HCB, Hou Bo, Xu Xiaobing et la route du temps

Hou Bo, Xu Xiaobing, Mao Zedong, aux Xiangshan, 1949. © inconnu Hou Bo, Xu Xiaobing, Mao Zedong, aux Xiangshan, 1949. © inconnu
Dans la très remarquable exposition Henri Cartier-Bresson « Chine 1948-49 /1958 » à la fondation qui lui est consacrée, il est une image superbe – elles le sont toutes ! – montrant des propagandistes communistes levant le poing vers le ciel sur une scène. Derrière eux, se dressent deux portraits géants d’un tandem mythique, celui du Président Mao – président alors du seul Parti Communiste Chinois – et du chef de l’Armée rouge, le maréchal Zhu De. Un tandem mythique au point d’apparaître, dans la presse et dans l’imaginaire collectif de l’époque comme un seul homme, une hydre à deux têtes nommée « Zhu Mao ».

Le cartel nous apprend que l’image fut prise en 1949, juste après la « libération » sans coup ferrir de Shanghai par le maréchal Chen Yi et ses troupes, cette cité capitaliste honnie que le nouveau pouvoir abandonnera à son sort jusqu’à sa réhabilitation tardive, au début des années 1990, par Deng Xiaoping. Photo hautement symbolique et non dénuée d’humour : elle fut prise par HCB au canidrome, l’un des lieux qui incarnaient le mieux à la fois capitalisme et colonialisme, lesquels n’avaient cessé de souffler et d’enfler depuis des décennies.

Là, comme dans certains cercles huppés du Paris de l’Orient, se retrouvaient seigneurs de guerre, compradores, nouveaux riches engraissés par les luttes entre clans et surtout par les deux derniers conflits, celui entre les armées de Chiang Kaishek et des communistes chinois contre l’envahisseur nippon, puis celui entre les Blancs et les Rouges redevenus ennemis.

Aux courses de lévriers, assistaient aussi, dans un mélange étonnant et détonnant les dignes représentants des plus puissantes nations, Empire britannique et France en tête - c’est d’ailleurs sur « notre » concession qu’avait été érigé ce stade – et les membres fringants de sociétés secrètes comme celle de la Bande Verte qui firent, dans les années 1930 et 40 la pluie et le beau temps dans Shanghai.

Ainsi, HCB avait-il saisi un « instant décisif » historique. « The right person at the right place ».

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Il y avait foule en ce dimanche matin du 26 janvier au 79 rue des Archives.

En entrant, certains visiteurs auront aperçu, dans la vitrine de la fondation, une vieille malle cabossée où figure toujours l’adresse parisienne de HCB et la destination de Singapour…Une malle retrouvée récemment  dans une poubelle !

Foule pour voir l’expo et pour assister à la projection du film « Hou Bo, Xu Xiaoping photographes de Mao », que nous avions co-réalisé, avec Jean-Michel Vecchiet, cet artiste devenu un grand pro du documentaire, en 2002.

C’est à l’initiative de François Hébel, directeur de la fondation, que cette projection en totale adéquation avec l’expo HCB avait lieu.

D’un côté, cet immense photographe montrant l’Empire du Milieu comme aucun autre. Et ce, à trois moments clés de l’histoire de ce pays continent : 1948 ou la fin d’un monde, et pas seulement la chute du pouvoir incarné par Chiang Kaishek et son Guomindang ; 1949 : la prise du pouvoir par les communistes ; 1958 : les prémices de l’acte du pouvoir maoîste le plus absurde, le plus mortifère, le plus dévastateur, ce « Grand Bond en avant » devenu La Grande Famine qui provoqua la mort de près de quarante millions de chinois.

Chacune des images de HCB témoigne de ces mutations, avec cette grâce, cette acuité, cet humour qui m’appartenait qu’à lui. Le plus fascinant peut-être pour ceux qui ont connu ce pays : la saisie d’un peuple et d’une vieille civilisation sclérosée que l’on jurerait immuables (1948), puis la grande bousculade provoquée par la révolution maoïste.

De l’autre côté si je puis dire, un couple de photographes chinois : Hou Bo, petite paysanne, orpheline, venue pieds nus à Yan’an, la capitale communiste ; Xu Xiaobing, jeune cinéaste révolutionnaire de la région de Shanghai suivant les pas de son maître Wu Yinxian, lequel deviendra sur le tard le « pape » de la photographie chinoise et fut invité, en 1988, aux Rencontres de la Photographie d’Arles justement consacrées à son pays.

Hou Bo, Xu Xiaobing, propagandistes aveuglés par la puissance d’un personnage fascinant dont tous eux étaient trop près ; ce faisant, chargés, Hou Bo surtout, de saisir les moindres mouvenements du Président Mao, tous deux se révèlent des témoins privilégiés montrant le nouvel empereur sous toutes ses facettes. Lui, sa famille, sa cour.

La chance – la nôtre, celle des Chinois lorsqu’ils daigneront étudier leur propre histoire,– veut que tous deux possédaient un talent exceptionnel. Sans eux, sans ces photos de propagande mais aussi celles que Hou Bo tint cachées quand elles montraient par exemple les mollets du président ! – notre vision, notre compréhension de ce personnage multiple, ambigu, père tendre, redoutable bretteur et tyran sans pitié – ne seraient pas les mêmes.

C’est de cette matière que notre film pétri.

Projeté en avant-première aux Rencontres d’Arles 2003 dirigées alors par François Hébel en présence de Hou Bo, puis par France 2 et France 5, coproducteurs avec La Citrouille à l’occasion de l’ouverture des années France-Chine – 2003-2005 – notre « docu » avait connu alors un vif succès et reçu des critiques dythirambiques. Et puis, le temps a passé.

Avec Jean-Michel Vecchiet, nous avons espéré un temps que « Hou Bo, Xu Xiaobing photographes de Mao », devenu peu à peu historique soit diffusé par la CCTV. Par exemple en 2017 lorsque notre chère Hou Bo disparut.

Mais le durcissement constant du régime de Xi Jingping, sa volonté affichée d’incarner, à sa manière, un nouveau maoïsme, nous a enlevé toute illusion.

Au moins sera-t-il Il bientôt présenté au Centre Culturel de Pékin en accompagnement d'une expo HCB.

La projection de dimancher dernier à la Fondation Henri Cartier-Bresson nous aura permis de vérifier que ce film devenu historique avait gardé tout son souffle.

L’écoute d’un public de connaisseurs parmi lesquels l’un des plus grands sinologues de ce temps, mon maître Jacques Pimpaneau, ne se démentit pas un seul instant. Les compliments que celui-ci nous fit prouvent que « Hou Bo, Xiaobing photographes de Mao » tient, lui aussi, toutes proportions gardées, la route du temps.

 PS. 路 La route, c’est le titre d’un livre magnifique, tissé à quatre mains, celles de Hou Bo et de son éternel amoureux Xu Xiaobing, montrant leur travail des années 1930 jusqu’aux années 60, lorsque celle-ci connaitra le laogai.

PPS. Il est question que notre film soit reprojeté le mercredi 5 février à 15h. Renseignez-vous !

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