Un « trésor » indonésien (1)

Son nom fut plusieurs fois cité pour le Nobel de littérature, un prix qu’il aurait cent fois mérité.

 Mais Pramoedya Ananta Toer, né en 1925 et mort en 2006, n’a pas eu cette chance. Et l’Indonésie non plus.

Au demeurant, son pays natal fut tout sauf une terre clémente pour ce fils prodigue et franc-tireur qui aura connu les geôles de l’occupant hollandais – 1947-49 -, celles de Sukarno en 1965 pour avoir dénoncé la politique de discrimination politique envers la communauté chinoise dans son livre Les Chinois d’Indonésie, et connaitra les travaux forcés au bagne de l’île de Buru pendant quatorze longues années, de 1965 à 1979 pour avoir osé critiquer le régime dictatorial de Suharto. (D’où son surnom de « Soljenitsyne » indonésien). Il sortira de cet enfer grâce à la pression internationale.

Une empreinte sur la terre (2), troisième volet du Buru Quartet, fut écrit, comme les trois autres de cette tétralogie, au bagne du même nom.

A vrai dire, Pramoedya Ananta Toer, auquel il était interdit et de lire et d’écrire, commença par raconter chaque soir cette immense saga à ses codétenus, tel un nouveau Mahabarata, avant de coucher sur le papier ce texte parfois incantatoire, au style alerte et résolument moderne lors de ses dernières années au bagne, de 1975 à 1979.

L’action s’ouvre à l'aube du XXème siècle – « Je pénètre dans l’univers de Betawi (3) et j’entre dans le XXième siècle » ( p 7). Elle se terminera avec l’année 1913.

Son héros en est le narrateur, Minke, fils d’aristocrate ayant rang de Raden Mas, titre masculin le plus élevé parmi les Raden, cette « moyenne noblesse javanaise » (in glossaire, indispensable). Un titre d’autant plus important qu’il le protégera à plusieurs reprises lorsque Minke se verra menacé par l’occupant hollandais ou par les siens.

Ce que j’ai tant aimé dans cet ouvrage, c’est d’abord son souffle, un souffle qui portera le récit jusqu'à son terme provisoire, puisque la tétralogie ne sera bouclée qu’avec La maison de verre. Le suspense perdure…

Et j’ai aimé aussi les deux rencontres capitales de Minke avec deux beautés, deux tempéraments, deux femmes et deux épouses. D’abord une jeune chinoise, Ang San Mei, dont notre héros tombe éperdument amoureux. Belle et mystérieuse au point de dissimuler à celui qui devient son mari son activisme révolutionnaire au sein d’une des sociétés secrètes qui porteront les républicains chinois au pouvoir après avoir fait tomber le plus vieil empire du monde et sa dernière dynastie, mandchoue. Un avènement que Mei ne verra pas car elle mourra d’épuisement.

La seconde épouse de Minke, tout aussi rebelle, a rang de princesse et son père de raja – roi – destitué et exilé.

« La princesse Van Kasiruta apparut sur le seuil (…). « Bon après-midi, Princesse, asseyez-vous, je vous en prie. Elle était vêtue de soie et tenait dans la main une ombrelle jaune à fleurs de la même étoffe. Son comportement était dégagé et naturel (….). Elle était grande et élancée. Elle avait un teint foncé que la beauté de ses traits rendait ravissant. (…) Peut-être du sang portugais coulait-il dans ses veines. » ( pp 423-424). Un personnage d’autant plus fascinant que « Princesse » n’hésite pas à faire le coup de feu pour sauver son bien-aimé !

Surtout, le tour de force tenté et réussi par Pramoedya Ananta Toer tient dans une plongée très risquée dans l’histoire tumultueuse et complexe des Indes néerlandaises au tournant du XXème siècle. Risquée car l’auteur, comme son héros, veut tout embrasser, ne rien laisser dans l’ombre, tout en campant des personnages historiques et romanesques hauts en couleur et en abordant les grandes questions qui secouèrent Java et toute la région.

Celles des luttes entre l’occupant et « les indigènes », celle du jeu tordu des métis ou celle de l’arme redoutable du boycott propagée par Minke et ses compagnons grâce aux journaux qu’il a créés. Sans oublier la lutte héroïque, désespérée du peuple balinais contre l’envahisseur néerlandais.

Ainsi est évoqué, dans un paragraphe, le puputan – suicide collectif – que personne ici n’a oublié : « A Klungkung, l’armée néerlandaise avait enfoncé le rempart des héros prêts à mourir dans leurs vêtements blancs. A l’intérieur du périmètre de six kilomètres, il n’y eut pas un Balinais pour tourner le dos à la résistance. Tous s’étaient préparés à la mort. La bataille pour faire tomber le dernier royaume de l’île dura plus de quarante jours, suivie passionnément par tous les lecteurs de journaux.

Klungung tomba, mais Lombok prit la relève ». ( p 355).

Passionnante aussi la description, très vivante, pleine de dialogues et d’échanges sur le vif des différentes sociétés créées à l’époque, toutes musulmanes, amorçant l’ouverture d’un pays en devenir, où est silhouetté le destin de la future Indonésie.

Ainsi revient comme un leitmotiv l’évocation d’un nouveau système éducatif visant à former les petits javanais et celle du choix d’une langue véhiculaire. Pramoedya Ananta Toer se délecte – et nous avec ! – à décrire par le menu et par le vécu hiérarchies, castes, niveaux de langage et de politesse et cette myriade de dialectes, de populations diverses et variées plus tard rassemblées dans un seul et même pays : l’Indonésie.

Ce grand roman nous ouvre les portes de tout un monde imprégné de tabous, d’interdits, de traditions – lesquelles n’ont pas toutes disparues aujourd’hui, tant s’en faut – et des premiers pas vers une modernité qu’une infime minorité d’intellectuels, d’aristocrates et de marchands appellent de leurs vœux.

Minke est l’un de leurs leaders et leur porte-parole. De lui-même, il se dit le dalang, le metteur en scène, tels ces montreurs de théâtre d’ombre – le wayang kulit – ou le wayang golek, théatre de marionnettes en bois.

Mais le vrai, le grand dalang, que j’imagine contant à ses frères d’infortune dans le bagne de Buru cette histoire flamboyante, et disons le aussi un brin édifiante, c’est cet immense écrivain nommé Pramoedya Ananta Toer.

(1) « Voilà des années que je parle de Pramoedya Ananta Toer. Ses livres nous donnent un accès unique à une Indonésie encore fermée, à son histoire pleine de revirements ; des livres qui ont vu le jour en dépit de l’adversité et qui demeurent pour le lecteur un véritable trésor. »

Günter Grass

(2) Aux éditions Zulma, traduit de l’indonésien par Dominique Vitalyos. (www.zulma.fr)

(3) Alias Batavia, ainsi nommée par l’occupant néerlandais. Aujourd’hui Jakarta, capitale de l’Indonésie.

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