JUSTE UNE IMAGE DE BALI (34) : "MON PARANG SINON RIEN"

Agus a quarante ans. Il vit sur ses terres, quelques lopins de rizières sculptées entre deux monts sur le petit chemin qui mène à Tirta Gangga. Au fond de l’image, le Mont Agung et à trente pas, sa maison.

La nuit va bientôt tomber. Avec son parang, il désherbe. La première récolte de l’année approche, il faut que tout soit nickel.

Le parang. Ce mot signifie à la fois un grand couteau, un coupe-coupe et le plus souvent à Bali une serpe, une faucille.

Un petani sans son parang, c’est comme un cow-boy sans son colt.

On les achète sur les marchés et aussi auprès des marchands ambulants qui sillonnent l’île sur leur motor, un présentoir fort bien achalandé sur l’avant.

Le parang nous dit plus.

Il nous dit que la plus grande pauvreté sévit encore à Bali, accentuée de plus ces derniers temps par la crise du covid.

Il suffit de se promener le long sur les petites routes pour croiser des hommes parang à la main, prêts à couper des feuilles, des branches, à cueillir des fruits sauvages ou quelque foin pour nourrir leur vache. Je croise aussi des femmes, vieilles le plus souvent.

Me vient à l’esprit une autre image, celle de tous ces motors chargés jusqu’à la gueule de ce foin ou de grande feuilles de bananiers qui serviront aux cérémonies ou à d’autres usages.

Mon témoignage n’a rien de scientifique.

Il part des mes promenades quotidiennes à partir de notre maison, petit nid d’aigle situé à plus de 500m d’altitude, au flanc d’une montagne de 1100 m, à l’est de Bali, certainement l’une des régions les plus pauvres de l’île parce que les rizières y sont rarissimes, les pentes ici sont trop abruptes, - or le riz est la première ressource de Bali – et parce que le tourisme y est presque inexistant.

Comprenez-moi bien : la province de Karangasem est tout sauf une exception. Le nord est tout aussi montagneux, et d’autres pauvres errent là-bas leur parang à la main, qu’il s’agisse d’hindouistes ou de musulmans.

Bref je sais que nous ne sommes pas loin parfois de cet état de cueillette qui caractérise les sociétés les plus frustres.

Ce lumpenprolétariat des campagnes et des montagnes vit de très peu de chose, de cette cueillette et de quelques expédients, d’une embauche précaire pour transporter du sable, un boulot qui échoit d’abord aux femmes lesquelles portent souvent de très lourdes charges sur leur tête ou pour récolter et battre le riz.

Le long des chemins, les hommes vont, souvent le torse nu et décharné, un chapeau de paille sur le chef. Ils sont le plus le souvent souriants, vous rendent volontiers votre salut, parfois hagards. Toujours solitaires.

Loin de moi la volonté de tomber dans un misérabilisme démagogique. Je veux juste dire que le Bali des cartes postales, du luxe, calme et volupté ignore l’avers de la médaille. Pour ce petit peuple, vivre avec 10.000 rupiah par jour – 0,60 € - voilà le luxe.

La volupté attendra.
Agus avec son parang le 10 juillet 2021. © Claude Hudelot Agus avec son parang le 10 juillet 2021. © Claude Hudelot
 

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