Le petit Emmanuel C, la chèvre et le loup

Ecrire c'est réfléchir. Avec un doigt comme avec dix. Je vous écris à propos de Yoga, que je viens de lire avec une gourmandise perverse. 

A peine fini, Yoga te fait signe. Si sombre pourtant. Si noir.

Relire les paragraphes égrenés ici ou là sur la bipolarité galopante d'Emmanuel Carrère.

La voilà ma gourmandise. Serai-je rassasié ? Le bipolaire que je suis saura-t-il mieux de quoi il retourne grâce à cet extra lucide ? Confiance et méfiance. C’est parti.

Carrère, roi du bi, roi de la sincérité, roi du mensonge. Trop malin ? Non pas trop, très. Redoutablement. Rusé comme un renard. Se mettre à poil, c’est son truc. A poil vraiment ?

Ce que je lis, c'est une écriture qui se veut libre, libre comme la chèvre de Monsieur Seguin. Oui, non. Emmanuel Carrère, c’est un super doué qui travaille comme un bénédictin. Chacun de ses mots est pesé. Rien au hasard.

Exemple : quelque part il écrit "chopé" et je sais bien ce qu'il y met, ce calcul millimétré pour faire accroire sa désinvolture, ici un brin de langage populaire, désuet, daté. Comme lui. Tendez l’oreille. Il nous dit : « croyez-moi je suis vieux, je suis d’un autre âge. »

Mister Carrère, prince de la fausse désinvolture. Malin et malin et demi.

Un joueur d'échecs. Non pas de ceux qui poussent du bois, non, mais un orfèvre, un Fischer qui vous attend sans hâte à l’orée de la forêt sur ses pattes de derrière avec plusieurs coups d'avance dans sa manche.

Vous êtes là à dévorer une page, à sauter par dessus un intertitre pour mieux coller à son raisonnement, à son humour blanc ou noir quand lui a déjà roqué, ou bien son fou occupe une invisible diagonale  ou bien c'est l'un de ses cavaliers qui caracole à trois pages de là. 

Quel jongleur. Et comme de juste à la fin il brouille les cartes. Les mauvaises langues vous diront qu'il voulait donner des gages aux Goncourt ; je n'en crois rien.

Seul hiatus - mais est-ce vraiment un faux pas ? nous en doutons - cette autocitation qui provoquera la polémique que l'on sait.

Dès lors, se pose la question de sa soi disant maladresse. Je n’en crois pas un mot. Simplement, Emmanuel Carrère a une écriture elle aussi bipolaire. Un coup yin, un coup yang. Un coup tout en bas, un coup tout en haut. Et donc, c’est juste une supposition, l’écrivain qui déjà cherchait sa grande chute, lui qui les soigne comme il soigne sa gauche, a placé là, non sans malignité il est vrai, mais avec cette sincérité désarmante qui le rend si attachant, cette citation qui sonne comme un repentir, un regret, un sanglot.

Ainsi placé, ce chapitre en forme de rétropédalage offre à notre repenti un formidable tremplin pour surfer vers la dernière chute. J’y reviendrai.

Son ex-épouse, puisqu’il s’agit d’elle, l’accuse aussi de mensonge à propos de Leros. Elle dit « mensonge » comme si c’était un gros mot en oubliant que son ex fait de la littérature. Elle le gronderait presque le petit Emmanuel.

Si c'est vrai, si E.C-le-romancier-non-romancier n’a passé que quelques jours à Leros, chapeau. Bon dieu quel talent. Quelques jours, vraiment ? Que m’importe.

Que n’a-t-elle dénoncé d’autres méfaits ? A tort ou à raison, je subodore par exemple qu’il a pris des notes en catimini dès son premier séjour au Vipassana. Peu me chaut. J’aime qu’il nous entraîne avec délice dans les méandres de son éternel apprentissage. J’aime ses obsessions.

Page 196 : « Personne ne pourra dire que je n’ai pas essayé, personne ne pourra dire que j’ai été paresseux, personne ne pourra dire que je ne me suis pas battu ». Le syndrome de la chèvre de monsieur Seguin. Des phrases qui résonnent tellement fort en moi.

Il ne cesse de jouer les disciples mais ne vous y fiez pas :le Maître, c’est lui. Doué au point de nous pousser, nous les mécréants, les néophytes, les ignorants à inspirer et à expirer.

Ne riez pas : depuis que j’ai lu Yoga, je respire différemment. Mieux.

Me reviennent à l’esprit des souvenirs évanouis, comme la méthode du fameux pyschiatre Yon-Kabat-Zinn et la voix de Bernard Giraudeau. La méditation du lac, oui, le lac et ses vaguelettes, oui, la méditation de la montagne, oui. Je m’étendais sur le lit de la petite chambre au premier étage et je jouais le jeu. Et çà marchait.

Etait-ce avant ou après ce trou d’air, ce trou noir, avant ou après cette « souffrance morale intolérable » qui elle aussi a disparu de ma mémoire et pour laquelle, comme mon frêre Emmanuel, je ne trouve plus les mots.

Oubliés aussi « je veux mourir, je veux mourir » (chez lui p.224).

Je n’invente rien. Je ne me souviens de rien.

Ce sont mes filles qui me le rappellent aujourd’hui : je répétais à mon médecin et ami le docteur D. ces trois mots « je veux mourir ». Et lui, après de paroles chaleureuses et réconfortantes j’imagine, de m’orienter derechef vers les urgences psychiatriques de l’hôpital de La Rochelle.

L’urgence passée, malgré le secours bienvenu d’un ami – mon Hervé à moi -, malgré le plaisir diffus d’entendre mon ami gratter sa guitare manouche avant l’aurore, le plaisir de toucher, de brosser, d’étriller, de bouchonner Pantin et Gabin, malgré la vingtaine de minutes quotidiennes de pas hésitants en direction des quatre marais, il a bien fallu se rendre à l’évidence et retourner à la case urgences de La Rochelle, puis dans une clinique psychiatrique, au fin fond de la Charente, à Saugeon. Une clinique que l’on dit « exemplaire ». Voire.

Emmanuel Carrère écrit: "On est bipolaire de type 2". (p 192). Avant, après ce constat clinique, il tente de cerner son mal mais nous le savons tous deux, ce mal est insaisissable. Il vous file entre les doigts. Présent, il vous fait mal, il vous annihile, il vous détruit. Parti, pschitt, il s’est fait la malle.

« Alors, monsieur Hudelot, toujours des pensées noires ? » me demandait chaque matin, après une ou deux heures d’attente, « mon » psychiatre, le docteur A., juif pied-noir de Constantine, qui –de cela au moins je me souviens – connaissait le village de ma seconde enfance, Duzerville, où commençait la grande plaine de Bône – aujourd’hui Anaba, cette superbe ville algérienne à deux pas de la Tunisie. Sûrement avons-nous plaisanté ensemble, en nous rejouant, avec l’accent de Bône, la fameuse boutade : « Il est si Bo, le Cimetière de Bone, envi de mourrrir il te Donnne ! »

« Pensées noires », ce méta langage que chacun traduit par « tendances suicidaires », par le désir de mort.

Si la description que fait Emmanuel Carrère de sa bipolarité aigüe sonne juste, terriblement juste à mes oreilles, comme celle de Pierre Souchon dans son livre d’écorché vif, « Toujours vivant »   ( Editions du Rouergue, 2012) il est une autre question, encore plus cruciale, c'est celle de sa "folie". 

Le troisième chapitre, placé au cœur du livre, s’intitule « Histoire de ma folie », allusion transparente à L’histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault.

Suis-je aveugle? Sa folie, je ne l'ai pas pas lue, ni vue, ni croisée. Non Emmanuel, nous n’étions fous ni vous ni moi.

J’ai bien entendu tenté de trouver l’équivalent de la petite marine de Dufy, cette « mauvaiseté » qui le guette, qui rode, au point de figurer en bonne place dans l’ultime phrase de Yoga, « je sais que la marine de Dufy m’attend, je sais que je ne lui échapperai pas ».Peine perdue.

Ma mauvaiseté, ma détestation à moi, c’était la queue qu’il nous fallait faire chaque soir pour recevoir nos médicaments. La première fois, j’ai failli me carapater. Deux files, deux guichets.

Ce que je vois ? Des faces blêmes et inquiètes, parfois torturées. Des regards qui tous vont vers le sol ou fuient sur les côtés, le droit comme le gauche. Des peignoirs d’un bleu délavé. Des charentaises. Nous avançons avec une docilité effarante. J’entends vaguement les noms de mes coreligionnaires et le petit mot guilleret prononcé par l’infirmière de service.

A propos de peignoirs bleu, cette anecdote qui fait mal.

La clinique, créée au début du XXème siècle par un psychiatre révolutionnaire auprès d’une source sulfureuse, offre au patients, du moins théoriquement, la possibilité de profiter du hammam, de la piscine, et du jet d’eau, obligatoire et régénérateur…mais tellement bref. Sauf que personne ne vous donne les clés, la marche à suivre.

L’ancien nageur de compét que je suis, celui vous savez qui « part vers le large » (page 272) enrage. Oui car : « Ne pas oublier de demander une autorisation à mon psy / Aller dans le hall d’attente de la directrice administrative / Remplir une fiche de déchargement / La lui remettre / Ne pas oublier de lui dire merci et au revoir ». Et je râle. Tant de temps perdu. Je râle mais me tais. Les médocs me clouent le bec, moi le fort en gueule.

Tout va bien et tout ira bien désormais. Je n’avais profité de rien, je profiterai de tout. Enfin, presque car je peine à faire plusieurs longueurs.

Revenons aux peignoirs. Si les nôtres ont cette couleur de bleu délavé, ceux des clients sont blancs. Blancs et frais.

Lorsque je quitterai Saugeon, remplissant le formulaire de départ, répondant aux questions posées, je ne me priverai pas de dire tout le mal que je pense de ce grossier distingo. Ce n’est pas l’étoile jaune, ce n’est pas non plus Big Brother, mais le fait est là : si nous portons ces peignoirs et non les blancs, c’est bien pour nous distinguer non ?

En maillot, ni vu ni connu, j’t’embrouille. Les autres, les bien portants, les bien pensants, les peignoirs blancs semblent ignorer les ombres. Combien sommes-nous chaque matin ? Deux ou trois tout au plus, car vous l’aurez compris, il faut oser. Médocs et annihilation de toute volonté.

Les uns et les autres se prélassent dans le petit bassin, au hammam ou dans le bain d’eau bouillonnante en plein-air. Délicieux et rare moment. J’ai trouvé ma place. El buen sitio. Je ferme les yeux. Et j’entends le jacassement de mes voisines. J’entends qu’elles parlent de nous. Nous les fous. Elles y reviennent avec un petit rire de gorge. J’ai eu envie de leur dire non, nous ne sommes pas fous. Ou si peu. Mais le courage m’a manqué.

Je m’égare.

Avec vous, Emmanuel, je me sens emberlificoté. Nous le sommes tous deux. Pour le meilleur et pour le pire. C’est le meilleur que j’ai choisi. Mon privilège de lecteur, de lecteur bipolaire qui prend chaque soir, avec reconnaissance, sa dose de lithium-ad-vitam-aeternam.

A votre propos, je pourrais continuer ma litanie : quel grand mystificateur ! Quel acteur! Quel don pour s'écarter de soi-même!

J’allais écrire, j’écris : Emmanuel Carrère me touche. Et à la seconde, me revient ce souvenir.

Nous sommes en mai 1979. Avec deux techniciens de Radio-France parmi lesquels Madeleine Sola, une de nos rares « grandes oreilles » et la réalisatrice Danielle Fontanarosa, nous terminons un cycle d’enregistrements qui aura duré sept semaines dans l’Empire du Milieu. Le résultat, ce sera plus tard, à France Culture, la diffusion de cinquante heures d’émissions sous le titre générique de « Mission Chine ». Un record qui mériterait de figurer dans le Guinness Book of records.

Nous voici à Hong-Kong, guidés par une grande sinologue, experte en opéra pékinois et cantonais, en arts martiaux, Helga Burger. Grâce à elle, nous pénétrons dans une salle d’armes.

Là, sur le dojo et tout autour, des hommes, jeunes pour la plupart, s’entraînent. Les uns feraillent avec entre leurs mains de grandes hallebardes. Un autre cogne ses poings fermés contre un sac qui ressemble à un bon vieil oreiller. Nous n’en croyons pas nos yeux. Comme par miracle, les poings s’enfoncent dans l’oreiller…plein de grosses billes bien dures. L’homme me propose aimablement d’essayer. Résultat : douleur dans les phalanges et effet nul. Bigre.

Un couple de bretteurs mène une danse à deux temps en forme de rouleau : un, je bute l’avant-bras de mon adversaire avec le mien ; deux : j’esquive. Je bute, j’esquive. J’avance, je recule. Comment ne pas faire le lien avec ce magnifique passage de Yoga, qui commence par « Les mains dans les nuages » (page 101) et se termine avec « Avance tes pieds en arrière !’ en passant par « En même temps » et «Vite et lentement » ?

Un vieillard nous salue et s’avance vers Helga d’abord. Rien ne le distingue de ces vieux que l’on croise à Kowloon, sur l’île Victoria ou celle de Cheung Chau, ma préférée. Il porte une tenue traditionnelle ample. Helga nous présente, lui parle de la France, Faguo. Il nous sourit.

Il se souvient d’avoir eu jadis un disciple exceptionnel, mi français, mi chinois. Un certain Philippe Franchini. Philippe, mon pote, tellement corse et tellement vietnamien, ce peintre, cet écrivain qui narra jadis dans un biopic à peine romancé – La route des mille li, ( Olivier Orban) - l’histoire extraordinaire du maître qui nous fait l’honneur de nous recevoir. Le vieil homme passe du mandarin en cantonais, lui, l’homme du Nord. Helga traduit.

C’est une histoire de toucher, une histoire de transmission et d’un secret bien gardé. Une histoire « les mains dans les nuages » qui se raconte avec deux doigts tendus en V, l’index et le majeur. Celle d’un maffioso de la bande verte dont les trois caractères sont écrits sur un bout de papier, lequel glisse d’une paume dans une autre.

Le maffioso, entouré de plusieurs gardes du corps, marche avec ses sbires dans la rue du marché aux oiseaux. Un petit homme vient à leur rencontre. Il les frôle, invisible, puis s’en va d’un pas égal, sans précipitation. Le maffioso avance, fait encore quelque pas, titube, tombe et expire. Aucune marque, aucune déchirure, rien. Deux doigts ont suffi. A ma niaise question : 他在哪里摸的?« Où l’a-t-il touché ? » le vieux maître aux yeux clairs et moqueurs me sourit.

Au fait, pourquoi Emmanuel Carrère me touche-t-il à ce point ?Parce que – j’y reviens – ce sorcier nous envoute. Me voici dans son enclos, dans son langage.

Quel autre écrivain m’aurait poussé à me précipiter pour voir et écouter la très jeune Martha Argerich jouant la Polonaise héroïque de Frédéric Chopin ? Poussé à découvrir durant cinq petites secondes – chez moi, de 5’32 à 37’’ – ce sourire furtif tellement beau que je ne résiste pas à ce geste impie : un arrêt sur image ?

« Martha », c’est la reine noire. Elle trône dans toute sa splendeur sur notre échiquier. L’autre dame, ce serait Frederica. « Un mètre quatre-vingt cinq au moins ». Lorsque j’ai lu « au visage anguleux et ingrat », un doute m’est venu. Comme un nuage que l’on efface d’un revers de main. Passons.

 Comme par hasard, Frederica a la soixantaine et « une crinière de cheveux gris épais. »

Dois-je poursuivre, amis mélomanes ? Oui ? Où irons-nous ?Vers le thème récurrent, obsessionnel de la géméllité ?Tentons juste d’approcher une énigme, celle de l’Ombre de Frederica. je me lance et commencerai par la fin.

Carrère écrit à propos de Frederica, qu’il nomme Erica quand d’autres l’appellent Fred – la dualité toujours – « Elle a disparu quelques part à la gauche du monde ». Et reprenant la même phrase écrite en italique cette fois, il enchaîne : « c’est le genre de phrase un peu cheesy, un peu bidon, qu’on peut être tenté d’écrire à propos d’un personnage de roman (…) Puis : « Frederica est un personnage de roman ». La messe est dite.

Or voici mon hypothèse. Ou comment Emmanuel Carrère tisserait sa toile : un des proches de notre écrivain mélomane lui suggère d’aller voir sur youtube, voir et entendre Martha Algerich qui joue, avec quel autorité, la Polonaise héroïque de Chopin. Ce proche lui donne encore un seul et unique indice : 5’30’’. Carrère : « Elle est sauvage, sensuelle, intense, indomptée, géniale ».

 Plus loin : « Elle ne tient plus dans le cadre, elle donne un coup de tête qui l’a fait sortir vers la gauche avec sa masse de cheveux noirs, elle disparaît un instant et quand elle revient dans le cadre après son coup de tête elle a un sourire. » Dans le chapitre suivant, intitulé « Ce qui se trouve à gauche », tout s’éclairerait.

Ainsi donc, Carrère créateur aurait décidé, à partir d’un coup de tête, d’une sortie (partielle !) hors cadre d’inventer un personnage et son double, Claire (oui, bien-sûr, Claire comme son Ombre ) cette jumelle schizophrène « qui s’est évanouie quelque part sur la gauche (d’Erica) ».

De cette amorce infinitésimale serait née l’histoire abracadabrantesque des deux sœurs, Celle de la pianiste obèse qui jouait la Polonaise héroïque à toute vitesse, au diable les fausses notes, et de sa grande soeur. La folle et celle que les « hommes de merde » abandonnent lâchement.

Emmanuel Carrère, je l’ai dit, j’y reviens, n’a de cesse de nous embobiner, de s’embobiner lui-même. Mais jamais au grand jamais il ne s’emmêlera les pinceaux, à une exception près me semble-t-il. J’y viendrai plus tard.

Oui, bon, lectrice, lecteur, je suis intarissable. Normal. Cette logorrhée, sachez le c’est le lot de tout bipolaire.

Emmanue Carrère est quant à lui trop conscient de tout y compris de l’intérieur de ses narines, trop conscient de sa personne et de son ego, qu’il roule tel Sisyphe son rocher et le roulera jusqu’à la nuit des temps. Rappelez-vous : Sisyphe le rusé…

Cette écoute de soi doit en exaspérer plus d’un. Moi pas. J’aime qu’il soit « rompu à s’analyser ». C’est mon breuvage. Et quand à son « je » qu’il voudrait éradiquer, non, non Emmanuel !

« En même temps », faut-il lui tresser une couronne de lauriers ? Faut-il vous tresser des lauriers monsieur l’écrivain ? Ferez-vous la grimace si je dis : roué plus que malin. Ou bien "malin comme le diable". Comme le Mauvais. Masochiste car sincère.

Là, çà se complique car à force de nous dire, de nous répéter que vous êtes sincère, ou bien que vous êtes mauvais, vous ne cessez de scier la branche sur laquelle vous tenez vaille que vaille. Même si, je vous rassure, il y a de l’équilibriste, du funambule en vous, et comment.

Tout de même, quel drôle de bonhomme, quel drôle d'homme vous faites.

A un moment, n'y tenant plus, j'ai ouvert mon ordi, j'ai tapé « Emmanuel Carrère ».

Des photos à tout âge. Vous vous laissez volontiers photographier. Vous avez aussi ce talent. Vous nous regardez droit dans les yeux, et c'est bien. Vous avez effectivement les oreilles décollées. Ces temps- ci, vous vous donnez le look "je sors du goulag" plus que "je suis un moine zen". Vous n'êtes pas zen, car nous le savons vous et moi, zen et bipolaire, çà fait deux. 

Mais on s'en fout, puisque vous êtes le plus souvent inspiré. Et puis, vous êtes ce joueur que je rêve de voir de l'autre côté de l'échiquier. Fou contre fou.

Une précision : je n'ai ni lu ni écouté de critiques à propos de ce livre « entre autobiographie psychiatrique et essai sur le yoga » (page 195). Ni masque, ni plume. Je ne sais donc pas ce que ces messieurs dames les critiques pensent de votre chute, "L'eau gentille".

Ne le prenez pas mal Emmanuel, mais je la trouve insipide, cette eau.

Ma déception se mesure à l’aune de vos différents coups.

Cavalier Fc4. Nous sommes page 375 : « Le livre est fini. Enfin pratiquement fini (…) On range, on solde, on ferme ». Tour d4 : page 378 : « La dernière page tournée, qui n’est pas loin, on pourrait s’asseoir une minute ensemble. Fermer les yeux, nous taire, rester un peu tranquilles. N’oubliez pas d’éteindre la lumière en sortant. »

Toujours cette habileté diabolique. Vous nous préparez à la dernière chute, la seule qui vous importe, à un échec et mat flamboyant. A un coup de théâtre peut-être.

Suit une page sur les effets du lithium, çà s'étiole. Avec le Terminal, notre bipolaire de type 2 empoigne sa dame, grimpe aux rideaux et monte très très haut, d'autant qu'il vient de nous faire savoir que la femme aux gémeaux est "en partie" un personnage de roman (p 377).

Ah, traitre !

Une fois encore le joueur d’échecs à pris les devants en arrière. En souhaitant bonne chance à votre lecteur ( page 378), lors même que vous venez de nous donner un coup de Jarnac quasi mortel. C’était une histoire d’amour, de baise et de sexe d’anthologie. Qui parmi nous autres, pauvres lecteurs, pauvres lectrices, n’a fantasmé une telle rencontre ?

"Ce qui s'est passé à l'hôtel Cornavin..."

Dame Cc6. Epée de Damoclès. Notre trouble est à son comble car qui n'a mémorisé la volée de pages d'un érotisme torride de l'hôtel Cornavin?

Plus j'observe la fin, plus je trouve décevant ce "happy end" pourtant amené avec subtilité par cette autocitation que vous vous excusez de nous avoir infligée. Le malin-sincère-maso is back.

Un avant-dernier intertitre - et dieu sait qu'ils sont importants ; chacun agissant comme une flèche -: « Personne n'a pu se reposer dans mon amour, je ne me reposerai dans l'amour de personne » une citation que vous reprenez d'un paragraphe plus haut, légèrement recadrée, maquillée de caractères gras et d’autant plus emphatique. Un phrase dont à l’évidence vous êtes fier.

C'est l'heure, une fois encore, des regrets et de la flagellation. "Tout mon coeur, toute mon âme"..."Je savais qu'un tel amour est rare et que celui qui le laisse passer est condamné au regret et à l'amère saveur du trop tard. Là où tant d'autres échouent, je pensais réussir. J'ai échoué."Et donc, nous y voilà, à ces deux dernières pages de l’ultime chapitre Eau gentille.

"Elle sourit à l'homme qu'elle a commencé à aimer, et cet homme, à ce moment de sa vie et la mienne, c'est moi". Qu'est-ce qui ne colle pas? Est-ce cet effet de manche, cette grandiloquence théâtrale, cette mise à distance pour mieux déclamer « c’est moi » ?

Je pinaille pour le plaisir de pinailler, accro comme des milliers d'autres lecteurs, comme Olivia Gesbert et Augustin Trapenard, mes chouchous quotidiens. Mais n'est-ce pas vous, mon frère en bipolarité qui me tendez la perche ?

Relire aussi pour mieux comprendre pourquoi le mot "enclos" revient si souvent. C'est d'ailleurs le  dernier de "Et au matainnng le loup la mannngea". Parce que rien, mais alors rien, n’est laissé au hasard Bathazar. Tel le Petit Poucet, le petit Emmanuel C. a posé, avec quel soin, avec quelle précision « enclos » avant et après l’évocation du conte d’Alphonse Daudet.

Mais dites-moi, Maître, ne vous êtes-vous pas laisser emporter par votre lyrisme en écrivant votre chute fernandelesque : « J'ai peur qu'à presque soixante ans ce soit exactement ce qui m'attende: que moi aussi le loup me mange, que je ne retrouve jamais la chaleur de l'enclos".

Il faudrait savoir camarade. Que souhaitez-vous ? L’ivresse de la liberté ou bien, telles « les peureuses compagnes » de notre chevrette provençale, « demeurer dans l’enclos » ? That is the question.

Vous nous assurez vous être souvent identifié à la chèvre de Monsieur Seguin, cette "chevrette audacieuse". "Traquée par le loup, elle s'est battue, battue, battue toute la nuit pour lui échapper".

Et revoici le roué, le rusé, celui qui se range du bon côté de la clôture. Qui vous en voudrait ? C’est l’endroit bon par excellence. C’est l’endroit du Bon. A l’exact opposé de « cette affiche, ce tableau, cette plage » de Raoul Dufy, cet endroit mauvais par excellence. L’endroit du Mauvais. « De la mauvaiseté infinie ». D’où peut-être qui sait ce désir profond de retrouver « la chaleur de l’enclos ».

Ah, si je ne vous avais pas lassé, ô lectrice, ô lecteur, je vous livrerais un secret, l’un de ceux que le petit Emmanuel, « le pauvre petit garçon qu’il est au fond », dissimule depuis sa plus tendre enfance dans la poche de ses culottes courtes : oui, il est cette chevrette audacieuse et têtue, courageuse, héroïque. Oui, oui, oui.

 Mais il est aussi, puisque « c’est ma pente quand je pense quelque chose de penser le contraire », et puisque « tous les phénomènes de la vie vont deux par deux et s’engendrent réciproquement », puisqu’« il faut vouloir le beurre et l’argent du beurre », puisque « l’on doit vouloir une chose et son contraire », que «  l’on est deux dans le même homme et ces deux-là sont des ennemis » : il est aussi, bon sang mais c’est bien sûr, il est LE LOUP.

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