"Quand le maître montre la lune, les imbéciles regardent le doigt". (A l'ombre de la Chine de Mao" (3)

Parlons des archives. Le documentaire qui suit, sur Nanjiecun village maoïste “le plus idéologique du pays” a été déjà diffusé et rediffusé. (Ce qui ne sera pas dit au début ou à la fin de l’émission. Décidemment…)

Fort bien ficelé, édifiant, drôle, parfois surréaliste. Belle réalisation aussi: des mixages comme on aime: choeurs des vierges a capella après le passage d’un tracteur…

Excellentes traductions – je reconnais au passage la voix du camarade Jean Lebrun, qui incarne “le roi de Nanciejun”, Secrétaire du PC -, des questions rugueuses et de belles pirouettes!

C’était du temps de Hu Jintao, une ère qui s’éloigne déjà.

Les archives donc. Titre, fort bien choisi: “Quand le maître montre la lune, les imbéciles regardent le doigt”.

Commençons par une critique: une fois de plus, certaines voix ne sont pas identifiées ou incompréhensibles. Frustrant. Pourquoi ne pas avoir du moins utilisé le site de France-Culture pour informer les pauvres auditeurs?

Ici, il s’agît non d’archives datant de l’époque maoïste, mais d’une émission diffusée à caractère historique beaucoup plus tard à propos d’un voyage légendaire effectué en 1974 par plusieurs membres du comité de rédaction de Tel Quel.

Quand, nous ne le saurons pas, je suppose que cette émission a été concoctée et diffusée dans “la fabrique de l’histoire” d’Emmanuel Laurentin, une hypothèse.

L’émission s’ouvre avec deux religieux – le second, c’est le père Cardonnel – s’enflammant comme un seul homme sur “cette nouvelle vision”, sur “le projet de l’homme nouveau”, le “messiannisme culturel de la Chine”.

Le père Cardonnel: “L’amour de l’humanité ne peut exister dans une société de classes, une société de marché”. Il conclut avec ferveur sur “cette réalisation”, sur cette “nouvelle foi”. Auquel le bon père semble croire.

Puis viennent donc les interventions de plusieurs grands intellectuels français, membres à l’époque de Tel Quel: l’impayable Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, François Wahl.

Manque, et pour cause, la voix de Roland Barthes.

En contrepoint, le regard acide d’un excellent connaisseur de la Chine que je n’ai pu identifier – François…- , de Cai Zhongguo (HK)…

Sollers tout d’abord. Brillant et d’une franche mauvaise foi, il évoque sa fascination pour Mao, l’image de celui-ci “nageant dans le Yang Zijiang, espèce d'hippopotame”, “sa grandeur épique déclenchant un chaos, un désordre extravagant”. Très habile, il joue sur le registre de l’humour, de la distance, - “j’ai jamais été mao comme les mao!” – de l’autodérision.

Les membres du comité de rédaction de Tel Quel se voient, nous dit Julia Kristeva, invités par l’Ambassade de Chine en France à se rendre sur place en 1974, au moment même, rappelle un autre interlocuteur où est publié l’Archipel du goulag, qui pose la problèmatique du totalitarisme. Une question qui a totalement échappé à nos intellectuels.

A la question “Pourquoi la Chine?”, les réponses tombent, déconcertantes.

Sollers, trop content de son mot: “Le maoïsme permet d’aller en Chine”.

Pleynet: “La lumière en face. C’est tout simple”.

Julia Kristeva: “une curiosité pour leur culture sinon pour leur politique”. Prudente…

François Wahl pose une vraie question: “Pourquoi les Chinois nous ont-ils invités?”. “Je n’en sais rien” avoue-t-il. (Il ne cessera “d’avouer”.)

Pourtant, la réponse est évidente: le régime veut inviter –et mystifier – des intellectuels européens qui comptent dans le débat idéologique de l’époque. Mission accomplie!

Rappelons que 1974, c’est quasiment la fin de la Révolution Culturelle et le moment d’une lutte très âpre entre, pour faire simple, la Bande des Quatre et les partisans de Deng Xiaoping, lequel revient peu à peu en cour, avec l’arbitrage de Mao et celui de Zhou Enlaï.

Julia Kristeva donne une autre clé.

Cette invitation est passée par une autre intellectuelle maoïsante, Maria-Antonietta Macchiochi.

Celle-ci avait publié, après un très bref séjour en Chine justement, un pavé de 570 pages pompeusement intitulé De la Chine. Un ouvrage d’une naïveté confondante. Christophe Bourseiller dénonça à l’époque “une intellectuelle fascinée par la propagande, qui prête au régime chinois les qualités d’un paradis socialiste”.

M.A Macchiochi persiste et signe, avec Philippe Sollers entre autres, un texte publié dans Le Monde en 1976, texte critiquant la ligne menée par Deng Xiaoping et soutenant Jiang Qing, la femme, bientôt veuve de Mao, qui sera arrêtée, en tant que “membre de la bande des 4”, dans la nuit du 6 au 7 octobre 1976. De l'aveuglement! 

1983 enfin. Chacun se souvient, lors d'un Apostrophes d'anthologie, de l’affrontement entre l’ex-membre du PCI qu’était M.A Macchiochi, devenue une propagandiste zelée du régime chinois et le sinologue Simon Leys, qui, preuves à l’appui, relève “la stupidité totale”, “l’escroquerie” des écrits de celle-ci.

Bernard Pivot en rajoute une couche en concluant sur l’aberration d’un livre de 570 pages écrit après un voyage de 15 jours.

Avec le voyage “Tel Quel” de 1974, nous sommes dans un contexte parfaitement identique.

Quelques perles: Marcelin Pleynet se souvient de Barthes comparant la Chine à la Vendée (?), Sollers à l’île de Ré…

Ce dernier évoque, avec quelle gourmandise, la beauté des Chinoises, qui vont dit-il “subvertir la planète, je le dis sans aucun racisme”.

Le seul à poser quelques questions ayant du sens est François Wahl. Sur la position de ces étrangers – eux – mis à l’écart; sur l’absurdité de ce fait.

Il se souvient que la petite délégation, qui se déplaçait en train, occupait tout un wagon, et se trouvait ainsi totalement isolée, incapable d’entrer en contact avec des Chinois.

Aucune rencontre avec des étudiants. Une seule avec des professeurs d’université. Elle se déroulera à l’hôtel…

Sa conclusion ressemble fort à un mea culpa. “On ne s’est pas révolté”, martelle-t-il à plusieurs reprises, disant qu’il éprouve un “violent sentiment de culpabilité”. Enfin: “Je ne me suis pas rendu compte, nous ne nous sommes pas rendus compte que nous avions l’impression de voir ce que nous ne voyions pas.”

Les autres, par exemple Julia Kristeva, s’en tirent par des sophismes, des pirouettes risibles. Découvrant les peintures d’une ouvrière stakhanoviste, elle y voit l’expression, malgré tout, de la création, en regard d’une répression qu’elle ne nie pas. Des acrobaties qui ne trompent personne.

Pleynet fait encore plus fort: évoquant la gymnastique chinoise qu’il avait aperçu dans les parcs, il y voit l’expression “d’un sentiment de liberté virtuelle”.

Curieusement, la conclusion, la vraie, nous vient de Jean-Philippe Lecat, un temps ministre de la culture et de la communication sous Giscard (1978).

Retour de Chine, il ne mâche pas ses mots sur l’aveuglement des intellectuels français et dénonce, à propos de la Révolution culturelle, “un formidable mouvement d’obscurantisme”,  “l’étouffement de l’intelligence”, et rappelle que Lao She, l’auteur de “La maison de thé”, qui venait d’être donné à Paris avec un immense succès, s’était suicidé – ou l’avait été - au début de celle-ci.

 

 

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