Les chats d'Agnès Varda

Chat perché d'Agnès Varda Chat perché d'Agnès Varda
L’autre jour, à Chaumont-sur-Loire, j’ai vu un chat  perché. Il était monté tout en haut d’un tronc. Il était blanc et gris je crois, les yeux rivés vers l’ouest. Immobile mais tellement là. C’était un des chats d’Agnès Varda. Il s'appelait Nini et l'installation imaginée par Agnès se nomme "L'arbre de Nini". 

e me souviens  aussi du nom d’un autre de ses chats. Il s’appelait Zgougou. Il avait été enterré, dans la grande tradition des tombeaux de chats, dans le jardin de Noirmoutier. Ainsi l’avaient voulu Agnès et ses enfants. Ils avaient beaucoup pleuré.

 Agnès parlait bien des chats, et aussi de la mort  des chats, les siens, qui furent nombreux. Ceux qu’elle a beaucoup aimés et ceux qu’elle a moins aimés. « L’ensemble des chats, l’ensemble des morts, l’ensemble des gens ».

Agnès aimait bien se laisser emporter par les mots mais attention, mine de rien, elle avait presque toujours le mot juste. Elle disait par exemple : « On efface pas la perte ; la perte existe toujours ». Elle aimait aussi parler du banc qu’elle avait fait installer auprès de la tombe de Jacques Demy, « pour que les gens puissent s’y asseoir ». Et donc, désormais, les gens pourront s ‘y asseoir  pour être près d’elle aussi.

Elle disait encore : « J’ai une notion mexicaine de la mort. (…) Il faut aller sur les tombes, il faut boire un coup, s’asseoir, faut rigoler, faut amener les enfants ; penser que ce serait plus rigolo qu’ils soient là ; je pense que les lieux où il y a des morts, j’ai pas du tout l’idée de pleurnicher par là…(…) J’ai aucun rapport religieux ni avec la vie, ni avec la mort »…

 (Extraits d’un entretien avec la philosophe Vinciane Despret (découvert sur le blog de Catherine Levesque,) près du tombeau de Zgougou à la fondation Cartier, ou disons de la cabane de Zgougou et du semblant de tombeau reconstitué là. On pouvait y entendre une musique de Steve Reich.

Avant-hier, avant de faire visiter à la presse la grande exposition « Saison d’art 2019 » au domaine de Chaumont-sur-Loire, sa directrice, Chantal Colleu-Dumond avait prévenu les journalistes : « Agnès ne se sentait pas bien, Agnès ne viendrait pas » inaugurer ses installations.

« Je bâtis des cabanes avec les copies abandonnées de mes films. Abandonnées parce qu’inutilisables en projection. Devenues cabanes, maisons favorites du monde imaginaire. »

Et alors Agnès dit : « C’est la troisième cabane que je construis. Pour chacun de mes films, j’imagine une forme particulière. Le film Le Bonheur réalisé en 1964 contait l’histoire d’un couple heureux, incarné par Jean-Claude Drouot, sa femme et ses enfants. Ils aimaient les pique-nique. J’avais tourné en Ile-de-France en pensant aux peintres impressionnistes. On entendait du Mozart. Le générique était tourné près d’un champ de tournesols, ces fleurs d’été et du bonheur.

 Cette serre, avec ses fenêtres si particulières, est fabriquée avec une copie entière du film, 2159 mètres, qui permettront de compléter la construction. Les visiteurs pourront entrer dans la cabane et voir de plus près, les images du film en transparence. 24 images de la douce Claire Drouot valent une seconde de film. On est entouré par la durée du film et par les images d’un temps passé. »

Et tant pis si les journalistes n’ont pas osé pénétrer dans la serre aux tournesols.

Rassurez-vous, Agnès n’est pas seule là-bas. Près d’elle et de sa cabane, il y a onze autres artistes choisis avec beaucoup de bonheur par Chantal Colleu-Dumond. Il y a surtout l’œuvre de Gao Xingjian, des encres de rêve portant au rêve. Gao, oui, vous savez, ce prix Nobel de la littérature qui rêve d’une vraie renaissance.

Personne ne s’en souvient mais Agnès Varda s’était rendue en Chine dès 1957 :

"En 1957, la République populaire de Chine n'était pas encore reconnue par les Nations Unies et était fermée à la plupart des étrangers. Je me suis senti très honorée de faire partie du groupe français invité à apporter ses expériences de différents horizons à la jeune République populaire. J'étais déterminée à faire le meilleur travail possible en tant que photographe. Il y avait tellement de choses à découvrir, tout.

Un programme très politique a été organisé pour le groupe. Quand on m'a demandé ce que je souhaitais le plus à voir et quelles étaient mes préférences pour ma visite, j'ai répondu que j'étais photographe d'un théâtre en France, notre Théâtre national populaire, alors je voulais voir et capturer les nombreuses formes de divertissement populaire: le petit cirque de rue, marionnettes à bâtons, marionnettes / marionnettes à fils, opéra traditionnel, opéra chanté par des hommes seulement ou par des femmes seulement (comme le «théâtre de chats» entièrement féminin de Shanghai).  J'ai été impressionnée par tout: le comportement collectif, tout le monde vêtu de bleu - hommes et femmes - complètement éloigné de tout dictat de la mode. 

Il y avait des millions de vélos et de petits enfants aussi beaux que des petits chats

Nous sommes allés du nord au sud et avons voyagé en bateau de Chongqing à Shanghai sur l’immense fleuve Yangtsé. Et comme un autre membre du groupe - un journaliste - voulait faire un reportage sur les minorités chinoises, nous nous sommes également rendus dans la province du Yunnan. Il y avait beaucoup d'activité, tellement de choses se passaient. Je suis passée de surprise en surprise. Sans parler de la nourriture - très variée d'un endroit à l'autre. Dans la province du Sichuan, par exemple, je ne pouvais rien manger, c'était tellement épicé! C'était deux mois de découverte dans les villes et à la campagne.(…)

Mes photos de Chine ne sont pas connues en France. Deux photographes célèbres - [Henri] Cartier-Bresson et [Marc] Riboud - étaient également en Chine en même temps que moi. Ils ont produit des livres et des photos sur les couvertures de magazines. J'étais inconnue à ce moment-là, donc je ne l'ai pas fait. »

A Shanghai, Agnès est allée rencontrer la famille de son ami Zao Wouki. Des images en témoignent. Wouki ne retournera en Chine que beaucoup plus tard. J’imagine son émotion en découvrant les photos d’Agnès.

C’est comme çà que nous nous sommes rencontrés une première fois, Agnès et moi. Je souhaitais l’interviewer à propos de Wouki et de ses souvenirs de Shanghai. C'était pour "Le Bon Plaisir de Zao Wouki à Shanghai" (France-Culture). Elle m’a accueilli dans sa maison de la rue Daguerre, avec sa petite voix, son œil malicieux. C’était un régal de l’écouter. Je buvais ses paroles. Je crois bien que nous n’avons rien coupé de ses propos au montage. La dernière fois, c’était aux Rencontres d’Arles. Quelle mémoire elle avait. Nous avons dîné…aux centre des arènes, contents de bavarder loin du bruit. Elle aimait parler, oui, et savait écouter.

A Chaumont-sur-Loire, Il y a aussi, au bord du fleuve, les barques dressées par El Anatsui. « Elles s’apprêtent à monter vers le Ciel » (« Heaven »). nous disait-il l’autre matin. Agnès n’est pas religieuse.. Mais elle a déjà mis un pied au paradis.

 

 

 

 

 

 

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