"Hommage à Simon Leys" (F.Culture): une jolie mystification!

Je craque.

Hier – je dis bien hier – à ma demande, la direction de France-Culture me fait savoir que cet hommage fera des emprunts aux deux grands entretiens que Simon Leys m’avait accordé durant les années 1970, dans les fameux « Après-midi », l’un d’entre eux s’intitulant « L’invité du Lundi ».

J’ai donc attentivement écouté Simon Leys, d’abord dans le joyeux débat qui l’opposait à Maria-Antonietta Macchiochi lors d’un Apostrophes d’anthologie en 1983, puis lors de ces entretiens dont Alain Lewkowicz a choisi de larges extraits. (Quasiment les ¾ de l’émission de 50').

Un choix d’ailleurs judicieux nous plaçant dans un contexte assez éloigné de toutes les polémiques politiques de l’époque. 

Leys évoque son premier voyage en Chine, dès 1955, son enthousiasme naïf, la décision qu’il prend alors d’apprendre le chinois…Il se souvient aussi de son premier voyage à Hangzhou, de sa déconvenue lorsqu’il découvre que le musée consacré à Huang Pinghong est fermé.

Or pour Leys, Huang est un artiste aussi important à Matisse ou à Picasso. L’anecdote est savoureuse, comme celle de l’évocation de ses voyages en train…

Ce qui me frappe, en réécoutant ces émissions quasiment quarante ans après leur diffusion, c’est la finesse de la vision livrée par Simon Leys et la justesse de son analyse politique à propos des monstrueux dégâts provoqués par le Grand Bond en Avant, quand on songe que les informations qu’il donne sur le nombre de morts provoqués par la famine – 40 millions –, sur les nombreux cas de cannibalisme, aujourd’hui avérés, sont ceux-là même que l’on mentionne, preuves à l’appui, depuis quelques années seulement. (Je m'en explique ailleurs sur ce blog).

A ma question sur ce qu’est un « chercheur sérieux », Simon Leys répond avec beaucoup de précision et de sincérité.

Le plus passionnant et le plus probant : ce que ce grand lettré dit sur l’opposition de fait entre les périodes d’épanouissement culturel qui correspondent très souvent à des temps politiquement chaotiques et celles de l’unité politique.

Ainsi oppose-t-il l’ère des six dynasties, celle des Royaumes Combattants, aux dynasties Han et surtout Tang. « Un âge sublime » dit Leys, "mais marqué par l’orthodoxie et le conformisme".

Il fait le même constat pour l’époque moderne, avec la formidable créativité littéraire et artistique des années 1910/1920 et la « désolante situation politique » de ce temps chaotique, les « souffrances incalculables  subies par le peuple chinois".

A l’inverse, si la République Populaire de Chine accomplit l’unité du pays, à la fin de la guerre civile, la « stérilité dans l’ordre intellectuel », selon la formule de Leys, s’avère quasi totale.

Pour finir, celui-ci déclare qu’il n’aime pas tracer de frontière entre Chine ancienne et Chine moderne, car dit-il, contrairement par exemple à l’Egypte, la civilisation est toujours la même. Simplement, elle connaît au fil du temps des métamorphoses.

Ainsi se termine cette dernière émission d’archives. Or aucune désannonce me concernant ne suit.  Que dire ? Et que faire comme dirait Lénine ?

Pour des raisons obscures, le producteur de cette série a fait en sorte de ne pas mentionner certains intervenants, les auteurs d’entretiens qu’il a abondamment utilisés. Des amis indignés parlent de "pillage". 

Parallèlement, il s’avère quasiment impossible d’identifier certaines des personnes interviewées en Chine, et ce, même lors des débats enregistrés à Pékin chez Jean-Philippe Béja.

Faute de nommer ces intervenants, il aurait été facile et pratique d’écrire leurs patronymes sur le site de France-Culture, voire éventuellement d’esquisser une bibliographie. Rien. Aucun nom.

Si : celui d’Alain Lewkowicz, avec mention de « crédit », sur huit photographies historiques qu’il s’attribue.

Pour les auditeurs de France-Culture, voici les informations que je viens de livrer à la chaine, en espérant que cette petite escroquerie sera bientôt réparée. (Elle ne l’est toujours pas à la date du 2 septembre.)

L’image qui apparaît d’emblée sur le site, photo qui vient d’être évoquée furtivement dans l’émission sur Shaoshan, a été prise par Mme Hou Bo le 25 juin 1959 à Shaoshan sur les marches de l’école. Mme Hou Bo fut la photographe officielle du Pt Mao de 1949 à 1962. Elle fut invitée d’honneur des Rencontres d’Arles en 2003.

Existe un soi disant « diaporama chronologique »…qui a tout faux, les crédits étant eux aussi attribués à A.L.

Je donne ici les dates réelles et le nom des auteurs dûment identifiés.

1ère photo : Mao Zedong à Guangzhou (Canton) en 1925. (Photographe non identifié). Toutes les photos sont initialement noir et blanc.

2ème photo : Mao à Shanghai en 1924. (Idem)

3ème photo : Mao à Yan’an en 1936, photo d’Edgar Snow. Le fond – initialement la grotte où il habitait – a été modifié. Le bâtiment est celui dans lequel Mao prit le pouvoir au sein du PCC lors de la Longue Marche, en janvier 1935.

4ème photo : Mao à Wuhan, en 1927.

5ème photo : à Yan’an en 1939. Photo Wu Yinxian, l’un des plus grands photographes chinois du XXème siècle, invité d’honneur au Rencontres d’Arles 1988.

6ème photo : Mao à la tribune de Tian An Men, lors de la déclaration de l’avènement de la RPC, le 1er octobre 1949.

7ème photo : Mao au Hebeï en 1948.

Ouf ! 

Quelles conclusions tirer? La première, et heureusement la plus importante, c'est que cette série nous a beaucoup appris sur la Chine de Mao et post-Mao. 

La conclusion est d'ordre psycho-pathologique: il semblerait que Alain Lewkowicz éprouve d'une part le besoin irrépressible de signer les photos des autres.

Il n'est malheureusement pas le seul. Sans vouloir citer d'autres noms, j'ai relevé, concernant la Chine, que des photographes célèbres, exerçant dans des agences de réputation mondiale, ont procédé de la même façon, ce qui est honteux.

A savoir photographier des photos à caractère historique dont les auteurs ne sont pas connus et s'en attribuer les crédits. Les exemples abondent. A.L fait plus fort : il s’attribue des images dont tout le monde, ou presque, connaît les auteurs ! Mégalo, certainement. Et mythomane de surcroît. Mais que fait…France-Culture ?

Dès lors, pour revenir à "La Chine à l'ombre de Mao", série donc que j'ai sincèrement appréciée, comme le prouvent les compte-rendus que j'ai donnés à chaud -, il semble presque logique que son producteur rechigne à nommer les auteurs d'émissions antérieures qu'il utilise comme bon lui semble. Comme si ceux-ci allaient lui faire de l'ombre!!!

"Ne dîtes pas non, vous avez souri!"

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.