« Busong » ou l’art de bien flageller son prochain

Je roulais sur la grande route, non loin d’Amlapura, petite capitale de notre province, Karangasem, avant de me trouver pris dans un embouteillage « maous » comme parfois Bali en connaît.

Souvent, c'est le signe d’une manifestation hindoue.

Je slalome, me gare, vois une petite foule, un mur composé de femmes vêtues d’un corsage blanc dentelé et d’un sarong de couleur vive. Malgré ma précipitation je note que le jaune domine. Et je fonce, avec mon iphone à la main après avoir garé mon vieux scooter et laissé mon sac. Ici, très peu de chance pour qu’il disparaisse…Je fends la foule et vois plusieurs dizaines de jeunes gens torse nu, coiffe et sarong de rigueur.

Mais que font-ils my god ? Ils se flagellent , se fouettent les uns et les autres à qui mieux mieux avec des lanières. De quelle plante au fait ? De jeunes palmes de bananier, jaunes, épaisses et fort longues. A la fin du combat, le sol en sera jonché sur des dizaines de mètres…

 Cà claque très fort. Et çà cogne. Une pluie de coups de fouet.

Pas de la frime comme ces soi disant séances de transe pour touristes à coups de kriss. 

Les dos, les flancs rougissent. Clac, clac. Chacun à son tour. Le premier fait tourner son fouet végétal, long d’un bon mètre cinquante. J’ai du mal à filmer de près. Un juge arbitre, le sifflet entre les dents, me fait signe et me dit, avec un sourire moqueur : « berbahaya ! », dangereux. C’est clair !

Le premier, tel un dompteur, fait donc tournoyer son fouet deux ou trois fois autour de lui avant de frapper son pote, le plus souvent stoïque, ferme sur ses pieds, jambes légèrement écartées pour mieux recevoir le coup - tentation d'écrire "la punition"! - et forcément bravache. « A ton tour » semble dire l’autre en prenant la même attitude. Une fois, deux fois, trois…

Parfois, çà dégénère.

L’un des protagonistes s’enflamme, en rajoute et à l’évidence veut faire mal à son valeureux ennemi. Les coups redoublent. Chacun ne frappe plus seulement sur le dos ou les flancs de l’autre mais partout et jusque sur le chef. Plus tard, l’un d’entre eux viendra me montrer son crâne égratigné. Quel clown !

A cet instant, d’autres combattants se mettent en cercle, crient en rythme, hurlent leurs encouragements, un rien provocateur. Petit air de corrida.

Mais déjà l’arbitre, tout vêtu de blanc, fend le cercle et sépare les jeunes excités,  marris et frustrés. Heureusement, comme toujours ici, le sourire revient vite sur les visages de nos héros juvéniles. Question de face aussi: savoir montrer son sang-froid. D’autant que nos preux chevaliers se savent observés, jugés, admirés ou méprisés…

Certains sont tatoués. D’autres secs ou enrobés, clairs ou sombre de peau, les yeux brillants, souvent écarquillés par l’enjeu, d’autant que ce tournoi se donne devant de jeunes beautés extasiées. Ou comment déclarer sa flamme par fouet interposé. 

Ce ballet aux allures de happening  échevelé renvoie tout spectateur, consciemment ou non, vers des temps immémoriaux.

Chacun sait que ces pratiques n’émanent pas de l’hindouisme, une religion tout en douceur, sans violences. Non, là, comme avec les transes, nous plongeons en-deçà, dans cet animisme d’autant plus présent qu’il est cultivé notamment chez les « vieux balinais » ou « balinais originels », Bali Aga ou Bali tua. Il se pourrait bien que ce village, comme une vingtaine d’autres dans l’île, soit de ceux-là.

L’un des juges arbitres siffle la fin de partie au moment même où deux adultes, la quarantaine, - mais quelle pêche -, s’en donnaient à cœur joie, l’un d’entre eux jouant les Bruce Lee avec une drôlerie sans nom. Bruce Lee ou plus sûrement le Roi des Singes du Ramayana !

Le même recevra un coup de fouet dans l’œil, une inadvertance, avant de se précipiter sur le fautif et de le corriger manu militari. Rires en cascade. Les jeunes et les moins jeunes femmes suivent la scène avec délice et crainte, se protégeant parfois car « le coup passa si près… »

Et que font-elles, ces chères damoiselles ? Elles filment et photographient à tire larigot!

Commence la seconde mi-temps.

Plusieurs arbitres et autres aides, munis d’un onguent de couleur orangée, viennent soigner tous les blessés. Simples écorchures le plus souvent. Mais  déjà les dos virent au bleu.

A ma question, « sakit ? », çà fait mal ? la réponse fuse. « Ben oui ». « Et ce soir, tu vas réussir à dormir ? », oui, oui, pas de problème. (Tidak masalah).

Ils se marrent, sont fiers, étonnés, heureux d’être filmés. Je m’approche d’une poitrine tatouée sur un corps presque décharné. Le dessin ne manque pas de grâce, tout en volutes. Je finis par y lire : « Svastika ».

Pas le temps de demander à son porteur si c’est le signe d’un œcuménisme bien compris entre hindouisme, bouddhisme et animisme. Ce pourrait être le cas : quelques grands prêtres, dits pedanda, se voient surnommés « bouddha», jouant d’un syncrétisme qui n’offusque personne ici, tout au contraire.

Troisième mi-temps : peu à peu, tous les combattants, parmi lesquels des gamins hauts comme trois pommes, se sont rassemblés dans un petit sanctuaire. Ils se servent de riz blanc et de victuailles qui semblent fort épicées. A plusieurs reprises, je serai invité à partager le repas. Je n’oserai pas leur dire, mais le spectacle auquel je viens d’assister ne m’a pas franchement ouvert l’appétit !

Sur le moment, je n’ai rien vu.

C’est en visionnant mon plan séquence – environ 7’ – que l’évidence s’impose : il n’y a aucune femme dans le sanctuaire. Elles en sont exclues. « Mereka tidak boleh ». Elles ne peuvent pas, au sens permissif du terme. (Le « may » anglais).

Ces deux plans séquences ont bouffé mon énergie. Et l’orage menace. Je dois rallier la maison avant la pluie, la première de cette saison. Une pluie inaugurale tellement espérée ici que du haut de notre terrasse, j’entendrai des cris de joie, comme jadis à Bombay lorsque la mousson éclatait sur Malabar Hill.

Longtemps, je me souviendrai de ce 29 novembre, de ce moment, de sa puissance, de sa spontanéité, de sa sincérité.

Dans les échanges avec les jeunes qui m’entourent, le mot « tradisi », tradition, revient sans cesse.

Oui, me disent-ils en cœur, oui ils aiment ce busong. Oui, ils en sont fiers. Oui, çà fait mal, mais çà fait du bien aussi. Je les sens fébriles, heureux. Dans le sanctuaire, je les filmerai en train d’immortaliser les zébrures qui marquent leurs corps. Le dos, les flancs, les avant-bras…Les plus atteints, à cause de l’onguent, virent au jaune caca d’oie.

Ainsi viennent-ils de vivre un de ces actes d’initiation  qui fera date.Je pense à cette achura musulmane, cent fois plus violente pratiquée au moyen-orient, que je n'ai jamais vue.

En revanche, me revient en mémoire ma propre totémisation, à Sidi Féruch, près de Cherchell, du temps très lointain où j'étais "seconde classe", deux ans après ma "promesse". A ces combats loyaux, parfois violents, à ce sang qu'il fallait faire couler pour écrire son nom de totem. et son qualificatif. Bref, à ces rites initiatifs. 

J’imagine que Georges Bataille tirerait des conclusions surprenantes et brillantes de cette danse sadomasochiste qui s’est déroulée, ce n’est pas un hasard, au centre de l’espace public, comme le plus souvent à Bali. Pour prouver, sans ostentation, que la « tradisi » prime sur le quotidien, la circulation automobile, la vie triviale. Chaque village, chaque hameau, tient toujours prêts plusieurs panneaux triangulaires avertissant le passant, le conducteur, le passager : « Attention, cérémonie religieuse ». Ici, le service d’ordre, qui a ses codes et ses costumes, est un second métier. Comme chez nous celui de pompier bénévole.

Autre sentiment qui m’a enchanté, alors que je n’avais pas eu le temps de revêtir le sarong, la ceinture d’étoffe et la coiffe que je garde sous la selle, c’est à quel point  et à quelle vitesse ces jeunes hommes m’ont adopté. Tous ont marqué leur sympathie, leur gentillesse, certains sont venant à quelques centimètres et même derrière mon iphone pour voir leurs copains. Drôle aussi le fait que cet opéra ressemble aux Jeux du Cirque. Ah le claquement du fouet sur la chair humaine !

Demain, l’aéroport, le trajet routinier – Denpasar-Singapour-CDG-Paname. Les grèves. Ma famille, mes amis.

Après avoir vécu et partagé cet épisode rare j’aurai du mal à retrouver un autre moi qui peu à peu s’efface. Comme cette pluie diluvienne vient effacer cette trop longue saison sèche.

Ce matin, « grâce » à la grève de ma chère Radio France, j’ai écouté, une fois encore, Jacques Brel chanter « Aux Marquises » :

(…) Le rire est dans le coeur
Le mot dans le regard
Le coeur est voyageur
L'avenir est au hasard

Et passent des cocotiers
Qui écrivent des chants d'amour
Que les soeurs d'alentour
Ignorent d'ignorer

Les pirogues s'en vont
Les pirogues s'en viennent
Et mes souvenirs deviennent
Ce que les vieux en font

Veux tu que je te dise
Gémir n'est pas de mise
Aux Marquises

Gémir n’est pas de mise non plus à Bali

  

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