J'étais Burt Lancaster

Wangi Falls, North Territory, Australie, 29.05.2019 © Claude Hudelot Wangi Falls, North Territory, Australie, 29.05.2019 © Claude Hudelot
Les cinéphiles apprécieront. Souvenez-vous. Nous étions en 1968. Et ce fou de Burt Lancaster avait décidé de rentrer chez lui « par les piscines ». Son plus rôle peut-être avec Le guépard ? Ne tergiversons pas.

Le film se nommait « The Swimmer ». En français, « Le plongeon ».

Et bien, aujourd’hui, « j’étais Burt Lancaster ». En chair et en os.

Oublions Darwin, capitale du Northen Territory inodore et sans saveur, oublions la coréenne de location, la quatre voies monotone jusqu’à Batchelor town (sic).

Célibataires ou pas, je n’ai vu qu’une femme errer sur une pelouse et trois hommes à la station-service. Mais les arbres, quelles splendeurs !

Enfin la route vallonne. Enfin, commence le Litchfield National Park : « Swimming, Waterfalls, Crocs… »…

De crocodiles, point mais des termites et des termitières par millions, par centaines. Des monuments parfois.

Et puis un premier panneau : « Tolmer Falls ». J’y va t-y, j’y va-ty pas ? » Parking ombré. (35° tout de même). Comme résister ?

La cascade, je commence par l’entendre d’abord. Elle murmure, elle roucoule, elle éructe…La voici, splendide, étincelante. Des voix, des cris montent.

D’un belvédère, chacun€ observe une béance qui semble sans fond ou presque, car une végétation exubérante couvre le bassin que l’on devine, noir. 450 marches sont annoncées. (Tout en Australie est annoncé. Tout est régulé. Tout est mesuré).

Trop facile. Dans ma main, une pochette avec ma serviette et mon maillot de compét. Et là, tout en admirant les monstera deliciosa, « je vois » Burt Lancaster. Un flash, juste un flash.

En bas, tout en bas, les gamins petits et grands s’en donnent à cœur joie. Plongeons, « bombes » à deux, à trois, hurlements…Vais-je pouvoir nager ? Petit à petit…Un délice. Je craignais une eau froide. La voici juste fraîche, al dente.

Détente. En faisant la planche et tout en admirant à l’horizontale, les deux chutes et l’épais bouillon, je pense à mon grand-père Claudius Lavrillat, qui nous assurait, au bord de la plage du Lavandou, qu’il lui arrivait de s’endormir.

Pas question, dans ce tohu-bohu de s’assoupir. Comme toujours, je compte jusqu’à cent en bahasa Indonesia. Satu, dua, tiga……sembilan puluh sembilan, seratus…

Un premier bonheur.

Second flash. Cette fois, je me souviens. « Il » était parfaitement conservé, le cheveu court, le regard allumé, forcément allumé comme dirait Marguerite D. Et les autres, pauvres comparses, tellement plats, tellement ordinaires, tellement éteints. Californiens, Australiens même combat ?

Puis je suis remonté, comme un jeune homme ou peu sans faut. Direction : Buley Rock Hole.

Rien là d’impressionnant, tout au contraire. D’abord, c’est tout près du parking. 80 mètres dit-on. Une douzaine de véhicules tout au plus. Certains sont montés en amont, profitant de toutes les petites cavités qui forment autant de baignoires naturelles. Les vieux et les petits surtout.

Ce j’ai aimé, c’est la couleur d’un bleu très foncé avec parfois une tache orange quand le soleil perce l’arbre et vient toucher la roche.

Deux beaux bassins nous attendent. Près de moi, un couple tellement tellement « aussie ». Lui, poivre et sel, porte comme souvent ici – il paraît que c’est la mode – une barbe fort longue, comme jadis nos rad socs d’arrière-grands pères. Elle, en une pièce bleu clair, a la peau blanche de chez blanche, qui tente de faire la planche. Il lui tient amoureusement les orteils.

J’ai pris la photo (ils n’ont rien vu, rassurez-vous). Tellement touchants. Tellement albâtre.

Je suis remonté. "Je", ou bien "The Swimmer"?

Au troisième panneau, Florence Falls, j’ai bien cru devenir Burt Lancaster. Et bien non. Les cascades sont à perpète. Un haut belvédère. Admiration partagée avec des touristes vietnamiens de Sydney, photos de groupe, Vietnam / Franc, normal.

Non, c’est en arrivant aux Wangi Falls que j’ai compris. Tout.

C’était comme Burt après toutes ses aventures, celle avec la petite nymphomane, celle avec l’une de ses ex, la dernière piscine, municipale, avant de retrouver la sienne et les siens. Qui dit « municipale » dit…réalité. Fini le rêve, Burt. Finie la course avec le pur-sang entre deux plongeoirs. (Au fait, comment faisait-il pour courir pieds-nus? Bon, je m'égare). 

Wangi Falls fait dans le monumental. Une chute d’au moins 70, 80 mètres, - c’est pas moi qui vous le dis, ce sont mes deux voisins bb baigneurs bedonnants : tout est mesuré, çà y est, vous avez compris cette fois? - ou plutôt deux chutes, la première grêle, jetant des milliers de gouttes en forme d’arc-en-ciel – soleil au zénith – l’autre me rappelle celle de Pisse Vache, grandiose, rebondissante, majestueuse.

Devant, un immense bassin et juste quelques marches pour se glisser dans l'onde. Il est écrit, à trente mètres pus haut que les gardes ont fait leur boulot, que les crocodiles d’eau douce ont été priésde faire place net. Non mais. Le panneau se nomme « Crocodile Safety ». (Ah, les panneaux chez les kangourous…)

Nageurs les Australiens ? Là, j’ai eu comme un doute.

Les bouées, les bâtons fluo sur lesquels on se tient à califourchon se détachent à merveille sur l’eau translucide. Comme quelques jeunes athlètes, j’avance à contre courant vers la chute, puis sous elle. Massage redoutable tellement tonique. Agréables étourdissements. Là-haut, à mi pente, d’autres djeuns sautent dans un grand trou. Frissons pour Burt, lui le grand casse-cou. 

En sortant, je vois un unijambiste muni d’un pied et d’un mollet articulés, acier et plastique, lever ceux-ci avec l’habileté de l’habitude pour se débarrasser du trop-plein. Ses potes et leurs épouses se marrent. Why not ? Dans la tête de Burt, lui qui joua tellement de rôles de cow-boys, de gangsters, de redresseur de torts, de justicier, de soldat (ah Burt en tenue d'officier), dans sa tête, çà gamberge. Croco ou Vietnam?

J’aurais dû, pour jouer le jeu et faire encore une fois mon Burt Lancaster aller plonger dans la « Lower Cascade ».

D’autant que là, j’ai vécu un moment intense. Absolue solitude.

Dernier flash: le sourire éclatant, ravageur, dentesque (!), carnassier, de l'un de mes héros favoris. (A égalité, jadis avec "Paul". Paul Newman. Et James. James Dean. Ah, le blouson rouge de ce dernier dans La Fureur de Vivre...Bon, je m'égare encore).

Quelques chants d'oiseaux, comme un air de coucou. L'eau vive qui court. J'entends la voix tant aimée de Guy Béart. Admiration du petit canyon et son look d’Achafalaya (Louisiane), ses troncs d’arbres morts plongeant dans un miroir,  rocher rose. 

Mais voilà : ici, aucun panneau « Crocodiles Safety ».

Et comme je venais, l’instant d’avant, de voir ce joyeux unijambiste, j’ai rebroussé chemin. J'ai  craqué. "Il" a craqué.

Tout de même, tout de même, l’espace d’un instant, d’une matinée, j’étais Burt Lancaster !

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