Révolution culturelle : Alain Badiou, le Grand Prestidigitateur ! (**)

Il y eut « le Grand Leader, Grand Guide, Grand Commandant, Grand Timonier » (1). Il y a maintenant le Grand Prestidigitateur qu’est Alain Badiou.

Deux billets publiés sur mon blog (2) après la disparition de Simon Leys (3) ayant déclenché une avalanche de commentaires où apparaissait la figure tutélaire, pour certains intervenants, du philosophe Alain Badiou, j’ai découvert et écouté attentivement une conférence que celui-ci avait donné en mars dernier sur la Révolution culturelle (4).

Cette conférence, inscrite dans le cadre du cycle « Les Grandes Révoltes » de l’Université populaire du quai Branly, n’aurait tout simplement jamais dû avoir lieu.

Je m’explique : la Révolution culturelle ne fut en aucun cas une « Révolte » mais la plus grande manipulation politique et idéologique de tous les temps, manipulation lancée et poursuivie sans relâche pendant dix ans par « Le Président Mao » (5) et ses alliés de l’époque, pour que celui-ci reprenne le pouvoir dont il avait été écarté après l’effroyable famine provoquée par la folie du Grand Bond en avant, folie qui vit la mort de quarante millions de chinois et des milliers de cas de cannibalisme dans plusieurs provinces (6).

Ce dont Alain Badiou ne pipe un mot, lors même qu’il tente, à sa manière, de donner à son public le contexte soi disant historique de l’époque, à commencer par le mouvement des Cent Fleurs (1956-57).

A propos des millions de morts du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle, notre penseur est catégorique : leur nombre, au demeurant « arbitraire » - il emploie ailleurs le terme d’ « abstrait » (7) – ne permet pas de « penser quelque chose ».

« En donnant », ajoute-t-il, « le chiffre de 30 millions de morts pour la guerre 14-18, vous ne dîtes rien de cette guerre ». Bigre…

Concernant la Révolution culturelle, les seuls morts qui a ses yeux ne sont ni arbitraires ni abstraits sont les morts « révolutionnaires »…Il le dit à plusieurs reprises lors de sa conférence, il l’écrit dans la préface à un ouvrage sur les Communes de Shanghai et de Paris qu’il vient de rédiger (8).

Et la Révolution culturelle, qui ne fut ni une révolte, contrairement à celle des Taiping, au XIXème siècle ou à celle des Boxers, ne fut pas non plus une révolution, contrairement à ce que Alain Badiou tente de démontrer. Encore moins « le cinquième paradigme révolutionnaire de l’histoire universelle » ! (Dixit A.B dans sa préface.)

En outre, comme chacun sait, cette « Grande Révolution culturelle prolétarienne » fut tout sauf culturelle mais anti-culturelle, question que l’orateur évite soigneusement d’aborder.

Cette conférence un rien irréelle, « immatérielle », zigzague à cent coudées de la réalité historique, voilà le hic.

Celle-ci lui importe peu. La preuve ? Un seul livre est mentionné, que je n’ai trouvé dans aucune des nombreuses bibliographies publiées en anglais et en français dans les ouvrages de référence édités sur cet épisode (cf ma biblio sommaire).

Il s’agit de The Politics of the Cultural Revolution, de Hong Yung lee, paru à UC Berkeley en 1980.

Un livre qui aurait le grand mérite d’être « synthétique ». J'avoue humblement ne pas l'avoir lu. 

Une bonne douzaine d'autres ouvrages auraient pourtant mérité d’être lus, puis commentés et analysés par le philosophe maoïste.

Mais à quoi bon ? Ce qui lui importe avant tout, c’est de développer une thèse et de pouvoir, par un coup de baguette magique, hisser, ipso facto, la Révolution culturelle au rang de « l’événement politique le plus important du XXème siècle », « troisième étape de l’expérience révolutionnaire ou de la pensée communiste », pas moins, après Marx et l’expérience léniniste, cette dernière étant vouée, comme la Révolution culturelle, à l’échec. (Ce sont ses termes).

Et donc, c’est enfin de placer celle-ci haut, très haut, comme « le cinquième paradigme révolutionnaire » de tous les temps (8).

Comme on le verra, cette affirmation péremptoire, qui semble gravée dans le marbre, va se déliter peu à peu, ce fameux « paradigme » se réduisant finalement la seule « Commune de Shanghai » (27 janvier / 25 février 1967), laquelle n’aura duré qu’un petit mois.

Du moins faut-il reconnaître à notre grand philosophe une qualité : son aplomb.

Un aplomb d’autant plus puissant que personne, dans cette sympathique assemblée, ne peut lui apporter la contradiction. « Université populaire » d’accord, mais ici surtout cour magistral sans réplique.

A.B  qui identifie d’abord les trois premières étapes à leurs créateurs – Marx, Lénine, Mao – , la troisième étant la Révolution chinoise – admirez ce tour de prestidigitation: mais où est donc passé Staline ? – se garde bien d’attribuer la paternité de la Révolution culturelle au Grand Timonier, puisque celle-ci se solde, selon notre Grand Analyste, par un  échec, lors même que la première étape chinoise fut un succès.

Or comment serait-il possible de faire porter le chapeau à celui qui aura toujours raison, depuis le succès de la révolution chinoise jusqu’à la chute de la Bande des Quatre - toujours dixit A.B à la fin de sa conférence -,  celui sur lequel le philosophe maoïste fonde le socle indéboulonnable de sa pensée et de toutes ses certitudes ? 

Après avoir, non sans emphase, placé la Révolution culturelle au pinacle, histoire donc de faire taire toute contradiction, Badiou va, avec sa belle voix grave jouant sur plusieurs registres (9), faire semblant de parcourir l’histoire de la Chine contemporaine en alternant vérités et contre-vérités et en esquivant sciemment des événements capitaux pour comprendre « ce grand tumulte ».  

Mais le plus fascinant ou le plus dérisoire, c'est selon, dans ce tour de passe-passe, se situe ailleurs.

 Enveloppant son récit de formules à l’emporte pièce, il mystifie son auditoire – qui n’y voit goutte – en épargnant systématiquement Mao Zedong.

Comment s’y prend se diable d’homme ?

Tout simplement en évitant de lui donner le rôle central que celui-ci mérite haut la main.

Si l’adjectif « maoïste » revient à plusieurs reprises, désignant toujours les révolutionnaires vertueux, que Badiou oppose aux « droitiers », au « contre-révolutionnaires », - termes qu’il fait siens - il refuse de placer le Grand Timonier à sa vraie place, celle d’homme-orchestre de la Révolution culturelle.

Il préfère évoquer le Mao des années 20, déjà déviationniste, qui mise sur la paysannerie et écrit le fameux « Rapport sur l'enquête menée dans le Hunan à propos du mouvement paysan », titre que A.B donne approximativement, - comme est approximative et simplificatrice son analyse sur la soi disant prééminence de la révolution paysanne – que n’a-t-il lu « Les origines de la révolution chinoise » de mon maître Lucien Bianco ? – ou bien rappeler le fait que le président quittait Pékin lorsqu’il voulait amorcer une contre-attaque politique. Ce qui est parfaitement exact. ( Il aurait pu d’ailleurs préciser que cet éloignement, une fois sur deux, aboutissait à une de ces traversées du Yang Zijiang qui ont renforcé le culte. )

Pourquoi cette esquive ? Parce que, fondamentalement, A.B est persuadé que Mao a toujours raison.

Celui-ci n’est donc ni responsable des quarante millions de morts du Grand Bond en avant, pas si abstraites ou si arbitraires que cela, ni des cent millions de victimes de la Révolution culturelle – fusillées, battues à mort, mangées (10), assassinées, suicidées et « suicidées », noyées, torturées, éclopées, défénestrées, mutilées, traumatisées à vie, emprisonnées, déportées, sans compter ces dizaines de milliers de Chinois qui fuyant à l’étranger pour échapper au pire y laisseront la vie.

De toutes ces victimes, A.B ne parle jamais.

Alors oui, sont-ils 80 ou 120 millions ? Difficile il est vrai de le dire. Pour autant, ces victimes seraient-elles « arbitraires » ou « abstraites » ?

Or toutes ces victimes le sont devenues par la seule volonté de Mao Zedong.

C’est en effet celui-ci qui a souhaité, en 1958-59, organiser cette pure folie que fut le Grand Bond en avant. Folie qui provoqua tant de morts et poussa des milliers de paysans à manger les corps de leurs voisins, voire des enfants de ceux-ci comme en attestent plusieurs livres incontestables, et ce dans plusieurs provinces (11). Essentiellement celles du Henan, de l’Anhui et du Sichuan.

Et c’est Mao qui, pour reprendre le pouvoir après en avoir écarté lance le projet machiavélique nommé, non sans humour, la « Grande Révolution culturelle prolétarienne ». Lui et lui seul.

Qu’un grand philosophe français, qui pourrait avoir accès, comme tout un chacun à toutes les sources disponibles depuis longtemps, refuse de regarder la réalité en face et diffuse une analyse tronquée, dépasse l’entendement.

Un seul exemple : A.B évoque longuement un seul épisode il est vrai très instructif, celui dit de « l’incident de Wuhan » en avançant que l’on venait, très récemment, de découvrir la présence sur place du Président Mao, lequel a échappé au mieux au sort qui fut réservé à Tchang Kaï-chek à Xi’an en 1936, lequel fut fait prisonnier par des militaires censés être dans son camp, au pire à la mort.

Sauf que la présence de Mao est attestée depuis 1995 dans un livre entièrement consacré à cet événement publié en langue anglaise : Wang Shaoguang, Failure of Charisma : The Cultural Revolution in Wuhan, Hong Kong, Oxford University Press, 1995.

Cette information fut reprise ensuite maintes fois dans différents ouvrages biographiques ou consacrés à la Révolution culturelle.

Je ne mentionne ici que les ouvrages de langue anglaise ou française (12). L’ouvrage de référence par excellence de MacFaquhar et Schoenhals, La dernière révolution de Mao, Histoire de la Révolution culturelle, y consacre un chapitre entier (pp 256-282), dont la parution en anglais date de 2006. (Traduction en français en 2009). J’ai placé un astérisque devant les titres où cette information est attestée.

Pour vous éclairer sur « l’incident de Wuhan », que Alain Roux nomme judicieusement « L’affront de Wuhan », permettez-moi de citer en note un extrait ô combien instructif – et drôle – du dernier livre de Jean-Luc Domenach, Mao, sa cour, ses complots (13).

Si ce penseur admiré encore aujourd’hui par des « fans » nostalgiques du maoïsme était intervenu non devant une assemblée béate ignorant tout de l’histoire de la Chine contemporaine mais devant un parterre de sinologues, d’historiens de la Chine contemporaine, ou de citoyens un tant soit peu au fait de la Révolution culturelle, son exposé aurait été taillé en pièces. Il eut suffi d’ailleurs de lui poser cette simple question : quelles sont vos sources ?

Il est étonnant de constater que le public respectueux qui assiste à la conférence ne moufte jamais. Au contraire : il semble subjugué par le verbe  de notre orateur.

Or celui-ci attaque fort…en commençant par la conclusion, qu’il assène avec cette tranquillité propre au grands sages, aux innocents ou aux inconscients : « La Révolution culturelle est l’événement politique le plus important de la seconde moitié du XXème siècle ». 

Malgré son échec – ce que A.B reconnaît d’emblée, comme pour se prémunir contre toute attaque - , celle-ci se situe donc au niveau de la création du marxisme, de l’étape léniniste ou de celle de la révolution chinoise. Rien moins.

Puis viennent trois « vérités », après que notre guide ait délivré une première oukase selon laquelle, encore aujourd’hui, nous serions dans une « ignorance quasi totale » de cet événement…

Sous-entendu: moi, Alain Badiou, Grand Maître es maoïsme, je vais de ce pas vous donner enfin les clés de cette énigme.

Et d’ajouter que cette ignorance est due à « trois forces complices » : « la propagande du capitalisme mondialisé, bâti sur les ruines de l’entreprise communiste » ; la propagande de l’Etat chinois, qui interdit toute référence à ces dix « années perdues » ; la troisième force étant « les intellectuels renégats du maoïsme, qui pour se faire pardonner leurs pêchés bâtirent des philosophies politiques d’où l’on peut criminaliser sans péril ». Les formules font mouche. Et toc.

Si Badiou a raison sur un point, celui d’une omerta qui dure depuis bientôt cinquante ans en Chine, pour la raison que les dirigeants actuels sont les héritiers du Grand Timonier et parce qu’ils ont refusé, de Deng Xiaoping à Xi Jingping, d’enclencher toute « démaoïsation », les deux autres « forces complices » de cette ignorance sont sujettes à caution et pour tout dire nulles et non advenues.

En effet, malgré cette puissante omerta, malgré la répression qui a sévi en Chine, ceux qui voulaient témoigner, enquêter ayant le plus souvent été jetés dans une geôle chinoise ou envoyé au laogai, un travail considérable a été accompli, il est vrai imparfait, mené d’ailleurs hors de Chine, et donc dans les pays « du capitalisme mondialisé », par des chercheurs étrangers ainsi que par des dissidents échappés de leur pays, sans parler de cette littérature de la cicatrice qui fut et reste l’une des sources les plus fiables concernant ces les deux périodes noires et toujours interdites que sont le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle.

A.B aurait pu ajouter, pour rafraîchir un tant soit peu le discours que j’imagine il sert depuis trente ans – pardon, mais je ne suis pas familier de son œuvre – qu’un mouvement très récent se propage actuellement, avec d’une part « les repentis du maoïsme » (14), d’autre part certains acteurs ou témoins, ou victimes, qui au soir de leur vie veulent transmettre aux jeunes générations leurs expériences.

Et ceux qu’il nomme  « les renégats du maoïsme » ont parfois, comme les Broyelle dans Apocalypse Mao , un titre qui dit tout ( voir biblio), contribué à nous éclairer sur le désastre du maoïsme dès les années 1980. Qu’ils ouvrent les yeux de leurs amis aveugles et ceux d’autres lecteurs passionnés par la Chine, qu’ils les détrompent, qui s’en plaindrait ?

Ce qui nous amène la seule vraie question qui mérite d’être posée au philosophe orateur : pourquoi ne pas observer la réalité historique, la vraie, au lieu de tenter de concevoir, de rêver une utopie sans fondement ?

Que nous dit Alain Badiou d’autre dans cette ouverture en forme de conclusion?

Il évoque, à juste titre, cette perte de la mémoire collective, perte terrible selon tous les historiens que nous sommes, mais sans en tirer une quelconque conclusion. Je ne reviendrai pas sur ce thème, déjà traité, grâce à Jean-François Billeter, dans d’autres billets, sur ce qu’il nomme « le trou noir de l’oubli ». Souvenons-nous de cette phrase de Vaclav Havel : « Toute société vivante est une société qui  a une histoire ».

Ce que fait notre orateur à partir de cette entrée en matière – conclusion, c’est de noyer le poisson, non sans introduire de temps à autre des éléments qui  « tiennent la route ».

Que fait-il sinon nier la réalité historique, sinon la dévoyer, sinon  bafouer la mémoire des dizaines de millions de victimes du Grand Bond en avant, ceux-ci ignorés, passés sous silence et ceux de la Révolution culturelle, morts soi disant « arbitraires » ou « abstraites ».

Ce discours, qui n’a souffert aucune contradiction, quelques questions approximatives après sa prise de parole ayant bouclé la boucle de cette grande parade, est un affront à toutes ces victimes et à leurs familles, à leurs proches.

Venons à l’essentiel : il développe il est vrai, avec un art consommé de la prise de parole, une théorie qui lui est chère, selon laquelle un court moment, durant les mois de janvier et février 1967, la « Commune de Shanghai » aurait atteint les objectifs de la révolution, à savoir l’osmose entre les ouvriers et les intellectuels, et ce, dans un seul et même mouvement.

Sauf que ce château de cartes, encore une fois, s’effondre au vu de la réalité historique.

La « Commune de Shanghai » est proclamée le 27 janvier 1967  sur le modèle de celle de Paris, comme le dit à plusieurs reprises A.B. Elle finit en fait par voir le jour le 5 février lors d’un rassemblement sur la Place du Peuple et sous le nom de « Commune populaire de Shanghai ».

Contrairement à ce que notre orateur veut nous faire croire, elle ne nait pas d'un mouvement dialectique entre "les masses", entre ouvriers et intellectuels, mais de délibérations entre diverses organisations universitaires de la Garde rouge cornaquées par Zhang Chunqiao, Yao Wen yuan et Wang Hongwen, pour répondre aux souhaits exprimés le 16 janvier par Mao Zedong! 

Mais A.B ne précise pas que le 12 février, Mao, « qui semble avoir accepté les références à la Commune de Paris, convoque à Pékin Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan – les deux leaders du mouvement, futurs membres de la Bande des Quatre – et leur annonce qu’il change d’avis. » (in A.Roux, ouvrage cité).

Et la Commune de passer à la trappe…dès le 23 février, au profit d’un banal « comité révolutionnaire ».  

A Shanghai comme à Pékin, les sbires de Mao et la redoutable Jiang Qing, bientôt alliés à la future « Bande des Quatre », sont à la manœuvre, mènent la danse, complotent, manipulent.

« La tempête »  souffle bientôt à Pékin, par ce que les historiens nomment « le contre-courant de février » (1967), dont l’apothéose est symbolisée par la très houleuse confrontation réunissant le Groupe Central de la Révolution Culturelle – la gauche ?- et d’autres part les plus hauts cadres du PCC encore en cour, - la droite ?- présidée par le Premier Ministre Zhou Enlaï, réunion qui donnera lieu à de violentes altercations, les questions posées étant : 1. Peut-on renoncer au rôle dirigeant du Parti ne proclamant une « commune de Shanghai » ? 2. Doit-on destituer tous les responsables ? 3. Faut-il déstabiliser l’Armée Populaire de Libération ?

Zhou Enlai est obligé de mettre fin à la réunion car il en a perdu le contrôle…Nombre de ces dirigeants paieront très cher leur participation à celle-ci. La « droite » d’abord, la « gauche » ensuite…

Tous faits que feint d’ignorer Alain Badiou.

Arrêtons-nous un instant sur le raisonnement tenu.

(a)   « La Révolution culturelle est l’événement le plus important de la seconde moitié du XXème siècle » ;

(b)  « La Révolution culturelle est un échec » ;

(c)   oui mais, la « Commune de Shanghai » je cite mot-à-mot, s’avère « être la structure enfin trouvée de ce qu’aurait pu ou du être la Révolution culturelle dans son ensemble, laquelle n’a été pleinement accomplie dans ses fondements  et ses objectifs qu’à ce moment-là." ( 47’27’’ de l’exposé  ) . 

(d)  donc, bis repetita, « La Révolution culturelle est bien l’événement le plus important de la seconde moitié du XXème siècle ».

Encore ceci : A.B évite de la charger Jiang Qing, personnage honni en Chine, , laquelle participa allègrement à cette tragédie, ni plus ni moins que son illustre mari, puisqu’elle fait partie de « la Bande des Cinq ».

Notre philosophe romancier n’emploie pas cette formule, laquelle nous vient de Simon Leys, mais il dit clairement, à la fin de sa conférence, qu’ils ont tous cinq raison.

Il tressera même des lauriers à Zhang Chunqiao lors de sa conférence et dans sa préface : c’est « un remarquable cadre du Parti Communiste, Chang Chungqiao ». (préface, p 2).

Que la Révolution culturelle ait été un vaste de champ de bataille en apparence idéologique où les factions s’entre déchiraient à coups de discours, de slogans, de dazibao, nul ne peut le nier.

Mais d’une part ces luttes débouchèrent très vite sur des affrontements physiques, des violences, des tortures sans nombre, des meurtres. D’autre part ces échanges a priori intellectuels n’étaient en vérité qu’un rideau de fumée et un leurre, les ficelles de ce triste théâtre d’ombres étant tirées par Mao et sa bande.

Dès 1971, Simon Leys, le premier, a décrit cette incroyable et sinistre mascarade.

Parce que cet honnête homme qui lisait et parlait parfaitement le chinois, indigné, outré par la vue des centaines de cadavres de victimes qui dérivaient jusqu’à Hong Kong, par les témoignages qu’il entendait déjà, avait pris soin de lire tous les journaux, toutes les revues, d’écouter et de décrypter les émissions radiophoniques, de rencontrer les témoins qui fuyaient leur pays. Sans vouloir d’abord publier ses recherches.

Comme il a été dit et redit récemment, c’est le situationniste René Viénet qui le pousse à faire éditer ces premiers écrits, et ce, par l’entremise d’un autre grand sinologue, Jacques Pimpaneau, lui aussi tout aussi critique et conscient des effets dévastateurs du maoïsme.

D’autres chercheurs ont continué ce travail de telle sorte que nous sachions ce qu’il en est. Et aujourd’hui, nous savons, même si nous regrettons - le  mot est faible - que le pouvoir actuel empêche le devoir de mémoire et le deuil.

Or en ouverture de sa conférence, A.B a parlé de l’ignorance quasi totale dans laquelle nous serions encore tenus aujourd’hui, ignorance provoquée (a) par la propagande du capitalisme mondialisé ; (b) par le pouvoir actuel chinois ; (c) par « les intellectuels maoïstes repentis ».

D’accord bien entendu pour voir que le pouvoir chinois actuel continue d’occulter cet événement. Pour le reste…En revanche, A.B ne peut pas ne pas savoir qu’il existe une bonne vingtaine d’ouvrages en langues occidentales – et beaucoup plus en chinois – traitant avec justesse de la Révolution culturelle. Pourquoi dans ces conditions se réfère-t-il à un seul livre, sinon parce que c’est l'unique moyen de développer ses thèses sans être a priori contredit ?

Répondant à une dernière question, après avoir dit une seconde fois que la fin de la Révolution culturelle s’était conclue par un coup d’Etat fomenté par Deng Xiaoping (15), A.B avance avec solennité que la « Bande des quatre » et Mao avait raison…

Or soutenir que Mao et la Bande des quatre avaient raison contre Deng Xiaoping et son clan après avoir fait l’impasse, dans cet exposé sur la plus grande famine de tous les temps provoquée, je le répète, par Le Grand Timonier – ne pas expliquer, au passage, le rôle courageux du Maréchal Peng Dehuai, qui osa dénoncer les effroyables dégâts relevés par celui-ci avant sa destitution suite à la funeste réunion de Lushan à l’été 1959 - , après avoir tenu un discours sur la Révolution culturelle que l’on peut qualifier tour à tour de « romantique » ou d’ « utopiste », dépasse l’entendement.

Last but not least : Alain Badiou donne d’abord, à juste titre, les dates de la Révolution culturelle…avant de terminer son exposé avant 1970 ! Parce que, selon lui, l’acmé de celle-ci aurait été atteint lors des toutes premières années.

Du coup, notre Grand Prestidigitateur passe à la trappe de l’Histoire nombre d’épisodes hautement signifiants, parmi lesquels, par exemple, le conflit avec Lin Biao et la chute de celui-ci (au sens propre et  figuré).

Ainsi, on l’aura compris, cette conférence et la thèse qui la soutient, s’avèrent la négation pure et simple de l’histoire du Grand Bond en avant, pourtant inclus dans son propos, et surtout de la Révolution culturelle.

On peut comprendre qu’un penseur souhaite faire œuvre pédagogique en tentant de mettre un peu d’ordre dans une histoire que lui-même qualifie de « compliquée ».

Mais qu’il refuse de prendre en compte ne serait-ce qu’une seule fois la prééminence écrasante de la formidable manipulation constamment distillée par le vieux dictateur, manipulation des jeunes présentés dans son exposé comme un « mouvement de masse » spontanée – il est même question, ce sont ses termes de « démocratie de masse » (16), manipulation des ouvriers, de l’armée, manipulation au premier chef du parti communiste, ce refus en dit long sur l’aveuglement du philosophe-droit-dans-ses-bottes.

Pour lui, rien de tout cela.

Et pas un mot non plus sur le culte de la  personnalité le plus inouï de l’histoire de l’humanité.

Rien sur les massacres de la Révolution culturelle. Rien sur la terreur de 1968. Rien sur le chaos, sur la folie qui vont perdurer pendant dix ans. Rien sur les incohérences, les absurdités, les vengeances, les atrocités. Rien sur toutes les destructions perpétrées par des jeunes fanatisés, destructions dont la Chine ne se remettra jamais. Rien sur toutes ces familles irrémédiablement désunies, brisées.

Sait-il, notre orateur, que Mao lui-même prononça cette phrase : « Il y a eu une guerre civile dans le pays tout entier ». (Edgar Snow, The Long Revolution, Hutchinson, Londres, 1973, pp 167-168. Ces propos ont été censurés ensuite par Snow lui-même).

Le seul souci d’A.B, dans cet exposé ou dans la préface qu’il vient de rédiger, c’est de dénoncer les « violences sanglantes » faites aux « révolutionnaires » tout en minimisant systématiquement, et pour cause, celles provoquées par les « masses » manipulées par le Grand Timonier pour déstabiliser les dirigeants qui avaient osé le remplacer à la tête de l’Etat.

A ce propos, il est symptomatique de relever qu’il s’émeut du fait que « Chang Chung Chiao »  ait été « condamné à mort après le coup d’Etat de Deng Tsiao Ping en 1976, gracié et mort de mauvais traitements en prison » sans jamais évoquer le sort du Président de la République, Liu Shaoqi, lequel meurt d’une pneumonie et d'absence de soins à Kaifeng, le 12 novembre 1969, les médecins qui le soignaient s’étant vus refuser les médicaments dont ils avaient besoin pour lui, et ce, après qu’il ait subi des tortures de tous ordres, tandis que son épouse, Wang Guangmei purgeait une peine de douze ans de prison.

En guise de conclusion, je voudrais seulement dire ici qu’il serait aberrant, stupide de ne pas compter la Révolution culturelle comme un des grands événements de la seconde moitié du XXème siècle.

Le dire, à condition d’en expliciter toute la noirceur, d’en mesurer l’incroyable gabegie, la monstrueuse destruction des biens culturels, religieux comme celle des êtres et non comme je ne sais quel « cinquième paradigme révolutionnaire de tous les temps » dévotement énoncé par un vieux sphinx au allures débonnaires.

Jasper Becker, dans l’Avant-propos à La Grande Famine de Mao, avance que « le plus grand traumatisme subit par le peuple chinois a bien été la famine, et non pas la Révolution culturelle. »

Ce serait donc, en toute logique, avec ses quarante millions de morts, « l’événement le plus important de la seconde moitié du XXème siècle ». Je ne me hasarderai pas à trancher ce dilemme. Aux Chinois de nous dire, avant qu’il ne soit trop tard. Tristes événements.

Une dernière question me brûle les lèvres : est-il vraiment sincère – son refus d’aller chercher la vérité dans les livres, de nier même leur existence et leur pertinence, me fait douter – ou bien est-il, comme tant d’autres avant lui, un doux rêveur nostalgique d’un pays nommé Utopie ?

Ecrivant ces lignes, je sais déjà que c’est peine perdue.

Non seulement ces faits ne feront pas bouger d’un iota notre sphinx-roc, mais j’imagine déjà, fort d’une expérience récente, la litanie de commentaires assassins, de coups bas, d’attaques personnelles dont je ferai bientôt l’objet...sur Mediapart. Peu m’importe.

Je souhaitais seulement réagir,  à la mémoire de toutes les victimes du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle ainsi qu’à celle de Simon Leys, réagir à un discours erroné et pervers ou seulement fabulateur et utopique. A vous de choisir. CQFD.

                                   ***

(*)  Suite à une remarque à propos du seul ouvrage que A.B mentionne, j'ai corrigé comme il se doit. J'ajoute, sans vouloir intervenir sur le fil car celui-ci induit trop de dérapages, que le ton que j'adopte et les expressions qui sont miennes n'ont aucun caractère personnel mais se situent dans le pur registre du style. Le mien en l'occurence! Et il est vrai que j'ai vu apparaître, au fil d'une écoute de 1h44 - et beaucoup plus puisque j'ai écouté celui-ci à plusieurs reprises - un vieux sphinx. Rien de péjoratif dans cette image ni dans les autres formules égrénées ici ou là, parfois un peu teintée il est vrai d'humour. Si j'utilise à doses homéopathiques celui-ci, c'est aussi parce que le thème de ce billet est quelque peu austère.

De même, je ne vois pas en quoi le terme "prestidigitateur" serait une attaque personnelle. C'est, pour paraphraser JL Godard, juste une image...Qui fait mouche, une "accroche". Et je pense sincèrement qu'il l'est. Il est même possible qu'il en soit conscient, qui sait? 

Mais comme j'ai pu le noter à mes dépens, l'humour n'est pas le fait de certains intervenants, lesquels ne se privent pas par ailleurs de balancer des insultes ou de vous demander de retirer votre portrait sous le prétexte qu'il ne serait pas réel. Lorsque je voudrai réagir à certaines remarques constructives, - je viens d'en relever plusieurs - j'utiliserai, avec toute la courtoisie dont chacun sait que je ne me départis jamais, les messages perso.

J'évoque par ailleurs "les commentaires assassins" qui ne manqueront pas de tomber, suite à la parution de ce billet. Wait and see...

Je viens par ailleurs d'ajouter dans la biblio l'ouvrage de Wang Shaoguang, Failure of Charisma : The Cultural Revolution in Wuhan, Hong Kong, Oxford University Press, 1995 que j'avais oublié, et que mentionne je crois à juste titre Nomados. 

(**) Le fil qui suit - nous sommes dimanche 31.08, il est 18h, consternant - pourtant, quelques vaillantes contributions enrichissent le débat, mais une petite horde / harde d'archéomao fait tout pour étouffer le débat, ils sont rôdés semble-t-il - prouve que j'ai raison de ne pas m'en mêler. Parmi les soi disant détracteurs, l'un d'entre eux, qui n'entrave rien au chinois, loue les qualités de la traduction que l'illustrissime ex maophile / maolâtre Philippe Sollers, de dix poèmes de Mao Zedong. Le seul attrait de ce lien -      - tient à la graphie traditionnelle, justifiée, puisque notre Grand Educateur oeuvrait dans le style classique et aux repros de Andy Warhol. Malheureusement, un grand romancier, ce que Ph.S est, ne peut s'improviser traducteur...pour la bonne raison qu'il faut connaître la langue d'origine, la pratiquer. Sollers a cru bon coller au texte, au mot à mot, par révérence j'imagine pour le Grand Timonier qu'il admira tant jadis, quitte à dénaturer totalement ces poèmes...Il aurait du savoir que Mao aimait l'emphase, se voulait volontiers élegiaque et ne se la jouait pas "haiku". "Haiku", c'est japonais! Or Ph.S nous la joue "underground", lapidaire...et ce faisant, ignore tout du génie de la langue chinoise, et pour cause. Mais tout cela, me direz-vous - ("ils" vont finir par me rendre parano!!!), ce ne sont que des mots: voici donc un poème traduit par Sollers, puis par He Ru (traduction utilisée dans Le Mao), j'aurais tout aussi bien pu publier celle de mon ami Guy Brossollet. On peut être en revanche colonel d'active, sinologue et fin traducteur. Je choisis ce poème à dessein: il est, à n'en pas douter, le tout premier signe de la Révolution culturelle...Mais ceci est une autre histoire. Lisez - wong wong - et appréciez - wong wong! 

RÉPONSE AU CAMARADE GUO MO-RUO

9 janvier 1963

 

planète minuscule 

mouches grises contre un mur

wong wong

grands cris gelés pour les unes

les autres étouffent leurs pleurs

 

fourmis au pied d'un acacia

se vantant d'être une grande nation

insectes voulant ébranler un arbre

facile à dire

 

maintenant vers Chang-an chute des feuilles par le vent d'ouest

 

flèches volant vibrantes

 

que de choses à faire depuis toujours

ciel et terre en révolution — temps bref

trop long dix mille ans

agir sur le champ

 

les quatre mers se retournent

les nuages et l'eau se déchaînent

les cinq continents tremblent

le tonnerre le vent sont violents

 

insectes nuisibles à balayer sans reste

ennemi à rendre impossible

 

Sur l'air de Man Jian hong, Réponse au camarade Guo Moruo, 9 janvier 1963

Sur notre globe si petit,                                                                                                                                                                                         Quelques mouches se cognent la tête contre un mur.                                                                                                                                                    Elles bourdonnent, elles crient                                                                                                                                                                                   Tantôt d'une voix perçante,                                                                                                                                                                                       Tantôt d'une voix gémissante.                                                                                                                                                                                       Des fourmis prennent des airs de grande nation dans l'acacia qu'elles escaladent:                                                                                                   D'autres ne doutant de rien, veulent ébranler un grand arbre.                                                                                                                                          Le vent d'ouest sur Chang'an jonche de feuille le sol ;                                                                                                                                                Des flèches sonores volent.

Que de tâches en attente,                                                                                                                                                                                                Et des plus urgentes.                                                                                                                                                                                                        Le monde tourne,                                                                                                                                                                                                            Le temps presse.                                                                                                                                                                                                            C'est trop long, dix mille ans;                                                                                                                                                                                             Il faut se saisir du jour, de l'instant.                                                                                                                                                                                 Les quatre mers bouillonnent dans la fureur des nues et des ondes ;                                                                                                                               Les cinq continents se soulèvent en tempêtes qui fulminent.                                                                                                                                        Pour purger la terre de la vermine,                                                                                                                                                                               Notre force est irrésistible. "

Ces derniers vers, le dernier surtout étant massacré par notre illustre bordelais, sont capitaux au regard le l'Histoire. Qui comprendra jamais "Ennemi à rendre impossible"???? 

Pour mieux comprendre cette chute, voici la version anglaise, la plus pertinente:

"Our force is irresistible,                                                                                                                                                                                          Away with all pests!"

Superbe traduction, dans l'esprit de la langue et de l'Histoire. Le traducteur a osé inverser les deux derniers vers. (Texte intégral dans notre livre MAO, Horizons Ed Londres, p 475). 

 ***

 (1) Slogan des « Quatre Grands » qui fit fureur durant toute la Révolution culturelle, notamment popularisé par Lin Biao, avant la chute de celui-ci. Cette formule était généralement suivi par le « sutra » incantatoire le plus martelé, le plus chanté, crié, écrit de toute l’histoire de l’humanité : 毛主席万岁 « Mao Zhuxi Wan Sui », mot à mot « Dix mille ans au Président Mao », que l’on peut traduire par « Longue vie au Président Mao », ou bien « Que le Président Mao vive longtemps, très longtemps », ce slogan étant en général répété au moins une fois. Cette incantation et cette formule magiques, orchestrées par la propagande maoïste visaient à déifier, de son vivant, le vieux leader. Mission accomplie.

(2) « Simon Leys, pourfendeur de Mao et du maoïsme » (11.08.2014), « La Chine nous aveugle encore et toujours » 21.08.2014). Qu’il me soit permis de remercier ici mes soi disant détracteurs et autres contradicteurs, sur Mediapart, y compris ceux qui se refusent à lire une seule ligne de Simon Leys ( !), certains d’entre eux m’ayant indiqué, avec quelle révérence, toute l’importance qu’il fallait attribuer au grand penseur qu’est Alain Badiou. Et merci aussi à T.G qui m’envoya le lien de la conférence.

(3) Il fut non seulement l’un des plus grands sinologues du XXème siècle mais aussi le tout premier à décrypter, pièces à l’appui, la Révolution culturelle, à en montrer toutes les turpitudes, et ce, dès 1971 dans Les habits neufs du Président Mao. D’autres ouvrages de Leys viendront ensuite enrichir ce corpus, salué unanimement par les autres sinologues et historiens de la Chine contemporaine, qui lui emboitèrent le pas. Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, qui maniait la langue chinoise à la perfection, fut aussi un traducteur inspiré de grands textes chinois classiques.

(4) http://www.canal-u.tv/video/cerimes/la_revolution_culturelle_chinoise.14453

« Conférence du 26 mars 2014, donnée par Alain Badiou, philosophe, romancier, essayiste, dans le cadre du cycle "Les grandes révoltes" de l'Université populaire du quai Branly (UPQB »).

(5) Dès 1959, Mao perd la présidence de la république au profit de Liu Shaoqi. Obsédé par le pouvoir, il n’aura de cesse, à partir de cette destitution, de reconquérir cette présidence. Alain Badiou évoque rapidement cette passation de pouvoir en donnant la date de 1961.

(5) Plusieurs ouvrages très documentés sont consacrés à cette Grande Famine:

Jasper Becker, La Grande Famine de Mao, Dagorno, 1998 ; Franck Dikotter, Mao’s Great Famine, London, Bloosbury, 2010, Yang Jisheng,  Stèles
, Grande Famine en Chine (1958-1961), Le Seuil, traduit par Louis Vincenolles, Sylvie Gentil, Chantal Chen-Andro, 2012. Voir biblio infra.

Stèles : « Ce récit unique, œuvre d’un intellectuel chinois, est le premier compte-rendu historique complet de la Grande Famine provoquée par le régime communiste en Chine entre 1958 et 1961 » (a vrai dire le second, voir la biblio. C.H). « Fruit d’une douzaine d’années de recherches sur le terrain, appuyé sur des milliers de pages de sources locales et de nombreux témoignages de première main,Stèles constitue un document exceptionnel.

A la fin des années 1950, Mao Zedong lança le « Grand Bond en avant » dans le but d'accélérer la transition vers le communisme. Cela provoqua un gigantesque désastre économique dans les campagnes chinoises. La folie de la collectivisation à outrance détruit toute la société rurale, jusqu’à la famille. Pour nourrir les villes, on en est réduit à affamer les paysans. La ferveur révolutionnaire des cadres locaux se mêle à la terreur qu’inspire la hiérarchie et aggrave la situation ; la transmission de fausses informations (exagération des récoltes, occultation des morts de faim) donne lieu à des instructions insensées (achat forcé de quantités basées sur les résultats exagérés) auxquelles l’administration n’ose s’opposer. Dès la fin 1958 s’abat l’horreur : des villages entiers sont effacés par la famine, les cas de cannibalisme se multiplient, les survivants perdent la raison ; en sus des morts de faim, beaucoup sont battus à mort, ou poussés au suicide, des milliers d’enfants sont abandonnés...

Yang Jisheng : « J'appelle ce livre Stèle. C'est une pierre tombale pour mon père qui est mort de faim en 1959, pour les 36 millions de Chinois qui sont aussi morts de faim, pour le système qui a causé leur mort, et peut-être pour moi-même pour avoir écrit ce livre. »

(6) Cf sa préface à l’ouvrage de Jiang Hongsheng, La Commune de Shanghai et de Paris, à paraître cet automne à La Fabrique. Ce texte est déjà publié en anglais. L’auteur critique véhémentement les thèses d’Alain Badiou – pp 100-104 -, lequel, bon prince, rédigea donc cette préface lisible sur le premier lien.

http://www.sofeth.com/2014/07/la-commune-de-shanghai-et-la-commune-de-paris.html

http://dukespace.lib.duke.edu/dspace/bitstream/handle/10161/2356/D_Jiang_Hongsheng_a_201005.pdf?sequence=1

(7) Ibid, page 3 : « On parle souvent de façon parfaitement abstraite des « vingt millions de morts » de la Révolution Culturelle. J’ai pu remarquer que ceux qui répètent ce genre de chiffres  -- objectivement aberrant -- ne savent même pas qui tuait qui…En tout cas, ce qui est certain, c’est que très tôt, c’est la contre-révolution anti-maoïste, notamment animée par des cadres réactionnaires, des organisations de fils de cadres et des militaires, qui le plus facilement, et de loin, a tiré dans le tas, ordonné des exécutions, interrogé et malmené les révolutionnaires par centaines de milliers ».

(8) Ibid.

(9) Ce point n’est pas anodin : soit l’orateur pose sa voix pour énoncer ce qui à ses yeux importe, soit il marmonne entre ses dents en écorchant systématiquement le nom des personnages évoqués. C’est ainsi par exemple que l’épisode précédent la Révolution culturelle autour de Wu Han s’avère totalement incompréhensible. Un troisième registre s’apparente à une voix off.

(10) Le cannibalisme, lui aussi attesté, de la Révolution culturelle est d’une toute autre nature que celui du Grand Bond en avant. Le premier est, pourrait-on dire, un cannibalisme de subsistance, le second un cannibalisme de vengeance. Le premier toucha plusieurs provinces, certaines étant grandes comme la France et aussi peuplées que notre pays tandis que le second fut circonscrit semble-t-il à la seule province du Guangxi. Lire à ce propos : Zheng Yi, Stèles  rouges, Bleu de Chine, Paris, 1999, même si ce texte est souvent insoutenable.

(11) Jasper Becker, grand journaliste longtemps en poste à Pékin, qui mena le premier une enquête dans plusieurs provinces évoque cette douloureuse tragédie en expliquant que ces parents avaient eu recours à un méta langage pour pouvoir effectuer ces effroyables transactions sans nommer l’acte. Les lecteurs délicats me pardonneront de citer ici un extrait de ce livre capital mais cette affaire est trop grave pour passer sous silence ce récit effroyable recueilli par celui qui fut correspondant un temps – de 1985 à 1990 – à Pékin du quotidien britannique The Guardian, avant d’entrer à la BBC comme spécialiste de la politique, puis de diriger le bureau du grand quotidien de Hong Kong qu’est Le South China Morning et d’en être évincé sous la pression de Pékin. Ces faits sont corroborés par les deux autres auteurs ayant écrit sur le Grand Bond en avant (voir note 5):

« (…) Un de nos interlocuteurs dans un autre district de l’Anhui se souvenait d’une pratique habituelle que l’on appelait Yi zi er shi – « Enfant échangé, quelque chose à manger » - était très répandue.

« La pire chose qui se passa avec la famine, c’est celle-ci : les parents décidaient de laisser les vieux et les jeunes mourir en premier. Ils pensaient qu’ils ne pouvaient pas se permettre de laisser mourir leurs fils mais la mère disaient une fille : « Tu dois aller voir ta grand-mère au ciel ». Et on ne donnait plus à la fille sa part d’enfant, seulement de l’eau. Puis on échangeait le corps de la fillette contre celui de la fille des voisins. Entre cinq et sept femmes s’entendaient entre elles pour les échanges. On faisait alors bouillir les cadavre pour en faire une sorte de soupe. Les gens avaient appris à faire cela pendant la famine des années trente. La chose était acceptée, un peu comme une sorte de culture de la famine. » (La Grande Famine de Mao, pp 196-197).

(12) cette bibliographie sommaire se cantonne aux ouvrages qui ont alimenté mes propres recherches (sauf celui de Yiching Wu). Ils sont classés par ordre alphabétique, à l’exception de Simon Leys :

Simon Leys, Les Habits neufs du Président Mao (1971), Ombres chinoises (1974), Images brisées (1976), La forêt en feu (1983), L’humeur, l’honneur, l’horreur (199), in Essais sur la Chine, Laffont, 1998 ;

Jasper Becker, La Grande Famine de Mao, Dagorno, Paris, 1998, préfaee de Jean-Philippe Béja ;

Lucien Bianco, Les origines de la révolution chinoise 1915-1949, Paris : Gallimard, 1967, édition remise à jour et augmentée 2007,

La Chine au xxe siècle, Paris : Fayard, 1990 ;

La Chine. Un exposé pour comprendre, un essai pour réfléchir, Paris : Flammarion, 1994.

Peasants Without the Party : Grass-Roots Movements in Twentieth-Century China, M.E. Sharpe, 2003 ;

Jacqueries et Révolution dans la Chine du xxe siècle, Paris : La Martinière, 2005 ;

La révolution fourvoyée. Parcours dans la Chine du XX° siècle, La Tour d'Aigues : Éditions de l'Aube, 2010 ;

Jean-François Billeter, Chine trois fois muette, Editions Allia, 2000 ;

Claudie et Jacques Broyelle, Apocalypse Mao, Grasset, 1980, ces « rénégats du maoïsme que A.B honnit, lors même qu’ils ont eu le courage de reconnaître leurs erreurs et de tenter de comprendre la vraie face du maoïsme, toute son horreur ;

* Chang Jun et Jon Halliday, Mao, Gallimard, Paris 2006, livre à charge contre Mao quelque peu outrancier mais dont la plupart des sources sont fiables ;

Frank Dikötter, Mao’s Great Famine, London Bloomsbury, 2010. « Chair Professor of Humanites », Université de Hong-Kong, Professeur d’Histoire moderne de la Chine, School of Oriental and African Studies, Université de Londres. Une sommité. Très documenté. Le Sunday Times : « Mao restera dans les mémoires comme le chef d’Etat – the ruler – ayant initié et présidé à la pire des catastrophes humaines jamais provoquée par l’homme ». Tout est dit.

* Domenach Jean-Luc, Mao, sa cour et ses complots, Fayard, 2012, ouvrage richement documenté et éclairant notamment sur l’obsession du pouvoir de Mao et des siens, la soif des plaisirs – thème que je n’ai pas voulu  développer ici, pourtant très riche, et le poids des relations personnelles. J’ai rendu compte de ce livre sur mon blog.

* Gao Wenqian, Zhou Enlai, l’ombre de Mao, Perrin, 2007.

Internationale Situationniste, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1997 ;

Li Zhensheng, Le Petit Livre rouge d’un photographe chinois, Phaidon, 2003 ; (l’horreur en images);

Li (Docteur Zhisui), La vie privée du Président Mao, Plon, Paris, 1994 ; édifiant sur les deux faces de Mao. La privée est tout aussi édifiante;

Roderick MacFarquhar, The origins of the Cultural Revolution, R.I.I.A, Collumbia, 1974-1997, 3 tomes, une somme indispensable ;

* Roderick MacFarquhar, Michael Schoenhals, La dernière révolution de Mao, Histoire de la Révolution culturelle, 1966-176, Gallimard, 2009, un ouvrage capital ;

Mao Tse-toung, Œuvres choisies, Editions des Langues Etrangères, Pékin, 1966-72,

Mao Tse-toung, Le Petit Livre rouge (citations du Pt Mao), Editions des Langues Etrangères, 1972, Pékin,

Mao Tsé-toung, ouvrage collectif, l’Herne, Paris, 1972 ;

Jean Pasqualini, Prisonnier de Mao, Gallimard, 1975, que j’ai interviewé cette année pour France-Culture, un témoignage crucial, à rapprocher de celui de Harry Wu ;

Federico Rampini, L’ombre de Mao, Robert Laffont, 2008, par le correspondant du quotidien La Repùbblica à Pékin, qui aborde notamment la question « des nouveaux visages du maoïsme » ;

* Alain Roux, Le Singe et le Tigre, Mao, un destin chinois, Larousse, 2009,  ce livre, rédigé par un grand universitaire français longtemps au Parti communiste français, « qui s’appuie sur de nombreuses sources inédites, trace le portrait d’un tyran à la personnalité complexe, visionnaire, cruel, poète aussi, bien loin du Guide infaillible qui incarna un temps, aux yeux de certains intellectuels occidentaux, une forme plus plus « présentable » du totalitarisme ». La Révolution culturelle est puissamment traitée. A.Roux consacre plusieurs pages à ce qu’il nomme « L’affront de Wuhan » (pp 789-794).

Song Yongyi, Les massacres de la Révolution culturelle (textes réunis par, préface de Marie Holzman), Buchet Chastel, 2002. Indispensable. Montre le vrai visage de la « Révolution culturelle ». Précision confondante des informations. Dans ce livre, les nombre des victimes mentionnées est tout sauf « abstrait » ou « arbitraire ».

Ross Terrill, Mao, a biography, Standard University Press, 1999.

Wang Shaoguang, Failure of Charisma : The Cultural Revolution in Wuhan, Hong Kong, Oxford University Press, 1995.

Harry Wu, Vents amers, Bleu de Chine, Préface de Danielle Mitterrand, Introduction de Jean Pasqualini, 1995. L’un des premiers témoignages, accablant, sur le laogai, le goulag chinois. Rendez ici hommage aux éditions Bleu de Chine, dirigées par Geneviève Imbot-Bichet, sans lesquels ces écrits, comme le suivant, et bien d’autres, précieux au regard de l’Histoire, n’auraient pu être publiés et lus. Lus du moins par celles et ceux qui souhaitent comprendre la Chine.

Zheng Yi, Stèles  rouges, Bleu de Chine, Paris, 1999.

Yiching Wu, The Cultural Revolution at the Margins: Chinese Socialism in Crisis par Yiching Wu, paru en 2014  (lui aussi pas très éloigné des recherches de Simon Leys), signalé par l’un des commentateurs de Mediapart, que je n’ai pas encore lu ;

Yu Hua, La Chine en dix mots, Actes Sud, 2010, par l’un des plus grands romanciers chinois contemporains, qui accepta que l’un des chapitres de ce livre corrosif, intitulé Leader, devienne la préface de l’édition anglaise du Mao, co-signé par le photographe Guy Gallice et par moi-même (Horizons Editions, Londres, 2009). 

(13) « En résumé, dans cette grande cité sidérurgique de Chine centrale, le désordre s’est mué en anarchie au cours du mois de juin. Des deux grandes organisations rivales, le commandant régional, Chen Zaidao, qui ne manque pas de caractère, a choisi celle qui n’a pas l’aval du Groupe Central de la Révolution culturelle. Pour lui enjoindre de changer d’attitude, une délégation est envoyée de Pékin, composée de Xie Fuzhi, Wang Li et Yu Lijin. Mais ceux-ci sont emprisonnés et brutalisés avant d’être libérés in extremis, puis accueillis triomphalement à l’aéroport de Pékin.

Au-delà de la désobéissance, l’affaire mis en évidence l’humiliante disparité entre la prétention vaniteuse de Mao Zedong et la réalité du pouvoir dans une grande localité de province seulement distante de quelques heures d’avion. Le Président s’était rendu à Wuhan, mais incognito, car à l’origine il voulait surtout…nager dans le Yangtsé ! Il pensait simplement profiter de l’occasion pour résoudre un problème local. Mais il découvre une situation à tous points de vue insoluble, et cela d’abord dans son hôtel préféré, le fameux Donghu, où l’on crève de chaud car l’air conditionné est hors de service, et où le personnel est divisé en deux factions. Les organisateurs rebelles y font des intrusions répétées et une faction y a même enlevé Wang Li. Zhou Enlai doit atterrir clandestinement dans un aéroport secondaire, en mettant des lunettes de soleil pour passer inaperçu, puis arriver au Donghu en voiture et en barque. Il convoque Chen Zaidao, qui se montre respectueux mais ferme, et il doit entreprendre de véritables négociations. Mao quitte finalement la ville en catimini, lui, le « soleil rouge » » ( pp 352-353).

(14) Lire l’article de Brice Pedroletti in Le Monde du 29.04.2014 intitulé « Les repenties du maoïsme ». « Près de 40 ans après avoir assassiner la directrice de leur lycée, en pleine Révolution culturelle, d’anciennes élèves de l’établissement pékinois font publiquement repentance. »

(15) Badiou mentionne ce coup d’Etat à deux reprises. Comment ne pas sourire devant cette piètre supercherie ? Le maoïsme, depuis ses origines, est truffé de « coups d’Etat ». C’est pour reprendre une formule célèbre « un coup d’Etat permanent » ! ( voir note suivante).

(16) Lors même que les historiens les plus sérieux, par exemple Jean-Luc Domenach, évoquent à juste titre « Un coup d’Etat de masse », titre du Chapitre XI, lequel s’ouvre sur cette phrase : « La Révolution culturelle commence admirablement bien pour Mao : par un véritable chef-d’œuvre de manipulation politique. La manœuvre d’un homme seul. »

 

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