dépossédée de tous ses négatifs.

Seul privilège qu’il leur fut accordé : vivre leur retraite dans un trois pièces relativement confortable dans la « danwei » (unité) des gens de l’image au nord de Pékin.

Second privilège, par la bande : leur fils ayant effectué sa scolarité avec les enfants des plus hauts dignitaires du régime connaitra un destin enviable.

Intelligent, discret, pratiquant volontiers les arts martiaux, adepte de Confucius et féru du taoïsme, il atteindra de très hautes fonctions dans l’une des plus grandes entreprises chinoises avant de prendre sa retraite. Ainsi va l’Empire du Milieu, hier comme aujourd’hui.

Notre question sur le fait qu'ils avaient tous deux, Xu Xiaobing et elle, Hou Bo, participé très activement à la propagande maoïste est tout simplement tombée à plat. A leurs yeux,  ils n'avaient fait que leur devoir et il aurait été impensable, voire obscène, de critiquer ce président auquel ils devaient tout. 

Hou Bo, sans Xu Xiaobing, déjà fort malade, fut invitée par François Hébel aux Rencontres d’Arles en 2003. Le film « Hou Bo Xu Xiaobing, photographes de Mao » y avait été projeté en avant-première, avant d’avoir les honneurs de France 2 et France 5, dans le cadre de l’Année Chine / France.

Le lendemain de la projection, Hou Bo donna une conférence de presse. Le jeune chinois qui l’accompagnait n’étant pas à la hauteur, l’un de nos grands diplomates, un ami qui lui aussi m’était cher, Paul Jean-Ortiz, accepta de traduire les mots simples, humbles et tellement sincères de la grande photographe qu’elle était. Plus tard, Paul Jean-Ortiz deviendrait le premier conseiller diplomatique du président Hollande.

François Hébel, directeur des rencontres, avait tenu aussi à ce qu’une grande exposition soit consacrée au couple, dont votre serviteur fut le commissaire, scénographiée par l’architecte Margo Renisio. Des années plus tard, Hou Bo me parlait encore de ce voyage en France avec des étincelles dans ses yeux rieurs.

Je ne sais si le pouvoir actuel rendra hommage à Hou Bo.

Elle le mériterait d’autant plus que la plupart de ses compatriotes ignorent encore aujourd’hui qu’elle fut il est vrai une photographe d’une propagande qui joua un rôle en ces temps maudits à juste titre par nombre de chinois, mais aussi celle qui eut le privilège de faire le portrait de la nomenklatura communiste et ainsi, qu’on le veuille ou non, d’immortaliser la face noire d’un pays qui sombrait alors dans un chaos sans fin, avant de ressusciter grâce à un autre apparatchik qu’elle photographia lui aussi, le « petit timonier » Deng Xiaoping.

Et puis, j’ose le dire, elle fut, tout comme Xu Xiaobing, une grande artiste.

Je me souviens de leur rire plus que dubitatif lorsque, Jean-Michel et moi leur avons dit notre admiration pour les qualités esthétiques de leur œuvre, réunie dans un seul immense livre intitulé « Lu », la route, où aucune des images n’était signée, preuve d'un amour réciproque profond.

Ce soir, me reviennent en mémoire nos promenades parmi les herbes hautes de Yan’an, près des grottes troglodytes, la rivière où Hou Bo et Xu Xiaobing s’échangèrent jadis des signes d’amour au-dessus de l’eau, le train qui nous emmenait vers la plage de Beidaihe, tandis que Jean-Michel Vecchiet filmait sans désemparer Hou Bo le regard perdu au loin, la rencontre sur les marches de l’école de Shaoshan avec les deux anciens écoliers devenus cadres, disant en riant que Hou Bo les avait « mariés » avant l’heure, et les incroyables retrouvailles entre celle-ci et une autre vieille dame, madame Tang Ruiren, qui ne cessait de répéter, entre deux sanglots de bonheur « Je dois tout à Hou Bo et au Président Mao », elle qui fut d’abord une jeune paysanne les deux pieds dans la glaise, cousine éloignée du président, photographiée avec son bébé dans les bras, debout derrière son père, lequel fumait et buvait du thé avec Mao, ce dernier éclatant de rire. Une scène saisie par Hou Bo en 1959.

Une photo si célèbre que madame Tang la rusée, devenue vingt cinq ans après, en suivant à la lettre le fameux mot d’ordre de Deng Xiaoping « Enrichissez vous », était devenue la patronne d’un restaurant décoré de la fameuse image agrandie. Elle fit fortune, ouvrant ensuite plus d’une vingtaine de restos « Chez le Président Mao » dans tout le pays.

Une paysanne absolument géniale qui eut l’idée d’offrir à ses nombreux clients les plats préférés de cet épicurien amateur de viande braisée, de cuisine très épicée. Car disait-il « bu chi la, bu gemin ». "Qui ne mange pas épicé", - faisant référence aux poivrons rougtes -, "n’est pas révolutionnaire ! »

De l’humour du Président, Hou Bo nous avait parlé aussi, avec ce grand sourire et ces dents étincelantes qu’elle a gardés jusqu’à la fin de sa belle vie.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.