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Billet de blog 1 juin 2014

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A Loix, Tactus, « partition équestre »: un accord parfait

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un homme se tient dans l’ombre, sa baguette de chef  à la main. Derrière lui, trois chevaux alezan se vautrent dans la sciure, sous les caresses de trois cavaliers tirés à quatre épingles. Le public s’emballe.

L’homme ouvre l’autre main, comme pour calmer celui-ci.

Les trois solides comtois se redressent, accompagnés par leurs maîtres, et quittent la piste sur laquelle pénètre bientôt un cheval plus fin, plus altier malgré ses 900 kgs, nommé Summer Prince. Sa tête, ornée de deux longues bandes blanches, vient toucher celle de l’homme.

Comment ne pas percevoir la complicité, la tendresse partagée entre ce clydesdale écossais de toute beauté et le personnage massif et calme qui vient de saisir délicatement le licol de celui-ci ?

La baguette vient toucher l’encolure. On jurerait que le cheval répond à cette sollicitation par un premier hennissement.

Commence alors une étrange déambulation à deux,  un lent tour de piste, une promenade qui en disent long sur cette surprenante connivence.

Cet homme, c'est Marc Minkowski, l’un des chefs d’orchestre français les plus réputés au monde, directeur des Musiciens du Louvre Grenoble et directeur musical de Sinfonia Varsovia.

Amoureux notre île, il a, en 2011, lancé un festival musical intitulé Ré majeure, qui prend chaque année plus d’étoffe. Avec des complices tels que Rachel Yakar, Jean-Claude Casadesus,, deux autres piliers de l’île, - la famille de celui-ci fréquente l'île blanche depuis 1922, lui-même y vient rituellement chaque été depuis la petite enfance -  ou Jean-François Heisser, venu en voisin.

Si la musique tient une place dévorante dans la vie de Marc Minkowski, son jardin secret se nomme le cheval.

Depuis quelques années, Manu Bigarnet,  artiste ayant lui-même des liens intimes avec Ré, acrobate à cheval ayant longtemps exercé ses talents au Théâtre équestre Zingaro aux côtés du légendaire Bartabas, a posé son sac à Loix.

Il y enseigne son art et développe depuis trois ans un travail de création qui enchante les loidaises et les loidais, entouré par une bande de fidèles et soutenu par les élus de l’île. (Voir le billet « Manu Bigarnet dans le ciel de Loix », 22.07.2013).

La rencontre entre ces deux adorateurs du dieu cheval  était inéluctable.

Quel spectacle mes amis !

Déjà, l’année dernière, Manu, avec deux complices et ses chevaux de trait admirablement dressés, avait donné le la.

Cette « partition équestre » intitulée Tactus (1), co-signée par Manu Bigarnet et Marc Minkowski, a enchanté le public rassemblé sous un joli chapiteau  couleur bordeaux planté tout près des écuries de la compagnie équestre of K'horse, à quelques encablures du petit port de Loix et du moulin à marée, un des lieux les plus magiques de l’île.

Un public mêlant toutes les générations, des tout petits aux très anciens, avec un ancien Premier Ministre de gauche, Lionel Jospin et son épouse la philosophe Sylviane Agacincki, un ancien ministre de droite, Jacques Toubon, Jean-Claude Casadesus et sa tribu, le maire de Loix, qui préside la communauté des communes de l’île, Lionel Quillet, auquel ce spectacle et ce projet doivent beaucoup. Bref du beau linge. Pas de chichi pour autant.

Accord parfait et  alchimie de rêve. Un crescendo impeccable jusqu’à la chute évoquée plus haut.

Prologue. Tandis qu’un homme seul portant une mallette s’avance au centre de la piste, éclairée seulement par une « douche », une voix féminine demande au public de ne pas applaudir avant la fin du spectacle pour ne pas effrayer les chevaux.

L’homme ouvre la boite, en extrait pupitre,  partition et baguette. Autour du cercle, seize interprètes, parmi lesquels une écrasante majorité du beau sexe. Le quatuor Ardeo, les Musiciens du Louvre Grenoble, parfaitement unis. Violons, altos, violoncelles, contrebasse.

L’ensemble commence avec Shaker loops de John Adams. Successivement : Shaking and trembling, loops and verse, A final shaking. Des titres qui traduisent bien les nombreux changements de rythme de celui que le New Yorker qualifia « du plus vital et du plus éloquent des compositeurs américains ».

Un premier cheval comtois pénètre sur l’aire, accompagné d’un garçon d’écurie portant une blouse grise de maquignon.

La bête s’immobilise, l’homme entreprend alors d’étriller l’animal dont la robe alezan brille de plus en plus sous les projecteurs. Les gestes viennent au rythme du Shaking and trembling de John Adams. Première osmose, premières émotions. Tant de simplicité apparente, tant de beauté, tant de poésie rustique. Et pas mal d’humour tout au long du spectacle.

Belle écoute. Musique effectivement éloquente sans être bavarde, légèrement répétitive parfois, magnifiée par une interprétation très sensible et fusionnelle de ce bel ensemble de cordes et par une excellente acoustique.

Entrent un second, puis un troisième comtois, tous deux accompagnés par deux autres garçons d’écurie.

Si les chevaux se ressemblent comme des frères – même très robuste corpulence, même robe alezan, même « crins lavés », termes que l’on pourrait traduire par « couleur acajou avec des crins blonds », les trois lascars, qui pour l’heure cachent bien leur jeu, ont des physiques franchement différents.

Le premier, Manu Bigarnet, « acrobate à cheval » et meneur de jeu, ressemble, on s’en souvient, à Charlie Chaplin. Sourire désarmant et peau tannée par le soleil rhétais.

Le second, Thierry Verger, me fait penser à Klaus Kinski. Il est « danseur ». Et Kanak dit-on. Allez comprendre.

Quant au troisième, fils d’éleveur comtois dans le Haut-Doubs, Benjamin Canelle, « cavalier », il a des airs de Philippe Clay, le cynisme en moins.

Marc Minkowski dirige au centre de la piste, serré parfois au plus près par Pantin, Rox et Lutin.

Les chevaux une fois étrillés, commence une séquence à la fois hilarante et pleine d’enseignement. Les trois garçons d’écurie se sont transformés en hidalgos très classe, vestes redingotes, cravate blanche. Ils sont chic et rétro en diable !

Chacun va s’évertuer à palper son cheval, tenter de le bouger – mais comment faire contre une masse qui pèse ses sept ou huit quintaux ? Au moins peuvent-ils décoller une patte. Mais sinon, rien! Les bêtes semblent soudées au sol.

Puis vient une savante accélération orchestrée de main de maître par les trois dresseurs. Au pas, au trot, au galop, et ce, dans une synchronie fascinante avec le final shaking d’Adams.

Vous vous surprenez à suivre, subjugué, la danse très enlevée des trois comtois. A l’évidence, les chevaux entendent la musique. Quelle polka !

l'Acte 3 se joue sur des airs de Jimmy Hendrix, de Billy Roberts – « Hey Joe » - de Bob Dylan, superbement orchestrés. Soit trois numéros cousu main, tout d'abord pour le danseur autour et sur son cheval, belle chorégraphie d’autant plus ardue qu’elle est donnée à même la sciure. 

Suit un grand moment de dressage exécuté par Benjamin le cavalier avec un final ébouriffant  qui provoque un cri d’admiration du public, et pour cause. Cette masse très puissante et compacte lévite comme par miracle les quatre fers en l’air !  

Manu enfin, royal, souriant à tous et à chacun, avec ses chaussons vernis, debout sur l’animal,  tournoyant, sautant, exécutant des cabrioles, jeune homme ailé de 47 ans.

L’orchestre entame alors Adagio pour cordes opus 11 de Samuel Barber. Les trois hommes tricotent un dernier numéro tout en finesse, avant de s'affaler au sol avec leurs montures, langoureusement, éphémères  centaures ... Un final, vraiment ?

Marc Minkowski revient en piste. Trois chevaux alezan se vautrent dans la sciure, sous les caresses de trois hommes tirés à quatre épingles…

Un mot encore : ce spectacle, doit beaucoup à la bande à Manu, à Chica Bigarnet notamment, qui signe la mise en scène, et à mon ami Claude Krespin.

Il doit tout autant aux musiciens. Il fallait voir le sourire éclatant de la violoncelliste Joëlle Martinez, qui entrainait avec elle l'ardent quatuor Ardeo.

Quant au choix du programme musical,  il est d’une justesse exemplaire.

A l’évidence Marc Minkowski  savait quelles mélodies les trois braves comtois entendraient, écouteraient, lui qui, n’en doutons pas, tout comme son compère Manu, murmure à l’oreille des chevaux.

Demain, dimanche 31 mai, seconde et dernière séance. A guichets fermés.

(1) Larousse de la musique: "Nom donné jusqu'au xvie siècle à la manière ancienne de battre la mesure, non pas comme aujourd'hui par des figures conventionnelles tracées dans l'espace, mais par des mouvements de main faisant se succéder des séries d'appuis (ictus) matérialisés ou non par de légers coups frappés avec le doigt sur le pupitre, l'épaule d'un partenaire, etc." 

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