Bapur et Ibu iront au paradis!

Bapur et Ibu, mes héros. 30.11.2016, Bukit Lempuyang, Bali. © Claude Hudelot Bapur et Ibu, mes héros. 30.11.2016, Bukit Lempuyang, Bali. © Claude Hudelot
Quelle honte ! Et dire que je ne connais même pas leurs vrais noms… « Bapur » est un surnom à la fois affectueux et respectueux, celui en l’occurrence d’un chef de chantier pas comme les autres, un battant.

Moustachu, élancé, la cinquantaine je suppose, il sait tout faire, il est capable d’exercer ses talents de terrassier, menuisier, maçon, peintre, charpentier, plombier…mais aussi, tout aussi bien, d’architecte ou de designer.

Bapur est partout, l’œil aux aguets, prêt à rectifier le tir si une poutre est mal positionnée.

Souvent, il se met en arrêt, prend du champ, entre dans une réflexion parfois longue avant de repartir de plus belle. Sauf dans ces moments de grande concentration, il a toujours le sourire aux lèvres et à la main ces fameuses cigarettes qui à Bali comme dans toute l’Indonésie font fureur, ces kretek  dont le tabac se voit mélanger à des clous de girofle. Une fumée un peu acre vient-ellle vampiriser l’atmosphère.

Bapur l’infatigable. Batur le créatif, l’inventif. Bapur le modeste et le fier aussi, qui ne dédaigne pas de recevoir des compliments, toujours mérités. Bapur le Passionné avec un grand P, littéralement habité par son métier, les yeux encore plus brillants lorsqu’il vient de trouver la solution ad hoc à un problème qui semblait insoluble.

Bapur est musulman, tout comme sa femme, Ibu.

Ibu, en indonésien, signifie aussi bien « Madame », que « mère ».

Mère : elle l’est pour la petite équipe qu’elle cornaque avant tant de talent,  et pour Lempot, qui a su les engager tous deux pour mener à bien différents travaux d’importance dans la maison familiale du Lumbung Damuh, ce « losmen »,  - hôtel bon marché le plus souvent composé de bungalows -, créé par Lempot et Tania.

Chez eux, ce sont des « lumbung », des greniers à riz au toit de chaume posés au bord de la plage de Buitan, province de Karangasem, Bali, qui accueillent des touristes recherchant plus la convivialité que le confort à l’occidentale. Des lumbung où il fait bon vivre et partager.

Ibu, bien que plus jeune que votre serviteur, c’est aussi ma mère. Avec tout le respect et la tendresse que je lui dois et lui témoigne. C’est une femme plantureuse, avec un beau regard franc, un sourire d’autant plus éclatant que ses dents n’ont jamais bénéficié d’un appareil…Une femme cultivée, curieuse, qui a par exemple voulu apprendre la langue japonaise, capable d’aligner une phrase dans la celle de Shakespeare.

Ibu a beaucoup, beaucoup d’humour. Elle peut se moquer de vous gentiment, vous reprendre à l’occasion quand les mots adéquats vous manquent et sait vous demander avec bonhommie, comme le font au demeurant la plupart des Indonésiens et des Balinais, « Di mana ? », « Où vas-tu ? », mais avec suffisamment de tact pour que vous n’ayez pas envie de l’envoyer paître…

Et puis, elle a un rôle capital : celui de donner le rythme de la journée de travail à la petite équipe de constructeurs réunie ici pour un bon mois : Japur, Hariudin, Amin, tous trois musulmans aussi, les deux premiers vivant avec leurs familles respectives dans des petites maisons forestières, le « vieil » Amin, cinquante cinq balais, connaissant apparemment la solitude.

Ce rythme, à Bali, passe par la pause « kopi Bali », cet excellent café qui a des airs de cousinage avec le turc : même épaisseur, même rondeur que les Balinais apprécient tant. La journée sera donc scandée par le cri de Ibu, « Kopi ! » et parfois « Kopi Claude » ou « Kopi Boss », - le privilège de l’âge…

Tenez vous bien. Lorsque l’ami Lempot m’a expliqué que tous deux comptaient venir planter leur tente sur le chantier, je ne l’ai pas cru.

Deux jours plus tard, je les ai vu s’activer, aidés par leurs trois compères, et monter en un tour de main une tente à la foraine, assez ample pour recevoir une lit balinais de bambou. Une lampe tempête et un branchement tout aussi forain, un feu qui brûle jour et nuit pour chasser l’humidité et les moustiques, le tour était joué. Il m’a fallu beaucoup de persuasion pour qu’ils acceptent de venir utiliser la douche de la maison gladak…

Et ce soir, 30 novembre 2016, alors que nous venons de connaître un véritable déluge comme la saison des pluies est capable de nous en offrir, avec ces dizaines de petits torrents qui se forment et dévalent de la montagne, bien que je leur ai proposé de dormir ici, au rez-de-chaussée, dans un lit traditionnel en provenance de l’île de Madura, ils sont restés sous la tente à écouter de la musique indonésienne pop, ces dangdut que j’adore, lesquels rappellent furieusement à la fois certains airs du golfe persique et surtout de l’Inde bollywoodienne…

Loin de moi la volonté de les espionner, mais voilà, Bapur et Ibu dorment à moins de douze mètres de ma terrasse. Alors, j’entends aussi les conversations au téléphone avec leurs enfants et petits-enfants, comment faire autrement ? Ibu est à la manœuvre, tandis que Bapur, j’imagine, lit ou reprend ses schémas et croquis.

Aujourd’hui, pour voir de plus près l’avancement des travaux, j’ai grimpé tout en haut du second étage, où une partie de la petite équipe finissait de construire une balustrade surplombant l’édifice en forme de haute tour, tandis que l’autre partie commençait le montage d’un auvent protégeant la terrasse du premier.

Enchanté de voir les progrès accomplis et la vue formidable que chacun aura sous le toit, vue sur la mer, les îles et aussi sur les monts à l’entour, à 360°, je les ai chaudement félicités : « memuji ». J’ai bien senti leur émotion, la leur et celle des autres travailleurs.

Très vite, le café est apparu. Très vite aussi, le déluge s’est mis à tomber…

Ailleurs – sur facebook, où je viens de publier un reportage visuel sur le couple, l’équipe et les deux maisons construites sous leur autorité et celle de Lempot – j’ai dit que je les trouvais héroïques.

Ce qu’ils sont, à l’évidence.

Bapur et Ibu, mes héros. 30.11.2016, Bukit Lempuyang, Bali. © Claude Hudelot Bapur et Ibu, mes héros. 30.11.2016, Bukit Lempuyang, Bali. © Claude Hudelot
C’est pourquoi je n’ai absolument aucun doute sur le fait, même si le temps leur manque pour assister à Jumatan, la grande prière du vendredi, qu’ils iront tous deux au paradis !

 

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